Oscars 2016 : au-delà de la polémique, un sujet de recherche...
Publié le : 24/02/16
 
Ce week-end se tiendra la 88e cérémonie des Oscars. Cette année, à nouveau, une polémique a émergé sur l’absence de nommés afro-américains dans la sélection. Décryptage avec Ariane Hudelet, enseignante-chercheuse de l’UFR Etudes Anglophones et membre du LARCA.
 
En quoi l’absence de nommés afro-américains relève-t-elle de la question sociale
aux Etats-Unis ?

Il y a aux Etats-Unis une inégalité de classe fondamentale qui est lié à une inégalité interraciale. C’est inscrit dans l’histoire et dans la géographie du pays. Dans le Sud, les questions ne sont pas les mêmes que dans le Nord, qu’on soit Républicain ou Démocrate, c’est très différent. C’est un pays de paradoxes. Alors que Barack Obama a été élu en 2009, jamais le racisme n’a été aussi fort. Les représentations et notamment la fiction n’échappent pas à ce constat. Dans ce contexte d’exacerbation des tensions raciales, il y a une réelle responsabilité pour une institution telle que l’académie des Oscars à être vigilant. Certes, Chris Rock sera le maître de cérémonie mais cela ne compense pas le fait qu’il y ait eu des films importants et des acteurs afro américains qui auraient tout autant mérités d’être nommés. Le film NWA Straight outta Compton qui traite de l’histoire de jeunes qui se lancent dans le rap pour échapper au quotidien de leur quartier concoure dans la catégorie Meilleur scenario mais les nommés sont toutes des personnes blanches.
Même s’il y a des progrès, que les choses évoluent, cela se fait par à-coup et non de manière fluide et régulière. Les réticences et les blocages demeurent voire augmentent. Tout est une question d’équilibre. Cette fois il n’y a vraiment aucun nommé afro-américain tout comme au festival d’Angoulême il n’y avait aucune femme. Quand on arrive à un niveau de représentation nul, il y a bien entendu un problème.

 

"C’est intéressant de montrer quelles sont les thématiques noires qui sont valorisées par les récompenses et les institutions majoritairement blanches. On donne des récompenses aux films quand les films sont liés à un sentiment de culpabilité blanche. Il faut que ce soit 12 years a slave ou Django Unchained, qui nous ramènent à l’époque de l’esclavage. Il faut que ce soit Selma, qui nous ramène à l’époque des droits civiques et de la ségrégation."

Ce changement se retranscrit-il dans les modèles fictionnels américains ?


Il y a, aux Etats-Unis, un tel passif racial que se sont des questions qui méritent vraiment d’être posées et qui sont très importantes, car cela se retranscrit aussi dans le langage. Un mot comme "nigger" ne peut pas être prononcer par un blanc. Il existe un malaise par rapport aux mots qui correspond à une histoire compliquée malgré tout. Le traumatisme de l’esclavage et de la ségrégation est au cœur de l’identité américaine.
Pour rappeler le contexte historique, pour comprendre les problèmes des villes américaines en déclin aujourd’hui comme Détroit, Flint ou Baltimore, le cinéma et les séries sont formidables. Dans la série The Wire, David Simon filme les quartiers pauvres de Baltimore où il n’y a que des noirs, aucune diversité, tandis que dans les classes moyennes et supérieures, policiers, enseignants, politiciens, il y a une mixité entre noirs et blancs.
Si on prend Grey’s anatomy, il y a aussi une vraie diversité de représentation mais qui est aussi liée à sa showrunneuse*, Shonda Rhimes, qui fait bouger les choses. Quand Viola Davis a reçu l’Emmy Awards de la meilleure actrice pour son rôle dans How to get away with murder, elle a remercié les scénaristes, les showrunners et les réalisateurs, mais surtout les écrivains qui créent des personnages pour ces acteurs et ces actrices-là. Nous sommes de plus en plus sensibles à ces représentations, et pas seulement pour les noirs mais aussi pour les gays, les lesbiennes, les transsexuels. De plus en plus sensibles à ces questions d’égalité, d’égalitarisme.

Selon vous, y a-t-il une véritable différence dans le traitement des questions raciales entre le cinéma et les séries aux Etats-Unis ?

Le cinéma américain grand public et commercial d’aujourd’hui est aux mains de grands groupes en quête de profits. Cette concentration économique est un frein à la diversité. Il y a une accentuation de la distinction entre les films hollywoodiens avec des budgets qui explosent et les films indépendants qu’on voit par exemple au festival Sundance et qui traitent de sujets différents et différemment. On a parfois dit que la série occupait ce milieu de gamme qui n’existe plus suffisamment à Hollywood. Il n’y a pas de modèle unique de production des séries, ce qui permet une grande diversité d’objets et plus de liberté créatrice pour, petit à petit, à faire avancer les questions de représentation. 24h Chrono est l’une des premières œuvres à avoir représenté un président noir crédible et ce modèle fictionnel a été un point de repère lors de l'élection de Barack Obama en 2009. La série The Wire s’inscrit dans la veine du cinéma social, engagé. Le modèle de la série présente des avantages : la durée, la narration, etc. qui permettent de traiter de questions complexes, sociales et raciales aussi. Le cinéma est contraint par le temps, mais il n’empêche que ces questions-là y sont abordées. Pour moi, il y un continuum entre le cinéma et les séries, ce serait caricatural de les opposer, le langage utilisé est le même. Ce sont les formats et ls contextes de production qui changent.

 
Ariane Hudelet est maître de conférences à l'université Paris Diderot depuis 2008. Elle enseigne dans le Master 1 « Analyse de film, analyse de texte: les enjeux de l’adaptation » et dirige des mémoires sur l'adaptation filmique d'oeuvres littéraires, le cinéma, et les séries télévisées.

Après des études à l'Ecole Normale Supérieure, une agrégation d'anglais, une licence d'études cinématographiques et une année d'assistanat à l'université de Harvard, elle soutient une thèse sur les adaptations filmiques des romans de Jane Austen en 2003. Depuis, elle poursuit son travail sur la question de l'adaptation, et travaille également sur les séries télévisées américaines, en particulier The Wire et Treme. Elle co-dirige la revue en ligne TV/Series.
 
Elle va sortir ce printemps un livre intitulé The Wire. Les Règles du Jeu (PUF).

 

 
Note :
* Responsable de la cohérence scénaristique d'une oeuvre de fiction