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Dans un tel contexte, Histoire et Sociétés d'Amérique latine peut prétendre à occuper clairement un espace, disciplinaire autant que géographique, délimité avec précision et que ses prédécesseurs ne couvraient qu'incomplètement. Mais de quelle histoire s'agit-il ? L'attention portée aux sociétés d'Amérique latine, exprimée dans le titre choisi, correspond clairement aux orientations actuelles de la recherche historique. Après les modes successives qui ont porté à ses plus hauts sommets la démographie historique, l'histoire socio-économique puis l'histoire des mentalités, l'histoire sociale revient indiscutablement sur le devant de la scène dans la production historiographique contemporaine, étroitement associée au retour du politique. La crise - d'aucuns écriraient l'effondrement - des grands modèles explicatifs de l'histoire n'y est sans doute pas pour rien. Mais l'essentiel est peut-être ailleurs. Bien plus significative dans notre " redécouverte " de l'histoire socio-politique semble être la réévaluation, dans l'approche du passé, de la place accordée au jeu des acteurs sociaux. Longtemps réduit à n'être finalement qu'un simple objet dans les grands mouvements de l'histoire qui décidaient pour lui, l'acteur social retrouve une réelle autonomie de manoeuvre aux yeux des historiens. Ce faisant, ces derniers admettent en particulier que l'appartenance à un groupe, de quelque nature qu'il soit, ne détermine pas nécessairement l'ensemble des choix, rationnels ou irrationnels, des individus qui le composent. Cette attention accordée à l'initiative individuelle incite l'historien à retrouver, au-delà des normes et des règles sociales, au-delà des structures, les espaces interstitiels que toute règle, toute norme ménage aux acteurs sociaux qui y sont soumis. En ce sens, la revendication d'une histoire sociale par le biais du " nom de baptême " donné à la revue d'histoire se trouve bien en correspondance directe avec les orientations actuelles d'une historiographie française qui choisit de négliger quelque peu la structure longtemps prépondérante pour accorder davantage d'attention aux acteurs sociaux et à leurs pratiques.
Un second trait particulièrement significatif contribue à définir le ton de cette jeune revue. Il se situe dans le choix des trois rubriques entre lesquelles se distribuent les contributions. " Histoire sur le terrain " par laquelle s'ouvre chaque numéro vient bien sûr rappeler qu'il n'est d'histoire sans source. Mais en empruntant le mot de " terrain " venu du jargon des anthropologues, la rubrique illustre à merveille que l'historien américaniste ne saurait se contenter des grands centres d'archives ibéro-américains. Si les fonds sévillans, si ceux des grandes capitales latino-américaines restent des lieux de passage obligés, l'historien se doit aussi de tenter d'identifier de nouvelles sources, de nouveaux fonds, en se lançant lui aussi dans l'aventure du terrain. À l'image d'un F. Chevalier qui, il y plus d'un demi-siècle, partait à la recherche de fonds privés pour analyser la genèse de la grande propriété dans le Mexique des premiers siècles de la colonisation, c'est à l'effort d'imagination et aux risques du terrain que renvoie cette originale rubrique.
" Feuillets et pasquins ", dont le titre renvoie clairement à la presse politique du XIXe siècle, invite les auteurs à la discussion et la réflexion collectives. C'est un espace réservé au débat scientifique que propose ici la revue, alors que précisément les grandes revues souffrent peut-être du ton trop consensuel de leurs contributions. De fait, il y a des lustres - sans remonter aux affrontements entre les fondateurs des Annales et les tenants de la vieille histoire positiviste - que la vigueur des polémiques entre R. Mousnier et E. Labrousse ou celles opposant M. Morineau à P. Chaunu et E. Le Roy Ladurie a abandonné les pages des revues ou les séances de colloques. Sans nécessairement regretter la fermeté des échanges d'antan, la rubrique ainsi identifiée souligne que le débat scientifique est partie prenante de la production historique.
" Lectures et débats historiographiques " relève davantage de la rubrique compte-rendu dont se dote toute revue scientifique digne de ce nom. Mais le titre choisi vient là encore rappeler que le goût pour l'échange scientifique ne peut se limiter à cette seule activité essentielle. Les comptes-rendus proposés ne suivent pas au plus près l'actualité éditoriale mais choisissent peut-être davantage les ouvrages présentés - qui peuvent être des rééditions de publications anciennes - en fonction de leur portée historiographique. Surtout, cette rubrique accueille aussi les réflexions de groupes de travail proches de la revue, qui sont ainsi proposées et soumises à une plus vaste discussion.
La naissance d'Histoire et Sociétés d'Amérique latine correspond enfin à un développement significatif ces dernières années de la recherche historique française sur l'Amérique latine. Dans de nombreuses universités, de Valenciennes à Toulouse, de Reims à La Rochelle en passant bien sûr par les diverses universités parisiennes, tant anciennes que de nouvelle création, le recrutement récent d'historiens américanistes, tant dans des départements d'histoire que d'espagnol, favorise le développement de la recherche historique sur cette aire culturelle. Certes, la naissance parisienne de la revue vient rappeler la richesse et la fertilité d'un terreau produit par la forte et traditionnelle présence d'enseignements d'histoire de l'Amérique latine dans la plupart des institutions d'enseignement supérieur parisiennes. Mais simultanément, c'est à une croissance des enseignements et de la recherche historiques sur l'aire latino-américaine que l'on assiste et que prolonge le nombre important de doctorants comme de jeunes docteurs sur l'Amérique latine. En ce sens, un rayonnement accru d'Histoire et Sociétés d'Amérique latine pourrait contribuer à en renforcer l'originalité : en s'ouvrant, au-delà de son cercle fondateur strictement parisien, aux jeunes historiens américanistes d'autres universités françaises, la revue pourrait devenir le lieu privilégié de la diffusion de la recherche menée aujourd'hui sur l'Amérique latine par une nouvelle génération d'historiens. Peut-être est-ce le souhait que l'on ose ici formuler...
Indiscutablement, c'est un vent frais que fait souffler Histoire et Sociétés d'Amérique latine sur la planète des historiens américanistes. Débats, discussions, échanges, mises en commun sont les maîtres mots d'une revue qui rompt avec la routine quelque peu académique de ses grandes soeurs. Sans doute la jeunesse et l'enthousiasme de ses animateurs y est pour beaucoup. Souhaitons-lui simplement que, l'âge venu, elle ne perde pas complètement ce qui fait d'Histoire et Sociétés d'Amérique latine un outil original au service de la production historique américaniste
[*] GRAL/Université de Toulouse - Le Mirail
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Copyright © 1998 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517