Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

[Sommaire HSAL97-2] [Revue HSAL] [HSAL] [Aleph] [Archives] [Dossiers] [Presse] [Ressources]


A l'écoute du conflit : historiographie d'une guerre
Venezuela (1812-1823)

 

Véronique Hébrard

 Bien plus qu'un bilan historiographique au sens habituel du terme, le présent travail se voudrait une réflexion plus globale sur la période étudiée. Il s'agira en premier lieu, certes, de tracer les contours de la production historiographique et de voir si de nouveaux champs et objets de recherche se dégagent. Mais nous voudrions surtout amorcer ici une analyse plus problématisée de la guerre civile qui a marqué cette période. La guerre civile doit être l'objet d'un nouveau questionnement et des outils spécifiques sont nécessaires à cette fin. Pour ce faire, nous tenterons de rendre compte et d'expliciter ceux que nous souhaiterions mettre en oeuvre dès lors que nous considérons que ce champ de recherche, de façon plus globale, reste à construire.

Au-delà du bilan historiographique, il nous semble par conséquent nécessaire de circonscrire précisément l'objet. Qu'entendons-nous par guerre civile ? Qui plus est dans le cadre d'un processus d'indépendance et d'avènement d'un rapport au politique placé sous le signe de la modernité et se référant à la "nation", dans une société de type ancien ? Quels sont les angles d'approche et les focales d'analyses qui peuvent être mises en oeuvre pour ébaucher une relecture de ce conflit ?

 Bilan historiographique

 Comme nous le disions en introduction, il ne s'agit pas de dresser ici un bilan exhaustif des ouvrages parus. Deux raisons à cela. La première est liée à une production pléthorique d'ouvrages sur l'indépendance en tant que telle, le plus souvent généraux et qui ont reproduit dans leur grande majorité une historiographie "traditionnelle" et peu problématisée. Ainsi, l'interrogation du terminal de la bibliothèque nationale de Caracas, en juillet 1997, avec pour mots d'entrée "Venezuela-XIXème siècle-guerre d'indépendance", fait apparaître 3 177 titres, le plus récent étant un ouvrage à destination des jeunes de 1995 sur Boves. Il faut, certes, soustraire de ce chiffre les rééditions (dont le nombre en soit est significatif) et les ouvrages mentionnés plusieurs fois. Il n'en reste pas moins que nous sommes toujours dans une situation semblable à celle décrite par Pierre Chaunu en 1963 pour l'ensemble de l'Amérique latine, lorsqu'il déclarait que 30 à 35% des 50 000 titres parus entre 1950 et 1960 étaient consacrés à l'indépendance et concluait :

 "Quand une historiographie présente de tels renflements qu'aucune raison documentaire ne justifie, le fait cesse d'être simplement pittoresque pour devenir significatif. L'historiographie hispano-américaine de l'Indépendance renseigne accessoirement sur l'Indépendance. Elle est aussi matière à histoire"[1].

 Bien que l'on puisse discuter la corrélation entre richesse documentaire et possibilité de recherches, parce que dans ce cas précis une autre lecture des sources est à faire, et que d'autres outils sont à notre disposition pour appréhender cette période, cet appel reste d'actualité. En outre, comme le signale Miguel Izard à propos de la question de la mobilisation populaire[2], cette production historiographique est, le plus souvent, le reflet d'une histoire officielle, traditionnelle, aux mains de quelques institutions, telle l'Académie de l'Histoire dont les membres ne sont pas prompts à accepter que l'on défasse ce qu'ils ont parfois contribué à faire ; à savoir en premier lieu alimenter une vision manichéenne de l'indépendance où prévaut l'héroïsation de quelques-uns au mépris d'une appréhension de l'ensemble des acteurs à partir d'une lecture reproblématisée du conflit.

 La seconde raison tient au fait qu'à l'intérieur de cette énorme masse bibliographique, bien peu d'auteurs ont tenté de penser cette guerre d'indépendance comme totalité, c'est-à-dire comme un moment cohérent à partir duquel appréhender ce qui se joue dans une société plurielle et conflictuelle lorsque, dans un temps de mutation politique, le conflit armé s'installe en son sein. En effet, dans la mesure où nous pensons que la guerre est un moment d'exacerbation des lignes de fond d'une société, alors elle peut être, bien au-delà de sa seule signification conjoncturelle, une fenêtre privilégiée pour tenter d'accéder, entre autres, à la compréhension des mécanismes profonds qui la régissent, des liens tissés et/ou rompus, des systèmes de représentations qui s'y confrontent. Mais ceci n'est envisageable que si l'on prend en compte l'ensemble des acteurs, dès lors que l'on considère qu'ils sont tous concernés par ce conflit.

 Avant de nous arrêter sur les travaux qui ont, soit tenté de voir ce conflit autrement soit, par leurs approches problématiques et/ou méthodologiques, d'opérer une relecture de cette période, dressons donc les principaux traits de cette historiographie. Deux lignes de fond la caractérisent.

La première a trait à la difficulté à penser la dimension civile du conflit[3] et, par conséquent, à l'accentuation du clivage créoles / péninsulaires comme schéma explicatif de la rupture puis de la guerre. Rappelons tout d'abord que dans une large mesure l'histoire de l'Indépendance porte encore l'empreinte du courant historiographique qui, à partir des années 1840[4], a en premier lieu mis l'accent sur l'exaltation de la geste indépendantiste et de ses héros comme point de référence et mythe fondateur de la nation nouvelle. Il lui fallait dès lors postuler qu'il s'agissait également d'une "révolution populaire", passant de ce fait sous silence, non seulement que ce mouvement avait été mis en oeuvre au départ par les élites créoles éclairées, mais que l'adhésion du "peuple" n'avait pas caractère d'évidence. Et c'est ici que la difficulté à reconnaître la dimension civile du conflit fait sens. Comment la postuler en effet quand il s'agit de faire de ce moment l'histoire de tous ?

 En ce qui concerne les ouvrages portant plus spécifiquement sur le conflit, ils privilégient souvent l'aspect militaire et guerrier. Il y a d'une part les stricts récits de batailles où sont mis en valeur l'héroïsme, là encore, des patriotes et plus particulièrement de leurs chefs[5], face à la férocité des troupes royalistes[6], ainsi que les détails des différentes campagnes militaires ; d'autre part, les ouvrages plus techniques sur l'état des forces, la constitution des armées et des milices, avec une analyse parfois très fouillée de la tactique militaire et de la mise en place de l'économie de guerre[7].

Notons cependant le renouvellement de l'historiographie espagnole en la matière. Nous pensons en particulier aux recherches de J. Albi[8] sur les armées royalistes qui, au-delà d'une approche technique, souligne bien la dimension civile des conflits de même que la mixité des armées composées pour partie - voire majoritairement - d'Américains. De même, D. Fernández[9], dans un ouvrage portant sur la deuxième pacification menée par Monteverde à partir de 1815, met bien en évidence à travers une approche qui tourne résolument le dos à la primauté des héros - tous le furent souligne-t-elle -, les stratégies à l'oeuvre dans les foyers de résistance royaliste (y compris la population et sa "collaboration" avec les hommes en armes). Une telle lecture du conflit permet de mettre en évidence la complexité des adhésions qui s'ancrent dans l'appartenance des acteurs en conflit à une même communauté de culture, suggérant les racines de l'élaboration d'une culture de guerre spécifique[10]. En outre, des travaux sont en cours afin d'analyser le processus de socialisation à l'oeuvre au sein de l'armée, celle-ci étant alors considérée comme espace de diffusion des nouvelles valeurs "nationales"[11].

 Par ailleurs, dans les chapitres consacrés à la première pacification (1812-1815), seules sont posées l'arrivée des troupes espagnoles en janvier 1812, la réaction des autorités politiques en place (pleins pouvoirs à Miranda, déclaration de la Loi Martiale...), la Capitulation de San Mateo et la prise de Caracas par Monteverde en juillet, ou alors les différentes campagnes militaires. Après avoir décrit les atrocités et les violences du conflit (le plus souvent imputées aux troupes llaneras ou aux populations marginales), les pertes civiles et économiques, on annonce immédiatement le sursaut patriotique et la victoire sur les Espagnols en 1813, suivie de l'instauration d'une éphémère deuxième République[12]. La logique est la même en ce qui concerne la seconde pacification opérée sous la direction du chef espagnol Morillo, à partir de 1815. La publication par l'Académie de l'histoire, en 1987, du manuscrit de G. Muñoz[13] achevé en 1907, est à ce titre significative d'une certaine "fossilisation" de l'historiographie sur cette période. En effet, si l'on ne peut mettre en cause l'énorme somme d'érudition que représente ce travail, il n'en demeure pas moins que l'analyse à laquelle se livre l'auteur, ainsi que les jugements de valeur portés sur les "camps" en présence (qu'il s'agisse du traditionnel clivage "patriotes-royalistes", de l'attitude du clergé appréhendée comme un seul bloc ayant fait obstacle au processus d'indépendance, ou des attitudes et actions des différents secteurs de la société) ne font pas avancer d'un pas la compréhension du conflit et des causes de cette violence, pas plus qu'ils n'offrent de perspectives nouvelles de problématisation.

 Dans les histoires politiques ou constitutionnelles, les dispositions politiques et institutionnelles prises par les Espagnols et les autorités politico-militaires (en majorité créoles, et dont un certain nombre figurait parmi les "patriotes") à partir de 1812, sont peu souvent problématisées et analysées à partir de la logique du conflit. En outre, on s'attache bien peu aux incidences et à la réception de ces dispositions par les populations. Or cette dimension politique de la pacification existe, et les sources en témoignent, en particulier aux Archives des Indes de Séville, qui plus est dans les fonds amplement consultés. Non seulement nous découvrons dans ces archives que, dès juillet-août 1812, la constitution de Cadix est publiée, jurée et célébrée[14], mais également qu'à partir de fin 1812 et 1813, il est procédé à l'élection d'Ayuntamientos constitucionales[15], chargés de mettre en oeuvre la politique de pacification qui, dès lors, se révèle sous son aspect non plus seulement militaire mais aussi constitutionnel. Or, pour prendre l'un des grands historiens du début du siècle, J. Gil Fortoul, contemporain de L. Vallenilla Lanz sur lequel je reviendrai, il est significatif de voir dans son Historia constitucional de Venezuela[16], qui aujourd'hui encore fait référence, qu'il n'aborde que succinctement cet aspect. Ainsi, rien n'est dit de la gestion politique par les autorités espagnoles, en particulier sur les modalités d'application et de réception de la Constitution de 1812 ordonnée par Ferdinand VII en 1820. De plus, dans le chapitre intitulé Desastre de 1812, qui se termine sur les conséquences de la capitulation de San Mateo, entre autres l'emprisonnement de Miranda et la "trahison" de Monteverde, puis l'arrestation de la plupart des patriotes, il n'est réservé que quelques lignes à la publication à Caracas de la Constitution de Cadix[17]. Par contre, dans cette même partie, un chapitre est consacré à la Juventud del Libertador (1783-1812) et un autre à la Guerra y Muerte (1813-1814), dans ses aspects strictement militaires et patriotiques. Quant à la seconde phase de la Pacification, menée par Morillo, J. Gil Fortoul la traite là aussi sous son aspect essentiellement militaire, en insistant toutefois sur la dimension civile de la guerre et ses conséquences à la veille de la restauration des institutions vénézuéliennes. En ce sens, son analyse se fait l'écho de Vallenila Lanz, mais au-delà des mots, le conflit n'est pas saisi en tant qu'objet signifiant, appréhendable indépendamment des explications immédiatement "disponibles" dès lors que l'on reconnaît la dimension civile. Ainsi, lorsque au terme de son chapitre sur la Guerra y Muerte (1813-1814), il évoque la victoire des Espagnols, il ne fait que quitter un manichéisme pour un autre :

 "La plupart des soldats de Monteverde, Cajigal, Boves et Morales étaient vénézuéliens comme ceux de Bolívar, Mariño, Ribas et Urdaneta. La cavalerie de Boves, qui en vient à compter plus de 10.000 jinetes, a été composée presque totalement des mêmes llaneros qui allaient ensuite suivre Páez. De telle sorte que si la guerre s'est prolongée durant autant d'années, et malgré la campagne fulgurante de Bolívar en 1813, c'est précisément parce que l'Espagne (...) a pu renforcer et refaire ses bataillons avec la population coloniale, sans distinction de races, ou plutôt en faisant appel aux vénézuéliens métis, qui étaient la majorité et se méfiaient toujours des initiateurs de la République"[18].

 Toutefois, ce n'est que dans le chapitre portant sur les années 1815-1817 qu'il emploie explicitement l'expression guerre civile pour évoquer les dissensions survenues, au début de 1815, entre Bolívar et Mariano Montillo, ce dernier refusant à Bolívar de lui prêter son concours pour repousser l'ennemi, se vengeant ainsi de ne pas avoir été nommé à la place de Bolívar à la tête de la première expédition sur le Venezuela[19].

Il en va de même des projets élaborés et des répercussions du conflit en matière urbaine qui n'ont presque jamais été étudiés dans une perspective d'histoire urbaine[20] ou socio-culturelle. Rares sont ceux qui, en effet, ont tenté de questionner le vécu des villes en guerre, comme cet ouvrage de A. Gonzáles sur Puerto Cabello paru en 1974[21]. Son positionnement par rapport à l'objet qu'il se propose d'étudier constitue en soi une volonté de lire au-delà d'une historiographie conventionnelle les souffrances de cette ville stratégique, très vite aux mains des royalistes et dont la citadelle sera le dernier bastion libéré par les armées patriotes en 1826, en raison de la résistance farouche de la majorité de ses habitants. Et comme souhaitant insister sur cette volonté de démarcation, l'auteur rédige une introduction, certes de façon quelque peu lyrique, en guise d'invite à une démarche dégagée du manichéisme en vigueur :

 "L'histoire minutieuse du port, celle de son ayuntamiento confronté à l'omnipotence militaire, celle de la souffrance d'une ville assiégée, bombardée, détruite ; la mitraille contre ses femmes et ses enfants ; la lutte sans quartier la nuit de l'assaut ; obligent à nous solidariser avec ses héroïques défenseurs, qui bien qu'opposés aux intérêts de la Patrie naissante, ont tracé il y a 150 ans une ligne de conduite qui dure toujours : celle d'une ville rebelle, prête au sacrifice et à la lutte"[22].

 Invite qui nous semble qui plus est ouvrir la voie à une analyse du conflit en partant de l'ensemble des acteurs au-delà des clivages habituels.

 Le second trait caractéristique de l'historiographie concerne plus précisément les sources "utilisées". Ici aussi deux points sont à signaler, bien que corrélatifs. D'une part, une forte propension à travailler sur les sources de seconde main, imprimées pour la majorité d'entre elles à l'initiative du gouvernement ou de l'Académie de l'Histoire depuis le milieu du XIXème, empruntant au précédent de deux contemporains de Bolívar, Cristóbal Mendoza et Francisco Javier Yanes[23] ; "genre" qui représente aujourd'hui une partie importante des titres publiés. En effet, nombre d'ouvrages signés d'un "historien" ne sont en fait qu'une présentation de plusieurs pages par celui-ci, au demeurant riche en informations mais peu problématisée, d'un corpus documentaire, ledit auteur faisant plus oeuvre d'archiviste que d'historien[24]. En outre, à quelques rares exceptions[25] près, ces compilations ne reproduisent que des documents patriotes ou les concernant[26], renforçant cette vision manichéenne du conflit déjà évoquée et constituant une véritable "prison historiographique"[27], dans la mesure où plusieurs générations d'historiens ont travaillé sur ces documents, excluant, si tant est que tel ait été leur souhait, tout renouvellement historiographique critique. Et nous abordons par ce biais la seconde caractéristique de cette historiographie, à savoir l'absence, là encore à quelques exceptions près, de travaux scientifiques sur les royalistes et les mouvements opposés à l'indépendance et à la rupture. Ceux qui existent sont souvent partiaux et/ou reprennent finalement l'appréhension de "l'ennemi" qui prévalut au moment du conflit.

 Néanmoins, de cette production historiographique, se détachent quelques auteurs qui ont entrepris, le plus souvent de façon isolée et sans que ces essais soient transformés, de rompre avec cette historiographie conventionnelle et poser les jalons d'une nouvelle lecture du conflit. Le premier sur lequel je souhaiterais m'attarder est Laureano Vallenilla Lanz. Né à la fin du siècle dernier, il publie en 1912 un essai reprenant une conférence prononcée l'année précédente et précisément intitulée : La guerra de nuestra independencia fue una guerra civil[28]. Intégrée dans l'un des ses plus célèbres ouvrages, publié en 1919, Cesarismo democrático[29], cette thèse fait l'effet d'une véritable bombe, puisqu'il avait osé ce qu'aucun jusque-là n'avait véritablement entrepris. En effet, comme le souligne M. Caballero, à l'époque, le fait d'avoir osé formuler cette thèse fit scandale dès lors qu'elle obligeait à réfléchir "sur la condition même du Vénézuélien et de son histoire, et que se faisant il perturbait de vieilles habitudes mentales, des idées minéralisées (...)"[30]. Historien et sociologue ainsi qu'il se définissait, il introduit au Venezuela le positivisme comtien et l'organicisme de Spencer ; deux courants de pensée qui vont profondément orienter sa lecture de la guerre d'indépendance. Notons également que son engagement politique, que lui-même ne souhaitait pas séparer de son activité d'historien et de sociologue a infléchi très nettement son analyse du conflit.

En effet, dans sa conception des processus historiques, il accorde une place déterminante au milieu géographique et social, au facteur culturel et à la tradition qui constitue un élément important dans la formation de ce qu'il appelle "l'instinct politique" d'un peuple, ce qui n'est pas sans conséquence sur son analyse du conflit et de ses multiples manifestations (collectives et individuelles), une fois posée la thèse de la guerre civile. Car c'est en vertu de ce postulat qu'il voit la guerre d'indépendance, dans sa violence et sa férocité, comme le produit d'une lente mais irréversible évolution de l'organisme colonial, au sein duquel elle aurait également trouvé sa propre justification idéologique[31], déniant par voie de conséquence toute incidence de l'idéel dans la construction du social et dans la physionomie des processus historiques[32].

 Dans cette première dimension civile du conflit, L. Vallenilla Lanz a toutefois permis de repenser les camps en présence, mais surtout il a eu le souci, dont il faisait d'ailleurs la clé de voûte de sa démarche historique et scientifique, de retourner aux sources et d'en faire une autre lecture, même si nous ne le suivons pas dans sa théorisation du conflit. Que nous n'adhérions pas aux thèses et aux théories sur lesquelles il s'est appuyé pour les étayer ne doit pas faire oublier cette volonté de rompre avec l'historiographie antérieure, "romantique" comme il la dénommait, où les protocoles de véridicité n'étaient pas le souci premier des auteurs.

 Par contre, il existe chez L. Vallenilla Lanz une deuxième acception du caractère civil de la guerre d'indépendance qui n'est pas sans poser un problème de fond, à la fois conceptuel et éthique. En effet, il considère d'un côté que la violence et la guerre (internationale et intestine) sont des facteurs de progrès et de "civilisation". Mais, dès lors que dans le cas du Venezuela, il avance que cette guerre civile a avant tout été une guerre de conquête menée et remportée par les llaneros, ce "peuple nomade" qui a apporté avec lui une démocratie primitive et détruit "trois siècles de culture, de lumières et d'industrie"[33], c'est une autre forme de violence qu'il va légitimer, à savoir l'exercice absolu du pouvoir politique qu'il justifie, comme la guerre, d'un point de vue scientifique et historique. Et il en conclut que si le pouvoir n'est pas un, fort et centralisé, la nation ne peut exister !

 De plus, et la dictature se trouve dès lors justifiée, à ce pouvoir centralisé doit correspondre un homme fort, c'est la théorie du gendarme nécessaire, le césarisme démocratique et la justification de la dictature. La boucle est bouclée. Si L. Vallenilla Lanz a permis de mettre fin au manichéisme qui prévalait dans l'appréhension du conflit, le concept de guerre civile, dès lors qu'il postule, non pas une inégalité de race, ce qui constituait une autre rupture idéologique avec nombre d'historiens, mais une inégalité de culture -une "lutte de races"[34]-, est une autre façon de légitimer la violence légale, la dictature pour endiguer les hordes barbares, mais aussi le peuple de façon général. Or c'est précisément ce mépris du peuple, à propos duquel il a pu dire que "le sentiment populaire est toujours impur", qui lui permet de poser que la guerre soit avant tout civile. Il considère en effet que pour cette raison il n'obéit qu'à des mobiles élémentaires, parmi lesquels prédominent, outre "le rêve du pillage" et "la haine du riche", la "soumission au chef charismatique"[35], la subordination au plus fort, et donc alternativement et indépendamment de toute considération idéologique à Boves le "royaliste" puis à Páez dans les cas des llaneros.

Un tel mépris des classes populaires se traduit en outre, par une tendance à exagérer, ne craignant pas en la circonstance de se contredire, "l'importance du héros, de l'homme fort dans le déroulement des processus historiques, dans l'intégration d'une société, et y compris dans la modélation de la psychologie populaire"[36] ; de même qu'à survaloriser les hauts faits de guerre qui sont attribués à ces chefs et qu'il considère, à titre de confirmation du rôle positif de la guerre dans le développement de la société, comme créateur de nationalité, lorsqu'il déclare :

 "Boyacá, Carabobo, Bomboná, Pichincha, Junín, Ayacucho !, noms sonores, noms continentaux, fulgurations géniales qui valent beaucoup plus que la religion, le territoire et la race comme éléments constitutifs de la patrie"[37].

C'est pourquoi, indépendamment du précédent créé par cet historien, c'est précisément en ce point qu'il rejoint l'un des traits saillants de l'historiographie sur cet objet, à savoir d'un côté l'individualisation des héros, des membres de l'élite et, de l'autre à l'intérieur de ce qu'on appelle le peuple, des entités indéfinies -mais par pour autant indéfinissables selon nous- sur lesquelles on plaque des traits de comportements préétablis. Partant d'un tel déterminisme, il considère que l'action individuelle, n'étant pas un fait social, n'est d'aucune incidence sur le processus historique. Ce déni des individus en tant qu'acteurs alors que nous considérons précisément que c'est à partir d'eux qu'il est possible de comprendre les mécanismes qui se déploient dans tout processus historique, ainsi qu'une conception de la violence et de la guerre comme producteurs de civilisation, mais aussi comme fatalité, nécessité historique, qui "obéissent à des conditions auxquelles nous ne pouvons nous soustraire"[38], sont des thèses que nous ne pouvons que rejeter et qui demandent révision afin de prendre pleinement en compte l'action de l'individu, de tous les individus pour comprendre les mécanismes qui ont donné leur physionomie et sa dynamique interne au conflit, mais aussi le sens qu'ils ont revêtus pour ceux-ci.

 C'est précisément à cette révision historiographique, doublée d'un renouvellement méthodologique auxquels s'est employé, tout particulièrement à partir des années soixante, un autre historien vénézuélien, Germán Carrera Damas, fondateur de l'Ecole d'histoire et d'anthropologie de l'Université Centrale du Venezuela et à l'origine de séminaires sur l'historiographie vénézuélienne. Ses ouvrages[39] ont tous été motivés par cette volonté de repenser ce premier dix-neuvième siècle vénézuélien, et de rompre, en particulier, avec l'image manichéenne et héroïque de la guerre d'indépendance, en proposant à cette fin d'autres outils méthodologiques ainsi que le croisement avec d'autres disciplines dont l'anthropologie où l'on privilégie tout particulièrement le rôle des acteurs soit au niveau de leurs actions individuelles, soit de leur appartenance au collectif. En tant qu'individu doté d'un mode de rationalité propre, nous postulons par conséquent que chacun a projeté dans ce conflit son propre devenir, sa relation à l'autre, en tant que constructeur du social.

 Parmi ceux-ci, il en est un qui nous semble déterminant, pour appréhender la guerre d'indépendance et le sens des manifestations de violence qui se sont déployées à cette occasion. Il s'agit de Boves. Aspectos económicos de la guerra de independencia[40], qui fut au départ l'introduction d'une importante compilation de documents sur l'histoire de la question agraire parue en 1964[41] et qu'il a reprise et réactualisée en 1967. Cette publication avait pour objectif d'étudier "l'agrarisme supposé"[42] de Boves, chef "royaliste" des llaneros, élaboré par une forte tradition historiographique en le confrontant aux sources. Il s'agissait là encore de démystifier une figure centrale et controversée de la guerre d'indépendance, à la fois symbole de la lutte pour la réforme agraire et incarnation de la barbarie du conflit comme chef des llaneros. C'est à travers une telle problématique qu'il nous semble possible d'aborder une question fondamentale du conflit, à savoir la pratique du sac et du pillage attribuée à Boves et ses hommes ainsi que les violences qui leur ont été corrélatives. A cette fin, G. Carrera Damas se propose de reprendre les sources utilisées par cette historiographie afin "d'examiner de façon critique l'utilisation que l'historiographie a faite de ce matériel, en mettant en relief certains vices méthodologiques et des excès interprétatifs avérés"[43].

Egalement soucieux, pour cette étude de la pratique du pillage, de réinscrire l'action de Boves dans son contexte historique, en relation aux actions de même type menées par les autres groupes armées des deux camps, aux conditions économiques et sociales liées non seulement à la guerre mais à la tradition juridique et historique en la matière. Le résultat d'une telle approche est significatif des possibilités de relecture, dès lors que l'on se fixe pour objet d'appréhender ce moment, d'une part comme un moment total, mais aussi comme inscrit dans un mode de rationalité de plus longue durée qui permet de rompre avec l'analyse initiée par Vallenilla Lanz fondée en premier lieu sur le déterminisme socio-culturel. Une double démarche caractérise cet ouvrage de Carrera Damas quant à son analyse de la violence.

En inscrivant, d'une part, ce moment de l'histoire vénézuélienne dans la plus longue durée, il a pu repenser les manifestations conjoncturelles à travers le prisme des structures de cette société. D'autre part, en analysant ces actes de violence comme une réponse à un contexte de crise politique sociale et économique, il a pu démontrer qu'ils avaient été commis par les deux camps en présence car, ainsi qu'il le souligne en conclusion :

 "Nous devons consigner ici, comme l'un des résultats de notre étude, que Boves n'a pas agi comme il l'a fait mu en raison de sa méchanceté innée, mais au contraire que lui, ainsi que presque tous ses compagnons d'armes de même que presque tous ses opposants -et jusqu'où nous savons- ont dû s'adapter aux conditions économiques et foncières propres à la guerre, en même temps qu'il a été dans l'obligation de fournir une réponse à d'indéniables tensions sociales"[44].

 A partir d'une démarche similaire, nous postulons une possible relecture de cette guerre dans une perspective d'histoire culturelle qui associe l'approche anthropologique afin d'y inclure la totalité sociale qui s'y manifeste, notamment le vécu de la guerre, et d'appréhender la réception et le ressenti d'un moment traumatique qui fait irruption dans la quotidienneté des populations, en bouleverse les données et impulse une "ligne de conduite" dont les traces sont vivantes et qu'il convient de restituer pour en comprendre les enjeux d'hier et de maintenant.

 Mais nous entendons aussi par "totalité sociale" l'action de l'ensemble des acteurs, où soient enfin pris en considération les acteurs "populaires"[45], mais également tous les acteurs qui composent cette histoire plurielle, y compris les Noirs et les Indiens en les restituant dans leurs individualités et leur identité, sans pour autant les réenfermer dans leur catégorie ethnique. Or, si pour les premiers il existe quelques travaux généraux, mais plus de caractère socio-économique[46] ou sur la longue durée[47], par contre les Indiens sont parmi les plus oubliés de cette histoire[48]. Or, une fois encore, ce n'est pas faute de sources pour les "rencontrer" et les "entendre", puisque notamment dans les Causas de Infidencia, ils sont présents à part entière. Exclusion de l'histoire, par les autres acteurs de l'époque et par l'historiographie elle-même, qui est chargée de sens, précisément parce que nous pensons que la relégation de ces populations, tant au niveau de leur inscription et de leur localisation dans des espaces marginalisés, que de leur "exclusion" du processus historique en cours, recouvre une forte dimension symbolique.

 Pour une nouvelle problématisation du conflit

 Et puisque nous posons qu'il est impératif de travailler à partir des acteurs, de tous les acteurs, arrêtons-nous quelques instants sur les "camps" en présence.

Deux traits référant à ces "groupes" doivent être mentionnés, à savoir l'hétérogénéité -socio-culturelle et ethnique- des acteurs qui figurent dans chacun de ces groupes et le caractère extrêmement fluctuant des allégeances, tous deux battant en brèche l'analyse du conflit en termes de libération nationale[49]. C'est pour cette raison, qu'en dépit de la présence, à partir de 1812, des troupes (au demeurant fort peu nombreuses durant cette première phase de la Pacification) envoyées depuis la Péninsule, il est possible de parler de guerre civile, d'autant plus que les premiers conflits lui sont antérieurs.

Si l'on veut espérer une saisie de cette société en guerre et montrer les substrats historiques et culturels de chacun des "discours", il convient en premier lieu de confronter leurs différents registres, mais aussi les pratiques et les stratégies de propagande qui leur sont liées ainsi que le "sens" qu'ils revêtent pour l'ensemble des acteurs. La guerre civile figure donc, et paradoxalement, un second niveau de rupture, après celle avec la métropole : elle est un "moyen", en particulier par le discours de mobilisation et la mobilisation du discours, de tenter de réunir les membres dispersés de la "nation imaginée". Ce dernier point se caractérise par un appel aux référents communs (au premier rang desquels se trouve, pour les "patriotes", l'épisode de la Conquête), mais aussi par une extrême militarisation de la société dans son imaginaire et dans ses pratiques, dont il est important de réinterroger le sens et les modalités, dont nous pensons qu'ils ont bien peu à voir avec les thèses émises par L. Vallenilla Lanz en particulier. Aussi la figure de l'homme en armes, du soldat-citoyen se présente-elle comme un archétype identitaire qui favorise l'intégration dans la communauté nationale, en raison de la mobilisation en masse que nécessite la guerre (mobilisation en armes et "mobilisation" des pratiques quotidiennes). Sur cette question, les travaux de C. Leal Curiel, dans une perspective d'histoire anthropologique, montrent bien les racines de la militarisation de la société vénézuélienne telle qu'elle se révèle au moment de la rupture avec la monarchie, ainsi que la politique de terreur mise en oeuvre par les chefs de guerre au cours du conflit[50].

Dans le même temps, à l'occasion de cette guerre, ce sont des mémoires (privées et publiques) qui refluent et s'affrontent, dont on peut trouver des traces dans les archives judiciaires, où une lecture en creux permet de mettre à jour une "utilisation" de l'appareil judiciaire mis en place pour les causas de infidencias pour régler des conflits d'ordre privé, antérieurs ou contemporains de la guerre, qui ont parfois peu à voir avec celle-ci.

Répondre au pourquoi de ce caractère extrême de la violence, c'est interroger d'une part le coeur même du conflit, ce face-à-face de "frères" et, d'autre part, l'exacerbation de clivages anciens dans cette société hétérogène, lesquels vont servir à la démonisation de l'Autre, de ce frère devenu traître. La violence est d'autant plus forte que les camps en présence sont tout à la fois proches et étrangers l'un à l'autre ; dans le même temps, les troupes sont inefficaces face à ce dérèglement où tout individu devient suspect (ennemi potentiel ou victime désignée) dès lors qu'il ne porte pas d'uniforme qui permettrait de l'identifier.

 Partageant les mêmes référents, la division des cités entre elles et, en leur sein, des familles et des corps traditionnels, "oblige" à traiter l'Autre d'ennemi, de traître, et à proclamer son élimination violente que les organes traditionnels d'arbitrage ne sont plus à même de réguler. Et c'est bien en ce sens que nous empruntons à G. Morse ce terme de "brutalisation"[51] afin de décrypter "les seuils de violence franchis pendant la guerre", violence des champs de bataille, violence inscrite dans le vocabulaire, celle des élites mais aussi des gens de peu, que les paroles livrées lors des procès nous permettent "d'écouter", violence sur les civils. Quels sont, dans ces différents niveaux, les archétypes du traître, du barbare dans chacune des parties en conflit, de quelle nature sont les violences imputées à l'Autre ? Sur ces problématiques, les recherches de G. Soriano offrent des perspectives intéressantes, en particulier sur le développement du personalismo[52] et sur la morphologie de la société vénézuélienne où les castas cohabitent sans jamais se "rencontrer", pas plus que leurs imaginaires. Elle propose d'appréhender ce phénomène à partir de concept de dischronie[53], à savoir les décalages qui se produisent, dans les périodes de mutation profonde, entre les différents ordres et structures d'une société ou à l'intérieur de ceux-ci, engendrant des mécanismes de réajustement et d'amortissement ou de tension, de désajustement, qui peuvent conduire à des résolutions violentes, voire révolutionnaires. Conflit de "cultures" qui ne fait pas référence à celui mis en évidence par L. Vallenilla Lanz dans sa thèse de la guerre de conquête. Or, parmi les différents types de dischronies distingués par G. Soriano, il en est deux qui nous semblent se conjuguer au moment de la guerre d'indépendance et qui peuvent nous fournir des clés d'explication de la violence qui s'y déploie comme expression de résistance aux mutations en cours : une dischronie due aux tensions entre l'ancien et le moderne ; une seconde qui lui est toutefois liée car, sur le long terme elle peut être considérée comme l'héritage du choc de la modernité générée par la Conquête[54], qui serait provoquée par "les contradictions entre les ordres et les structures de la réalité dont les respectifs "axes ou règles" directeurs sont cohérents ou conflictuels parce qu'ils obéissent à des critères téléologiques ou à des principes de rationalités irréconciliables"[55]. Irréconciliables ou pour le moins irréconciliées dès lors qu'une des dimensions de la "brutalisation du conflit" évoquée plus haut doit également être corrélée au désajustement entre les projets élaborés par les élites (marqués par une confiance en l'appareil législatif et l'éducation pour résoudre les dysfonctionnements et l'incomplète intégration des différents membres du corps social hérités d'une part de la période coloniale et de la guerre) et une réalité socio-cultutrelle dont elle n'a pas pu ou pas voulu tenir compte, dès lors qu'il s'agissait en premier lieu d'assurer sa propre accession aux responsabilités. Ce sont précisément ce désajustement, cette mise à l'écart du secteur de la société alors défini comme "peuple" au sens de "peuple-masse", plèbe, comme facteurs explicatifs de l'impossibilité de rendre effectifs ces projets de nation "imaginée" que l'historiographie n'a pas pris en considération. Comme le souligne justement A. Rios :

 "L'historiographie postérieure a reproduit une lecture de la période de l'émancipation selon laquelle les projets étaient effectivement appropriés et qu'ils avaient échoué du fait de l'incompréhension et de l'incapacité des "autres" -ce "peuple-masse" qui ne savait pas qu'ils leur convenaient"[56]. Qu'il s'agisse, pour reprendre deux des historiens marquants déjà mentionnés, de L. Vallenilla Lanz ou de J. Gil Fourtoul, l'échec de l'indépendance et des premières campagnes menées par les patriotes est toujours imputé à une incompréhension entre les élites à l'origine de la geste émancipatrice et des "couches populaires", ces "masses obscures et passives sur lesquelles avaient pesé pendant trois siècles la domination des conquérants, l'ancien système de Capitaines Généraux en leur majorité atrabilaires ou niais ou pusillanimes[57]".

C'est aussi pourquoi cette violence "brutale" de la guerre civile ne doit pas être analysée sous le seul angle des pulsions et des passions. Il convient pour se faire, en reprenant la grille d'analyse proposée par Boudon[58] qui applique à l'idéologie la thèse de Weber sur la rationalité de l'acteur, d'interroger l'adhésion et les motivations des acteurs, en postulant en premier lieu leur rationalité et leur intentionnalité. A ce titre, c'est l'analyse de la violence et les pratiques du pillage imputées aux llaneros et aux populations marginales qu'il convient de reformuler, en repensant aux pistes ouvertes par les travaux de G. Carrera Damas. Plutôt que d'y voir une brutalité barbare dénuée de tout choix et d'enracinement dans une culture spécifique, nous pensons qu'il convient d'analyser leurs positionnements en partant, non pas de l'expression de forces impulsives, mais de la conception rationnelle de l'acteur social.

Il ne s'agit donc pas de nier la violence, mais de parvenir à une autre explication de celle-ci, qui parte des acteurs eux-mêmes, en tant que créateur du social et par conséquent de leur histoire, afin de comprendre le pourquoi de cette violence, mais aussi sa réception, les expressions de la souffrance et les stratégies de survie qu'elle a motivées qui sont autant de "preuves" qu'ils avaient une "explication" du processus duquel ils étaient, de différentes façons, partie prenante. Et ici encore les Causas de Infidencias sont d'une richesse insoupçonnée dès lors que l'on prend soin de les appréhender dans une perspective anthropologique autorisée par le caractère dialogique qui nous permet de nous positionner en témoin extérieur et d'y lire les conflits sous-jacents, mais aussi l'utilisation et par conséquent la compréhension des enjeux d'un conflit, qui par d'autres aspects les dépassaient, de ce moment de troubles pour régler des conflits d'un autre ordre.

 A partir de ces manifestations différenciées, liées à la réception du conflit par les acteurs, dans leur individualité et dans leur totalité, et au-delà de la reconnaissance du caractère civil de cette guerre, c'est sa compréhension comme "conflit intérieur" et non pas uniquement comme une guerre à l'intérieur de frontière "nationale", divisant un groupe supposé doté d'une unité intrinsèque, qu'il convient de priviégier. La catégorie guerre civile peut alors permettre d'éclairer des phénomènes laissés en marge ou non problématisés, comme ces explosions de violence et de "sentiments", les reflux et/ou les occultations mémoriels, mais aussi sa quotidienneté ; de penser une société en guerre et une guerre dans la société.


[1] Pierre CHAUNU, "Interprétation de l'indépendance de l'Amérique latine", Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 3, 1963, p. 5.

 [2] Miquel IZARD, "Elites criollas y movilización popular", in GUERRA, François-Xavier (dir), Revoluciones Hispánicas. Independencias americanas y liberalismo español, Madrid, Editorial Complutense/Cursos de Verano de El Escurial 93-94, 1995, pp. 89-106.

 [3] Sur cette question, qui s'accompagne d'une réflexion intéressante sur la catégorie "guerre civile", cf : Marie-Danielle DEMéLAS-BOHY, "La notion de guerre civile en question", Clio. Histoire, Femmes et Sociétés. 5. Guerres civiles, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1997, pp. 133-138.

 [4] Cf. sur ce point les travaux de Nikita Harwich VALLENILLA, entre autres "Le discours historiographique du Venezuela au XIXe siècle", in GUERRA, François-Xavier (dir), Mémoires en devenir. Amérique latine XVIe-XXe siècle. Colloque international de Paris, 1-3 décembre 1992, Bordeaux, Maison des Pays Ibériques, 1994, pp. 194-206.

 [5] Eleazar LOPEZ CONTRERAS, Páginas para la historia militar de Venezuela, Caracas, Editorial Las Novedades, 1945, 456 p. ; Eduardo BLANCO, Venezuela heróica ; cuadros históricos, por La Victoria, San Mateo, Las Queseras, Boyacá, Carabobo, Caracas, Imprenta Sanz, 1881, XXI, 266 p. ; R. BLANCO FOMBONA, Bolívar y la Guerra a Muerte. Epoca de Boves, 1813-1814, Caracas, Impresores Unidos, 1942, 294 p.

 [6] Francisco TOSTA GARCíA, La guerra a muerte, Caracas, Oficina Central de Información, 1976, 294 p. ; Ramón URDANEDA, Betijote, Carache, Niquitao : episodios sangrientos de la guerra a muerte, Caracas, editorial arte, 1963 ; Tomás Rafael PéREZ TENREIRO, José Tómas Boves, primera lanza del Rey, Caracas, Oficina Técnica del Ministerio de la Defensa, 1969, 203 p. ; A. VALDIVIESO MONTAñO, José Tomás Boves. Caudillo hispano : el más recio batallador realista durante la guerra a muerte : años de 1812 a 1814, Caracas, Línea Aeropostal Venezolana, 1953, 175 p.

 [7] Vicente LECUNA, Crónica razonada de las guerras de Bolivar, Nueva York, 1950, 3 vols ; Bolívar y el Arte Militar, Caracas, ed. de la Presidencia de la República, Col. Bicentenario del Libertador, Serie "El Continente y el Libertador, 1983, 473 p.

 [8] Julio ALBI, Banderas olvidadas : el ejército realista en América, Madrid, Instituto de Cooperación Iberoamericana, Ediciones de Cultura Hispánica, 1990, 415 p.

 [9] Delfina FERNáNDEZ, Ultimos reductos españoles en América, Madrid, MAPFRE, 1992, 344 p.

[10] Exposée là encore de façon pionnière par L. Vallenilla Lanz mais toujours à partir du déterminisme social qui attribue à certains types de population une prédisposition au conflit et aux actions violentes et belliqueuses (ici la population llanera), puisqu'elle lui permet de justifier, en retour, la violence "légale". "Avec un voile pudibond on a sans cesse prétendu occulter aux yeux de la postérité ce mécanisme ultime de notre révolution, cette guerre sociale, sans nous rendre compte de l'énorme transcendance qu'a revêtu cette anarchie des éléments propres du pays, tant pour notre développement historique comme dans presque toute l'Amérique du Sud. Le Venezuela a été, à cause de cette lutte formidable, une école de guerre pour tout le continent.", in Cesarismo democrátrico. Estudios sobre las Bases Sociológicas de la Constitución Efectiva de Venezuela, op. cit., p. 19.

 [11] Nous pensons en particulier à la thèse en cours de Clément Thibaud, sur les armées bolivariennes (Université de Paris I/Centre de Recherches d'Histoire de l'Amérique latine et du Monde Ibérique).

[12] Parmi les plus récents, preuve s'il en est d'absence de reproblématisation de cette période, voir : José Antonio de ARMAS CHITTY, La independencia de Venezuela, Madrid, MAPFRE, 1992, 230 p.

 [13] Gabriel Muñoz, Monteverde : cuatro años de historia patria : 1812-1816, Caracas, 1987, 2 vol.

 [14] Sección V. Gobierno. 14° Caracas, 4. Consejo y Ministro. legajos 177 (Caracas, nov 1812).

[15] Sección V. Gobierno. 14° Caracas, 4. Consejo y Ministro. legajos 175 (La Guaira, mai 1820) 177 (Province de Guyana, 1813, Caracas et Maracaibo, nov 1812), 385 (Caracas, sept 1812), 437A (Caracas, ao[ring]t-sept 1812).

 [16] José GIL FORTOUL, Historia constitucional de Venezuela, Caracas, Libreria Piñango, 1967, 3 vol. (1ère édition, Berlin, 1909, 2 vol.).

 [17] Ibid., Vol 1. p. 302.

 [18] Ibid., p. 353.

 [19] Ibid., p. 366.

 [20] Voir sur ce point les pistes ouvertes par Carole SATURNO, Traditions et transition urbaines : Caracas entre Colonie et République, 1810-1859, Mémoire de Maîtrise, Université des Sciences Humaines de Strasbourg, 1996, 120 f., qui analyse en particulier, notamment à partir des rapports des militaires espagnols et de leurs correspondances, les projets mis en oeuvre après le tremblement de terre de 1812 et les destructions liées directement au conflit. Cf. également : Angel GRISANTI, La reconstrucción de La Guaira después del terremoto de 1812, Caracas, Editorial "Pregón", 1964, 136 p.

 [21] Asdrubal GONZáLEZ, Sitios y toma de Puerto Cabello, Valencia, Ed de "El Carabobeño", 1974, 422 p.

 [22] Ibid., p. 12.

 [23] Cristóbal MENDOZA ; Francisco Javier YANES (ed.), Documentos para la vida pública del Libertador, Caracas, Fundación Diana Mendoza Ayala, 1983, 22 vol. (éd. fac similé 1826-1829).

 [24] Albert PRAGO, Las Fuerzas Armadas de Venezuela en el Siglo XIX (Textos para un estudio), Caracas, Editorial Arte, 1970, 15 tomos. Tomo 1. La Independencia (1810-1813), 413 p. / Tomo 2. La Independencia (1814-1819), 452 p.

 [25] A l'exception de l'important travail réalisé par l'Université Central du Venezuela : Materiales para el estudio de la ideología realista de la independencia, Caracas, UCV, Facultad de Humanidades y Educación, Instituto de Antropología e Historia, 1971, 2 vol., voir également : Augustín MILLARES CARLO ; Carlos SáNCHEZ DíAZ (eds), Documentación realista sobre la batalla naval del Lago de Maracaibo, Maracaibo, Fundación Rotaria de Maracaibo, 1973, 171 p.

[26] Nous pensons en particulier aux publications des Causas de Infidencia qui, dans la plupart des cas, n'ont sélectionner que des procès d'acteurs célèbres. Cf : Causas de Infidencia. Estudio preliminar de Mario Briceño Perozo, Caracas, Biblioteca de la Academia Nacional de la Historia, Sesquicentenario de la Independencia, 1960, 2 vol. ; Mario BRICEñO PEROZO, Los infidentes del Táchira (Contribución a la Independencia), sl, Biblioteca de Autores y temas tachrenses, Año Cuatricentenario de San Cristóbal, 1961, 185 p.

 [27] Germán COLMENARES, "La historia de la revolución por José Manuel Restrepo : una prisión historiográfica.", in La Independencia : ensayos de historia social, Colombia, Instituto Colombiano de Historia, 1986, pp. 9-23.

 [28] Caracas, Tipografía Empresa "El Cojo", 1912, 37 p.

 [29] Cesarismo democrátrico. Estudios sobre las Bases Sociológicas de la Constitución Efectiva de Venezuela, Caracas, Tipografía de El Cojo, 1919, 307 p.

[30] Manuel CABALLERO, "Prólogo" de Cesarismo democrátrico. Estudios sobre las Bases Sociológicas de la Constitución Efectiva de Venezuela, Caracas, Monte Avila, 1990, p. 8. M. Caballero, historien spécialiste de la période de la dictature de Gómez, précise que par contre si la polémique n'a pas cessé depuis, c'est parce que L. Vallenilla Lanz fut aussi, en tant que directeur du Nuevo Diario, le porte-parole de Gómez et considéré comme le théoricien et justificateur de la dictature.

 [31] Laureano VALLENILLA LANZ, Disgregación e Integración. Ensayo sobre la formación de la nacionalidad venezolana, Caracas, Tipografía Garrido, 2a ed., 1953, p. XL.

[32] Cf. sur cette question fondamentale : GODELIER, Maurice : "La part idéelle du réel. Essai sur l'idéologie", L'Homme XVIII (3-4), 1978, pp. 155-188.

 [33] Laureano VALLENILLA LANZ, Disgregación e Integración. Ensayo sobre la formación de la nacionalidad venezolana, op. cit., p. 184.

 [34] Ibid., p. 178.

 [35] Laureano VALLENILLA LANZ, Cesarismo democrátrico. Estudios sobre las Bases Sociológicas de la Constitución Efectiva de Venezuela, op. cit., p. 139.

[36] Manuel CABALLERO, "Filosofía de la historia", in El concepto de la historia en Laureano Vallenila Lanz. Seminario de historia de la historiografía venezolana. 1962-1963, Caracas, UCV-Facultad de humanidades y educación-Escuela de Historia, 1963, p. 105.

 [37] Laureano VALLENILLA LANZ, La rehabilitación de Venezuela. Campañas políticas de El Nuevo Diario (1915 a 1926), Caracas, Lit. y Tip. Vargas, 1926-1928, vol. I, p. 42.

[38] Laureano VALLENILLA LANZ, Disgregación e Integración. Ensayo sobre la formación de la nacionalidad venezolana, op. cit., p. LXXVII.

 [39] Voir en particulier : Características de la historiografía venezolana, Montevideo, Universidad de la República, Faculdad de Humanidades y Ciencias, 1963, 36 p. ; El culto a Bolívar. Esbozo para un estudio de la historia de la ideas en Venezuela, Caracas, Instituto de Antropología e Historia, Universidad Central de Venezuela, Caracas, 1969, 303 p. ; "Las élites y la revolución.", in Venezuela. Proyecto Nacional y poder social, Barcelona, ed. Crítica, 1986, pp. 30-72. ; "Estructura de poder interno y proyecto nacional inmediatamente después de la independencia : el caso de Venezuela", in Problemas de la formación del estado y de la nación en Hispanoamérica. Actas del Simposio del Instituto de Historia Ibérica y Latinoamericana de la Universidad de Colonia y del Instituto de Historia de la Universidad de Hamburgo. Septiembre de 1983, Bonn, Böhlau Verlag Köln Wien, 1984, pp. 407-439 ; "La libertad y el emblema más detestado de la esclavitud.", in Espace Caraïbe. Revue Internationale de Sciences Humaines et Sociales, n° 1, 1993, Bordeaux, Maison des Pays Ibériques, Université Michel de Montaigne ; Centre d'Etudes et de Recherches Caraïbéennes, Université des Antilles et de la Guyane, pp. 49-60 ; Una nación llamada Venezuela, Caracas, Monte Avila editores, 1983, 2e éd. 1988.

 [40] Germán CARRERA DAMAS, Boves. Aspectos económicos de la guerra de independencia, Caracas, Universidad Central de Venezuela, 1972 (1a ed. 1967), 263 p.

 [41] Materiales para el estudio de la cuestión agraria en Venezuela. 1810-1830. Estudio Preliminar de G. Carrera Damas, Caracas, Ed. Universidad Central de Venezuela, Consejo de Desarrollo Científico y Humanístico, 1964, vol 1, 629 p.

 [42] Germán CARRERA DAMAS, Boves. Aspectos económicos de la guerra de independencia, op. cit., p. 25. On peut également consulter l'ouvrage de synthèse de J-A de ARMAS CHITTY, Boves a través de sus biógrafos, Caracas, 1992.

 [43] Ibid., p. 26-27.

 [44] Ibid., p. 248.

 [45] Pour quelques pistes de reflexion, cf. Matthias RöHRING ASSUNçãO, "L'adhésion populaire aux projets révolutionnaires dans les sociétés esclavagistes : le cas du Venezuela et du Brésil (1780-1840)", in L'Amérique Latine et la Révolution française. L'époque révolutionnaire : adhésions et rejets. Actes du colloque de l'Association française des sciences sociales sur l'Amérique latine, Paris, 1989, Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien n° 54, 1990, pp. 291-313 ; Véronique HEBRARD, "Quelles sources pour l'appréhension de l'adhésion "populaire" au projet d'édification de la nation (Venezuela, 1810-1830)", Le problème des sources historiques dans les Tiers-mondes", Table ronde du laboratoire Tiers Monde de l'université de Paris VII-Denis Diderot, Paris, 17 décembre 1994, in, Les sources historiques dans les Tiers-Mondes, Paris, L'Harmattan, 1997, pp. 109-117.

 [46] Nous pensons entre autres aux travaux de Federico BRITO FIGUEROA, Historia económica y social de Venezuela, Caracas, Universidad Central de Venezuela, 1966, 2e éd. 1975, 2 vol.

 [47] Sur ces questions, les travaux de Miguel Acosta Saignes font exceptions, dans la mesure où le premier, de façon isolée, il a croisé l'histoire et l'anthropologie pour resituer l'homme au coeur des processus historiques. Cf. en particulier Miguel ACOSTA SAIGNES, Vida de los esclavos negros en Venezuela. Prólogo de Roger Bastide, Caracas, Hepérides, 1967, 410 p.

 [48] On ne peut que déplorer sur ce point la quasi-absence de travaux publiés ne serait-ce sur les populations indiennes de façon générale, et par conséquent sur leur vécu et leur réception du conflit, alors même qu'il existe des traces sur lesquelles travailler. L'absence de toute problématisation qui caractérise l'un des plus récents d'entre eux est significatif de cet "oubli" : Emigdio CAñIZALES GUéDEZ, El Indio en la Guerra de Independencia, Caracas, Dirección de Cultura UCV/APUCV, 1993, 278 p.

 [49] Citons à titre significatif de la permanence de ce type d'approche, le texte de José Marcial RAMOS GUEDEZ, La guetta de emancipación nacional (1810-1823), repercusiones en el cuadro económico-social de Venezuela, Caracas, Universidad Santa María, 1984, 30 p.

[50] Carole Leal Curiel, "L'Arbre de la discorde... la guerre, la désolation" : étude sur le phénomène social de la militarisation (Venezuela, 1810-1814), Paris, Mémoire de DEA, Université Paris I, 1992, 79 f.

 [51] Pour exprimer le caractère total du conflit indissociable de son extrême violence. Mentionné par S. AUDOIN ROUZEAU ; A. BECKER, "Vers une histoire culturelle de la Première Guerre Mondiale", p. 6, Vingtième siècle, revue d'histoire, n° spécial : "La guerre de 1914-1918. Essais d'histoire culturelle".

 [52] Graciela SORIANO, "Aproximaciones al personalismo político hispanoamericano del siglo XIX.", in Revista del Centro de Estudios Constitucionales, n° 7, Madrid, septiembre-diciembre 1990, pp. 203-218.

 [53] Graciela SORIANO, Hispanoamérica : historia, desarrollo discrónico e historia política, Cuadernos del Instituto de Estudios Políticos n° 29, Caracas, UCV, Facultad de Ciencias Jurídicas y Políticas, 1987, 79 p.

 [54] Et dont Marc Augé a bien mis en évidence les parallèles avec les désajustements que l'on peut observer dans nos sociétés contemporaines et qui constituent d'ailleurs le quatrième type de dischronie définit par Graciela Soriano qui en appelle pour les appréhender aux outils de l'anthropologie. Cf Marc AUGE, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Champs-Flammarion, 1997, pp. 127-175.

 [55] Hispanoamérica : historia, desarrollo discrónico e historia política, Cuadernos del Instituto de Estudios Políticos n° 29, op. cit., p. 48-49.

 [56] Alicia RIOS, "Venezuela entre 1810 y 1830 : las diversas concepciones de lo nacional", in Beatriz Gonález Stephan, Javier Lasarte, Graciela Montaldo, María Julia Daroqui (compiladores), Esplendores y miserias. Cultura y sociedad en América latina, Caracas, Monte Avila Editores/Latinoamericana/Equinoccio/Ed. de la Universidad Simón Bolívar, 1995, p. 157.

[57] José GIL FORTOUL, Historia constitucional de Venezuela, op. cit., vol. I, p. 353. Notons que cette "passivité" attribuée aux acteurs populaires vaut, de façon plus indirecte certes, pour les élites patriotes "contaminées par les idées révolutionnaires d'Angleterre, de France et des Etats-Unis", Ibid.

 [58] Raymond BOUDON, L'idéologie ou l'Origine des idées reçues, Paris, Fayard, 1986, 324 p.


[Sommaire HSAL97-2] [Revue HSAL] [HSAL] [Aleph] [Archives] [Dossiers] [Presse] [Ressources]
 

Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517