Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Itinéraire d'une maîtrise inachevée

 

Johanne Kuhn

Arrivée à Buenos Aires fin octobre 96, au beau milieu du printemps, et avec un sujet aussi ambitieux que vague : "Les armées de Buenos Aires de 1806 à 1820". Grâce à Pilar González[1], qui m'avait accordé une entrevue entre deux courses contre la montre avant mon départ, ainsi qu'à Geneviève Verdo[2] - autre spécialiste de l'histoire argentine -, je n'étais pas complètement perdue sur place. Comme point de départ, je disposais en effet d'une bibliographie générale sur l'armée et sur ma période, ainsi que des adresses de différentes bibliothèques et centres de recherche, tels que le Circulo Militar, la Academia Nacional de la Historia, l'Archivo General de la Nación, ou encore l'Instituto Emilio Ravignani et la Biblioteca Nacional.

Etant donné mon sujet, je me suis rendue en priorité à la bibliothèque du Circulo Militar, où j'ai été très bien reçue par la responsable des lieux. Après une matinée de révision du fichier manuel, j'ai commencé à comprendre que mon sujet n'avait jamais été traité de quelque façon que ce soit, et que j'allais devoir errer entre études économiques et livres généraux sur les invasions anglaises de 1806 et 1807 et l'indépendance. J'ai aussi vite compris que le Circulo Militar n'étant "qu'" une bibliothèque spécialisée où les photocopies coûtent 10 centavos pour les membres (mais pour cela il faut être militaire...) et 20 centavos pour les autres (en gros un franc pièce ou plus, suivant le cours du dollar US sur lequel est indexé le peso argentin), il valait mieux pour moi chercher à retrouver ailleurs qu'au Circulo les ouvrages édités, ce qui s'est avéré facile.

Surprise cependant par l'absence apparemment totale d'études sur la composition sociale des troupes formées à Buenos Aires pour chasser les Anglais, et toujours pleine d'espoir, je me suis aussi rendue à la bibliothèque de l'Etat-Major Central, sur les conseils de Marcelina Jarma, âme du centre E. Ravignani (bibliothèque liée à la Facultad de Filosofía y Letras). Là, comme au Circulo Militar et ailleurs, j'ai retrouvé toujours les mêmes ouvrages publiés (voire même en nombre encore inférieur), toujours aussi peu nombreux sur le début du XIXème par rapport à la quantité faramineuse de livres consacrés à l'armée argentine du XXème siècle...
Autre aspect de la recherche en Argentine : tout le monde est plein de bonne volonté et voudrait bien nous aider. Cela atteint son paroxysme avec un sujet comme l'armée, car on en viendrait à croire qu'absolument chaque famille recèle au moins un militaire de carrière, et on est sans arrêt invité à rencontrer un oncle ou un beau-père colonel... C'est comme ça que j'ai pris contact, au bout d'un mois d'errance de bibliothèque en bibliothèque - avec un sujet qui se révélait de plus en plus vaste et indéfinissable du fait des sources disparates seules disponibles -, avec un certain général I.J. Garcia Enciso : militaire en retraite et historien (sauf erreur il fait actuellement des recherches sur les enfants du général Belgrano en vue d'une future publication). C'est lui qui le premier m'a dit clairement que mon sujet était intraitable : trop vaste, et qui plus est à redéfinir d'urgence, afin de donner une réalité à un concept encore jamais utilisé : "les armées de Buenos Aires" ne signifiant rien à première vue. Je lui ai donc expliqué que j'entendais par là travailler sur les corps de volontaires apparus dans la ville pour en chasser les envahisseurs anglais ; ce à quoi il a répondu que c'était définitivement trop compliqué et qu'il valait mieux que je me limite à l'étude d'un seul de ces corps : au hasard le plus célèbre, le régiment de Patricios, sur lequel il avait justement publié un article[3] quelques années auparavant.

Bref. Je suis sortie de mon entretien remotivée, avec une carte de visite du général Enciso destinée à m'introduire auprès du directeur de l'Archivo General del Ejercito, et la perspective alléchante de trouver également des informations directement au siège dudit régiment de Patricios. Donc, dès le lendemain, je me suis rendue rue Balcarce, à quelques cuadras de la maison présidentielle, aux archives militaires... Là, le portier se trouvait inopportunément derrière la grille et, carte de visite ou pas, j'ai été renvoyée sur l'Estado Mayor Central pour y demander une autorisation officielle. Qu'à cela ne tienne, ledit Etat-Major ne se trouve qu'à une dizaine de cuadras, et il ne faisait jamais que 37° à l'ombre ("pero lo que mata es la humedad"(sic)). A priori, cette nouvelle démarche ne me paraissait pas gênante, mais c'est que je n'avais pas conscience que le 11ème étage où le portier m'avait dit d'aller était une zone ultra réservée. En fait, on ne m'a pas laissée franchir le cap de la "sécurité" au rez-de-chaussée, et la responsable de la vérification des entrées s'est mise en demeure d'annoncer ma présence à un éventuel bureau dispensateur de l'autorisation qui m'avait été demandée. Après une demi-heure d'appels de bureau en bureau, de service en service et d'étage en étage, il était clair que personne n'avait jamais entendu parler de telles autorisations. Je trouvais que j'avais déjà assez perdu de temps et je m'apprêtais à retourner aux archives militaires, quand pour mon malheur est arrivé un gros colonel. Il m'a fait répéter pour la énième fois pourquoi j'étais là, ce que j'étudiais, etc... puis m'a attrapé le bras et c'est, "collée" à lui, avec un sourire crispé que j'ai visité tous les étages de l'état-major central, devant répéter à chacun mon sujet d'étude, puisque mon colonel - qui me présentait à qui passait comme "une amie française" - n'avait rien compris à mon histoire d'essai prosopographique et était incapable de le présenter lui-même correctement. L'enfer. Au bout d'une heure, j'ai failli devenir désagréable - mais avec les militaires en Argentine on n'ose jamais vraiment, surtout dans leur antre...-, et j'ai finalement réussi à me défaire de mon affreux accompagnateur : pas plus avancée qu'au départ et vraiment exaspérée.

Sur ce, retour à l'Archivo General del Ejercito, et en chemin, je me suis bien demandé quelle idée j'avais eue de choisir un sujet comme l'armée. Je pensais n'avoir affaire qu'à des militaires du XIXème, alors que je passais mon temps à rencontrer des gradés bien vivants... Heureusement à l'arrivée le portier n'était plus là et j'ai pu dépasser le portail. On a relevé mon identité et mon numéro de passeport et j'ai été introduite auprès du militaire directeur du lieu, à qui j'ai dû répéter ma ritournelle... et tout ça simplement pour lui confier la liste des noms des officiers du régiment de Patricios. En effet, là pas de fichiers à la disposition des chercheurs, mais des gens exclusivement chargés de rechercher les dossiers pour nous ; il faut donc avoir quelque chose de précis à demander et -à priori- ne pas trop compter passer en revue la globalité des documents existants... On était mardi et on m'a dit de téléphoner le mardi suivant "pour voir si mes dossiers étaient prêts et ne pas me déplacer pour rien". J'ai remercié, et pour renverser la tendance improductive de cette journée, je suis allée finir l'après-midi à l'Archivo General de la Nación. Là, on entre sur simple présentation du passeport et on peut consulter n'importe quelle liasse empoussiérée, dont on découvre le contenu à chaque feuillet avec une lenteur désespérante : rien n'est répertorié avec précision, juste des titres sur des cartons : "fojas de servicio 1805-1809", etc... Impossible de retrouver mes Patricios au milieu de tout ça, surtout à la main, sans ordinateur portable (des prises de courant sont disponibles pour les chercheurs équipés)...

Le lendemain - toujours pleine d'espoir -, je suis allée au coeur du problème : le siège du régiment de Patricios. La conservatrice du petit musée et des archives m'y a très bien reçue, m'a donné accès à sa base de données. Pathétique. Les "pseudo-archives" du régiment tiennent dans une sous-chemise et ne sont que des copies partielles d'originaux présents à l'A.G.N., comme précisé au bas de chaque feuillet avec, si l'on a de la chance, les références complètes de la liasse dans laquelle ils se trouvent. Fin des illusions en ce qui concernait la source miraculeuse du cuartel de Patricios. Heureusement, il restait encore l'option des archives militaires.
Après avoir passé la fin de semaine précédente à éplucher encore et toujours les liasses pleines de tout et de rien des archives nationales -ça faisait plus d'un mois que ça durait, mais cette fois je croyais savoir ce que je cherchais : à savoir des données précises et approfondies sur chacun des officiers du corps de Patricios, dont j'essayais au passage de réunir le plus de feuilles de revues possible pour couvrir l'ensemble de la période 1806-1820 -, le mardi suivant j'ai téléphoné à l'Archivo General del Ejercito, comme prévu. Là, on m'a dit que les recherches pour mon compte étaient presque terminées, mais que les documents ne me seraient pas encore accessibles pour autant, pour cause d'absence depuis plusieurs jours de l'encargado payé pour "me les descendre". On m'a donc tout naturellement invitée à rappeler quelques jours plus tard ; et le jeudi suivant, pressée d'avoir enfin accès à la source magique promise par le vieux général historien, je n'ai pas téléphoné mais me suis directement rendue sur place... On était sur le point de me renvoyer d'office quand le directeur est apparu pour désigner quelqu'un chargé de m'apporter mes dossiers malgré l'absence du préposé à ce dur labeur. Puisque personne ne semblait vouloir m'apporter les documents de bon gré -alors qu'il ne s'agissait en fait que de les faire passer d'une pièce humide à une autre pièce humide (je n'ai pas rencontré les puces dont l'existence m'a été révélée par le conservateur de la mémoire de l'armée)-, j'ai eu la faiblesse d'imaginer que c'était parce qu'ils représentaient un tas conséquent. Erreur. Un peu plus et j'attendais encore plusieurs jours avec un fol espoir pour découvrir le pire : sur l'ensemble de la liste que j'avais fournie, ils n'avaient trouvé des dossiers que sur quelques individus, évidemment les plus célèbres... Et encore rien de nouveau : toujours ces fameuses copies partielles d'originaux des archives nationales, et pour seuls documents d'époque des demandes de pension militaire faites par des veuves ou des enfants d'officiers, bien entendu postérieurs à ma période... Une misère. Déception et découragement. Je leur ai dit que ce n'était pas possible qu'ils n'aient que ça, et demandé si toutes les "archives" militaires n'étaient que des copies ronéotypées partielles et disparates. Apparemment non. On m'a en effet répondu qu'ils avaient des liasses beaucoup plus nombreuses et conséquentes sur les carrières militaires, mais guère il est vrai pour les époques antérieures à 1850 environ...

Bref. Après tous ces déboires, j'en suis revenue au projet de compenser par la quantité d'individus le nombre restreint d'informations que je pouvais réunir pour chacun... Je suis donc retournée à l'Archivo General de la Nación pour chercher de tout, sans savoir quoi, sur tous les corps de volontaires formés en 1806 et 1807, abandonnant l'idée de ne me consacrer qu'aux Patricios. Travail absurde et désespérant. J'ai passé deux mois à recopier, lentement, ce que je croyais pouvoir être éventuellement intéressant... les photocopies à 2,50 F pièce étant proscrites par mon budget.

Parallèlement, je continuais à fréquenter les diverses bibliothèques déjà citées, ainsi que celle du Congreso, pour retrouver toutes les publications possibles ayant trait de près ou de loin à mon sujet et à ma période : innombrables ouvrages sur les Invasiones Inglesas et l'héroïsme des porteños, mémoires de marchands de l'époque, etc. Un grand nombre de revues d'histoire étaient censées être disponibles à la Biblioteca Nacional, mais je me suis trouvée au moment de l'informatisation des fichiers de celle-ci. En clair, les fichiers manuels avaient été supprimés avant même que l'indexation sur ordinateur ait été faite. Quand j'y suis allée, on m'a fièrement déclaré que 10% du fonds de la bibliothèque étaient accessibles car indexés. Dommage que ce soient apparemment - à ce qu'on m'a dit - 10% consacrés à des études économiques de la période contemporaine...

Dernier détail. Aux archives nationales, il existe un fonds dit "de la B.N." car ayant été donné par celle-ci à l'A.G.N. ; et ce fonds est beaucoup mieux répertorié que le reste des liasses de l'Archivo. En effet, chaque document est numéroté et décrit par un court article (date, auteur, résumé) : il suffit donc de repérer le legajo dans lequel se trouve le numéro de celui qui nous intéresse pour y avoir accès. Un vrai bonheur, si ce n'est que je me suis justement retrouvée confrontée à un imprévu : tous les documents que j'avais répertoriés appartenaient à une même liasse (logique : même sujet, même période), laquelle avait dû se dématérialiser sur le chemin entre la B.N. et l'A.G.N., puisqu'elle était décrite mais qu'il n'y en avait aucune trace dans les index propres aux archives. Il se trouve que personne n'avait encore jamais signalé l'existence (ou l'absence  ?) de ce legajo virtual : peut-être y en a-t-il d'autres dans le même cas...

En conclusion, je dirais que pour faire de la recherche en histoire mieux vaut avoir du temps, de la patience, de la ténacité à revendre et une motivation à toute épreuve. J'étais partie pleine de bonne volonté mais je n'ai pas tenu la distance. A mon retour en France, mes tentatives désespérées pour rassembler mes idées et exploiter mes sources sont venues à bout de mon reste de motivation peu vivace, et j'ai fini par tout arrêter. Une année pour rien d'un point de vue universitaire, mais une expérience que je ne regrette absolument pas. En effet, elle m'a appris ce qu'est la réalité de la recherche en archives, faite à la fois du plaisir d'avoir accès à des documents de l'époque concernée, et de l'extrême difficulté de ne pas se disperser devant leur nombre et leur diversité. A mon avis, c'est décidément bien là le plus difficile : au-delà du dénichage même des archives là où elles se trouvent - et où on ne les attend pas forcément -, le maintien d'une ligne directrice est essentiel mais ardu... parce qu'il ne faut pas oublier que dans un temps donné on doit aboutir à un résultat : on n'a pas le loisir de se laisser aller à picorer un peu partout ce qui nous intéresse si ce n'est pas directement lié à notre sujet sous peine d'être très vite perdu. C'est un peu frustrant mais c'est la règle du jeu, et elle présente l'intérêt d'obliger le chercheur à très bien définir son sujet et à le structurer autant que possible, réflexe très précieux d'un point de vue méthodologique. En clair la maîtrise apprend à maîtriser, et bon courage à ceux qui s'accrochent !!! 


[1] Professeur à l'Université de Paris VII. Auteur d'une thèse intitulée La création d'une nation. Histoire politique des nouvelles appartenances culturelles dans la ville de Buenos Aires entre 1829 et 1862 (à paraître aux Presses de la Sorbonne).
[2] Doctorante à l'Université de Paris I. Prépare une thèse sur Souveraineté et représentation dans les Provinces Unies du Rio de la Plata (1808-1812).
[3] Isaias José GARCIA ENCISO, "La legión de Patricios en la segunda invasión inglesa", Boletín de investigaciones y ensayos n°14, Academia Nacional de la Historia, Buenos Aires, 1973.


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