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Fruit d'un projet quinquennal dirigé par Antonio Annino, professeur à l'université de Florence, cet ouvrage réunit des spécialistes de six pays différents autour de la problématique des élections, l'une des principales facettes de la culture politique des nations qui émergent au XIXème siècle en Amérique Ibérique. Les douze articles qui composent le livre concernent les régions-clés de l'espace considéré -la province de Buenos-Aires, le Brésil, les Andes, le Mexique et l'Amérique Centrale- et couvrent tout le XIXème siècle, en abordant plusieurs aspects de la problématique : les textes qui régissent ces élections, les pratiques électorales, leurs significations et leurs conséquences politiques, les rapports entre pouvoir central et pouvoir local, le problème de l'opinion publique et de ce que signifie être citoyen.
Ces questionnements convergents sont ce qui donne sa profonde cohérence à l'ouvrage. Tous ces textes se rejoignent au fond sur un point : ils montrent les élections comme un symptôme, une grille de lecture de la culture politique particulière à l'Amérique hispanique, marquée par l'hybridation entre l'aspect traditionnel des sociétés et la modernité des principes à l'oeuvre au moment des révolutions d'indépendance. Ce décalage, que François-Xavier Guerra a été le premier à mettre en évidence et à signaler comme une spécificité et une constante de l'histoire politique ibéro-américaine [1], invite à une relecture des phénomènes électoraux, jusque là négligés par l'historiographie libérale traditionnelle. Celle-ci voyait dans les élections en Amérique hispanique une perversion du modèle européen, en soulignant notamment l'ampleur de la fraude ou en imposant l'idée d'une participation électorale très réduite. Le parti-pris de ces auteurs est de donner aux dispositions électorales leur sens véritable en les analysant "de l'intérieur", en fonction du caractère propre et du fonctionnement de ces sociétés, ce qui explique la grande attention portée aux pratiques socio-culturelles qui constituent et entourent l'acte électoral. Au lieu de juger à l'aune du modèle européen, ces travaux mettent l'accent sur les spécificités américaines et tendent à montrer ce qu'elles révélent de "positif", notamment au sujet de la participation. Ce faisant, le livre constitue un apport important sur le plan théorique, en matière d'histoire politique. Tout en permettant aux spécialistes d'autres régions de fructueuses comparaisons, il rappelle opportunément que ce n'est pas en soi, mais dans la façon dont les sociétés les appliquent, que les principes politiques prennent sens [2].
Dans l'Empire espagnol comme au Brésil, les élections apparaissent d'abord comme le produit de l'avènement des idées libérales et des nouvelles figures instituées dans le champ du politique. Les élections aux assemblées générales, réunies d'abord dans les métropoles, puis dans chacun des nouveaux Etats, sanctionnent la grande rupture, l'avènement de la souveraineté nationale en lieu et place du Roi. Elles jouent donc une fonction tout à fait essentielle dans la légitimation des nouvelles équipes dirigeantes et de leur projet : c'est sur le vote, c'est-à-dire sur la reconnaissance théorique d'un peuple qui se manifeste par la représentation que va se construire l'idée de Nation. Les élections sont donc le principe fondateur de ces nouvelles nations et l'expression même du libéralisme en actes. C'est autour d'elles que se structure un nouveau langage, de nouvelles figures (le citoyen, le député) et de nouveau principes (le choix souverain, la compétence politique, la vertu). Ces valeurs étant à la base de la refondation du lien politique, elles font l'objet de tout un travail de pédagogie mis en oeuvre par les élites. Cette mutation fondamentale des imaginaires, qui se produit dès les années 1810 pour l'Amérique hispanique [3], est ici décrite par Lucia Maria Bastos P. Neves pour le Brésil des années 1820.
Pour la période des indépendances, les spécialistes de l'Amérique hispanique se sont plutôt attachés à mettre en évidence l'extraordinaire confrontation entre les principes de la Constitution espagnole de 1812, notamment appliquée dans les vice-royautés du Mexique et du Pérou, et les sociétés d'ancien régime sur lesquelles les dispositions libérales viennent se greffer. Leurs résultats sont sans doute les plus inattendus pour les familiers des modèles européens de la même époque : Antonio Annino, Marco Bellingeri et Marie-Danielle Demélas démontrent l'existence d'un suffrage ample, auxquels les Indiens, dans l'ensemble, participent largement. Il n'est donc ici question, a priori, d'une monopolisation de la sphère politique par des élites créoles imposant un suffrage censitaire. Cette "anomalie" de premier abord s'efface au fur et à mesure de l'analyse : en réalité, l'amplitude du suffrage est largement compensée par le système du vote à plusieurs degrés, qui fonctionne comme un filtre social d'une très grande efficacité. Mieux encore, la Constitution de Cadix, par les brèches qu'elle comporte, permet aux pratiques anciennes de se maintenir en l'état : la circonscription de base demeure la paroisse ; la figure du citoyen se confond avec celui du vecino, habitant de la cité ; la représentation n'est pas celle d'individus mais d'acteurs collectifs. Les communautés indiennes en constituent l'exemple le plus immédiat, mais tous ces articles, ainsi que celui de José Carlos Chiaramonte pour le Río de la Plata, montrent qu'il s'agit aussi, très largement, d'un vote de communautés urbaines, de cités, au sens médiéval du terme.
Loin d'imposer brutalement les principes de la modernité, la Constitution de Cadix permet paradoxalement à la société ancienne de se renforcer. Elle contribue en effet, par le vote indirect, à conférer une légitimité aux hiérarchies traditionnelles, et, par la multiplication des ayuntamientos constitucionales, municipalités dotées de compétences électorales, elle donne à ces communautés les moyens institutionnels de pratiquer une sorte d'auto-gouvernement. L'application de cette constitution se solde donc par une extraordinaire fragmentation de la souveraineté dans les territoires concernés, ce qui a des conséquences profondes et durables sur la mise en place des nouveaux Etats. De cette configuration découlent en effet deux caractéristiques majeures du XIXème siècle ibéro-américain : la faiblesse constitutive des Etats libéraux et l'importance déterminante des relations entre pouvoir central et pouvoir locaux. Ces aspects sont repris dans plusieurs travaux, notamment ceux de Gabriella Chiaromonti pour le Pérou et de Richard Graham pour le Brésil.
L'élection sert aux dirigeants libéraux de monnaie d'échange pour obtenir l'adhésion des populations ; le caractère ample du suffrage apparaît alors comme la reconduction de l'ancienne formule du pacte, qui, sous l'ancien régime, permettait aux différents corps qui composaient le reino (et notamment aux deux "républiques" indienne et espagnole) de vivre ensemble. Gabriella Chiaromonti explique notamment à propos du Pérou que le vote est accordé aux Indiens en échange de la contribution, qui remplace l'ancien tribut. Les communautés anciennes, selon elle, y gagnent largement en matière de contrôle de leurs terres et d'administration de la justice. Dans le cas du Brésil, Richard Graham et Marianne Wiesebron montrent que la position déterminante dans le processus électoral revient aux chefs locaux, qui contrôlent les clientèles à la base, et dont les députés et les gouvernants sont les obligés. Ils reçoivent en échange une caution gouvernementale, en termes de nomination sur des postes locaux, ce qui renforce leur prestige. Le même schéma pactiste est à l'oeuvre dans la province de Buenos-Aires : Marcela Ternavasio explique comment le caudillo Rosas asseoit son pouvoir en imposant aux élites de la capitale une logique unanimiste qui était déjà à l'oeuvre dans les pratiques électorales de la campagne, dont l'importance relative s'accroit au fur et à mesure que la frontière de la province avance sur les terres indiennes.
Il se crée donc, pendant une bonne partie du XIXème, un équilibre politique fondé sur la faiblesse de l'Etat libéral en cours de construction, un suffrage large et une autonomie importante des communautés qui s'administrent elles-mêmes. Dans la seconde moitié du siècle, toutefois, cet équilibre est remis en question dans plusieurs régions, exhumant par là-même la nature de ses fondements. Marco Bellingeri montre ainsi comment au Guatemala, la tentative radicale des années 1840 pour imposer le peuple comme détenteur unique de la souveraineté provoque la rupture du pacte entre les deux "républiques", illustrée par la terrible "guerre des castes" de 1847. Gabriella Chiaromonti opère le même travail d'éclaircissement en présentant l'amont de la réforme électorale de 1896 au Pérou, qui établit un suffrage direct et impose une condition d'alphabétisation. Elle explique comment cette mesure tranche avec la politique menée jusqu'alors, qui reposait largement sur la participation des Indiens et avait pour effet de placer l'élection du Président aux mains des districts de la montagne. 1896 est donc un moment de rupture, qui permet à la classe dirigeante de Lima de se débarasser de l'hypothèque indienne au profit d'une élite blanche, urbaine et progressiste, mais au prix d'une fracture profonde et durable du pays.
L'articulation entre suffrage large et maintien des hiérarchies anciennes est également analysée sous l'angle des pratiques électorales. Les travaux portent une attention particulière à décrire le fonctionnement des assemblées électorales aux différents degrés et à reconstituer le profil sociologique des votants. Ces mécanismes rodés permettent à certains de parler de véritables machines électorales, soigneusement contrôlées et encadrées par les factions qui se disputent le pouvoir. Ces auteurs, notamment ceux qui travaillent sur le Brésil et l'Argentine (M. Ternavasio, H. Sabato, R. Graham, M. Wiesebron) soulignent le rôle capital de personnages comme les officiers de la police, de la Garde Nationale et surtout des juges de paix. Dotés d'un rôle déterminant dans le déroulement des processus électoraux (souvent en tant que membres des bureaux) mais plus encore dans la structuration des réseaux de clientèles qui canalisent entièrement les suffrages, ceux-ci sont les intermédiaires par excellence entre l'Etat libéral et les communautés anciennes qu'ils administrent. Ils sont la cheville ouvrière de cette articulation incessante entre les principes politiques modernes et une société de corps, représentée par ses élites.
Autre caractéristique de ces élections que mettent particulièrement en lumière les articles de Hilda Sabato et Emma Cibotti pour Buenos Aires : le fonctionnement pyramidal du processus représentatif, le travail des réseaux qui pallie totalement, dans le cas de Buenos Aires, l'introduction du vote direct dès 1821. Ce phénomène explique ce qui apparaît comme un autre paradoxe en regard du modèle européen, à savoir la faible participation des élites. C'est, en effet, un électorat populaire, mobilisé par les clubs, qui va aux urnes pour sanctionner des arrangements opérés en amont du vote, entre les différentes forces politiques en présence. A ce sujet, Hilda Sabato rappelle opportunément que la citoyenneté, c'est-à-dire la participation aux décisions souveraines, ne saurait être restreinte ni confondue avec l'acte électoral. Pourtant, la population est loin de se désintéresser des élections comme enjeu politique, mais elle y prend part différemment. Tout d'abord, dans tout ce que l'acte électoral suppose de rituel, l'inscription sur les listes, les défilés des différents clubs, les cérémonies qui suivent la victoire. Ensuite et surtout par la presse, qui s'impose largement comme vecteur des opinions et des discussions, voire comme acteur politique à part entière, lorsqu'elle tente de rationnaliser les pratiques et de proposer des programmes. Les élections constituent donc un formidable enjeu politique pour l'ensemble des citoyens, non comme pratique, mais comme sujet de débat. Paradoxalement, ce n'est pas l'accès à la citoyenneté qu'elles traduisent le plus profondément, mais l'accès à l'espace public, cette autre dimension constitutive de la modernité. Cette réflexion théorique, formulée par L. Neves pour le Brésil, est longuement analysée par E. Cibotti qui y ajoute un autre aspect crucial pour la région qu'elle étudie, l'ouverture de l'espace politique à de nouvelles couches de la société, ici les étrangers.
Il s'agit donc d'un volume qui devrait faire date dans l'histoire
politique de l'Amérique latine, et qui incite à poursuivre
ce type d'enquête en s'intéressant peut-être davantage
aux espaces considérés comme marginaux par les élites
libérales du XIXème. Si les travaux sur la zone andine et
le Brésil tiennent compte de cette nécessaire ouverture problématique,
on ne peut en dire autant des articles concernant le Mexique et surtout
l'Argentine, les quatre articles consacrés à cette région
portant exclusivement sur la capitale, Buenos-Aires. Enfin, on ne peut
que déplorer l'absence de travaux sur la Colombie et le Venezuela,
dont des recherches récents ont pourtant montré tout l'intérêt
pour cet objet. Véronique Hébrard a notamment souligné
le rôle-clé joué par la concession du droit de vote
aux militaires dans le processus de construction d'une identité
nationale venezuélienne
[4], tandis qu'Eduardo Posadas Carbó a montré la fonction
de la violence et de la fraude dans les élections colombiennes du
XIXème siècle
[5].
[1] Cf. "Le peuple souverain, fondements et logiques d'une fiction" in Quel avenir pour la démocratie en Amérique Latine ?, Toulouse, 1989, p. 19-54 ; "Les avatars de la représentation au XIXème siècle", in Georges COUFFIGNAL (dir.), Réinventer la démocratie. Le défi latino-américain, Paris, 1992, pp. 49-84 et avec Marie-Danielle DEMÉLAS-BOHY, "Un processus révolutionnaire méconnu : l'adoption des formes représentatives modernes en Espagne et en Amérique (1808-1810)", Caravelle, n°60, 1992, pp. 5-57.
[2] Les travaux de Patrice GUÉNIFFEY, notamment, soulignent l'intérêt d'une telle démarche (Le Nombre et la Raison. La Révolution française et les élections, Paris, EHESS, 1993)
[3] C'est cette mutation que François-Xavier Guerra a longuement analysée dans ces travaux, notamment Modernidad e independencias, Madrid, 1992 et "La desintegracón de la Monarquía hispánica" in A. ANNINO, F.X. GUERRA et L. CASTRO LEIVA (dir.), De los imperios a las naciones, Saragosse, 1994, pp. 195-227.
[4] Véronique HÉBRARD, Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours, 1808-1830, Paris, L'Harmattan, 1996.
[5] Cf. notamment Eduardo POSADA-CARBÓ, "Elections and civil Wars in Nineteenth-century Colombia: The 1875 presidential campaign", Journal of Latin American Studies, vol. 26, 1994, pp. 621-649.
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Copyright © 1997 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517