Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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 Préface

Geneviève Dreyfus-Armand[1]
 

Ce numéro de Histoire et sociétés de l'Amérique latine comporte, en plus des principales rubriques habituelles " Histoire sur le terrain ", " Feuillets et pasquins " et " Lectures et débats historiographiques ", un dossier thématique sur les politiques d'archives en Amérique latine et sur l'Amérique latine. Les différents articles reflètent tout à la fois les difficultés spécifiques que présente la recherche historique sur des questions sensibles ou dans certains pays de la région et les programmes mis en oeuvre avec énergie par des États ou des centres de recherche universitaires. L'accès aux archives publiques n'est pas sans poser des problèmes dans de nombreux pays démocratiques, dont le nôtre, compte tenu de la masse documentaire à traiter et à inventorier et des diverses limitations apportées aux principes de base de la libre consultation des documents à partir d'un délai décrété par le législateur. Quant aux archives privées, dont l'importance n'est pas à démontrer car elles permettent d'autres visions d'une époque et surtout ce " croisement " des sources nécessaire à l'historien, leur sauvegarde est incertaine et aléatoire.

Une prise de conscience de l'ensemble de la communauté scientifique est indispensable pour éviter que ne se perdent des pans entiers de la mémoire d'une époque. Lors du 48e congrès des Américanistes, tenu à Stockholm en 1994, la commission " archives " du REDIAL (Réseau européen de documentation et d'information sur l'Amérique latine) a fait adopter à l'unanimité, en assemblée plénière, un texte appelant l'attention des chercheurs sur la nécessité de penser à la sauvegarde des documents privés utilisés dans le cadre de leurs recherches. Une fois la recherche achevée, nombre de ces documents restent en leur possession avant d'être inévitablement dispersés, voire détruits. Or, certains de ces matériaux pourraient être utiles à d'autres chercheurs. Souhaitons que cet accord unanime ne reste pas lettre morte et que les chercheurs deviennent des acteurs actifs de la sauvegarde de leurs propres instruments de recherche.

Par ailleurs, si les archives produites par les administrations et les gouvernements latino-américains sont actuellement, dans certains pays, mieux conservées et un peu plus accessibles - quoiqu'avec de nombreuses différences qu'un prochain numéro de la revue devrait explorer - il n'en est pas de même des documents imprimés, dactylographiés ou manuscrits élaborés par les mouvements politiques, les organisations syndicales ou les associations de divers types. Les soubresauts de l'histoire, les périodes de dictature et de répression, le faible intérêt de certains de ces organismes pour la sauvegarde de leur histoire ou simplement le manque de moyens entraînent la disparition d'importantes sources historiques ; il s'agit là de traces de l'histoire et de l'activité de secteurs importants de la population latino-américaine qui sombrent à tout jamais. C'est pourquoi l'association CESAME (Centre pour la sauvegarde de la mémoire populaire en Amérique latine) se consacre depuis une quinzaine d'années à la récupération et à la sauvegarde de la mémoire des mouvements populaires latino-américains qui n'ont pas disposé ou ne disposent pas de moyens pour assurer la survie de leur propre histoire. En accord avec ces mouvements, à leur demande le plus souvent, et toujours en collaboration avec eux, des programmes de sauvegarde documentaire sont élaborés avec des institutions scientifiques européennes. La BDIC est le partenaire français du CESAME[2].

Dans son département ibérique et latino-américain, la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) s'efforce en effet de collecter une grande variété de documents, émanant aussi bien des organismes internationaux que des gouvernements, de la société civile ou des oppositions. Elle ne recueille pas, bien entendu, d'archives publiques, cela n'est pas de son ressort, mais elle reçoit en don des fonds privés d'archives et de documents divers[3]. Par son caractère de bibliothèque de recherche spécialisée dans l'histoire du XXème siècle, la BDIC s'attache à rassembler des documents de tous ordres et sur des supports variés : ouvrages, périodiques - comme il est d'usage dans les bibliothèques universitaires classiques, mais aussi des archives privées, des films, des disques et tous ces témoignages graphiques et iconographiques des mentalités d'une époque que sont notamment les affiches politiques ou les photographies de reportage. En ce qui concerne l'Amérique latine, dont ce numéro laisse entrevoir les difficultés particulières d'accès aux sources propres à écrire l'histoire, la même politique documentaire est pratiquée avec une attention spéciale portée aux documents primaires chères à l'historien.

Ainsi, depuis une quinzaine d'années, la BDIC et le CESAME mènent des programmes de sauvegarde de documents relatifs à l'histoire sociale et politique de l'Amérique latine. Ces opérations, lourdes à mener sur le plan financier, sont généralement effectuées dans un cadre de coopération européenne ; les coûts sont partagés entre plusieurs institutions qui reçoivent chacune une copie des documents microfilmés. À l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam, partenaire de la BDIC depuis le début des programmes, sont venus s'adjoindre la Fondation Feltrinelli de Milan et le Centro de información documental de archivos (CIDA) du ministère de la Culture de Madrid. Les documents sont reproduits en microfilms ou en microfiches, de préférence sur place en Amérique latine, afin que les originaux restent dans le pays d'origine et demeurent la propriété des organismes dont les archives sont en cours de sauvetage ; une copie est également offerte à ces derniers, afin de constituer l'embryon d'un centre de documentation. Il s'agit donc d'un travail réalisé avec des partenaires multiples, en coopération avec les organisations intéressées.

De tels programmes ont été menés en Argentine, en Bolivie et au Pérou, permettant notamment de microfilmer des documents très rares des mouvements ouvriers argentin et péruvien de la première moitié du XXème siècle ou les archives de la Central obrera boliviana (COB) pour la période allant de 1952 à nos jours. Le fonds ainsi rassemblé sur l'histoire de la COB permet de suivre l'histoire politique, sociale et économique de la Bolivie sur une longue période. Le programme péruvien a été mené en coopération avec la Federación nacional des trabajadores mineros, metalúrgicos y siderúrgicos del Perú et avec la Bibliothèque nationale du Pérou ; il offre au chercheur des archives de la FNTMMSP et de très nombreux périodiques ouvriers édités entre 1862 et 1977. Présentement, un programme est en cours de réalisation en Bolivie afin de reproduire les archives du Movimiento nacionalista revolucionario ; un premier lot de 262 microfiches vient d'arriver à la BDIC, comprenant des documents internes du MNR, des périodiques, des discours et messages de ses principaux dirigeants, des tracts et de la correspondance. Souhaitons que les dotations budgétaires permettent de mener à bien la réalisation de ce beau programme. À l'exception des documents récemment arrivés, tous les autres sont traités et accessibles aux chercheurs.

Le souhait que l'on pourrait formuler en conclusion est que cet effort persévérant de sauvegarde de sources historiques latino-américaines, allié à un véritable travail de coopération intellectuelle, soit assuré de sa continuité par les pouvoirs publics de notre pays. La prise de conscience de tous les latino-américanistes et des historiens est nécessaire pour y parvenir.


[1] Directeur-adjoint de la BDIC
[2] Octavio ABEROLA, Ariane GRANSAC, "Cesame", Matériaux pour l'histoire de notre temps, n° 24, juillet-septembre 1991, pp. 47-48
[3] Geneviève DREYFUS-ARMAND, "La recherche à la BDIC. Les archives privées et quelques autres sources primaires ", Matériaux pour l'histoire de notre temps, n° 37/38, janvier-juin 1995, pp. 50-54.


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