Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Les archives des O.N.G. : une nouvelle source documentaire pour l'historien ?

 

Carine Chavarochette

 Cet article ne se veut que l'ouverture d'un débat sur les archives des Organisations Non Gouvernementales (O.N.G.), et sur la pluralité de leur politique de conservation de sources puisqu'elles semblent différer d'une organisation à une autre, d'une région à une autre... Il s'agit ici d'aborder ce thème à travers une expérience personnelle d'investigation.

 Mais avant toute chose : qu'est-ce qu'une O.N.G. ? Les O.N.G. sont des associations régies par la loi de 1901, sans but lucratif, où le désintéressement vis-à-vis de l'argent est fortement revendiqué. De plus en plus nombreuses depuis la seconde moitié du XXème siècle, elles bénéficient d'un rapport particulier aux Etats et à leurs gouvernements, et entretiennent aussi des relations privilégiées avec les partis politiques. Ce phénomène procure à ces organisations une relative autonomie. Les O.N.G. à la différence des Etats ou des organisations internationales ne sont pas des acteurs publics mais privés. En France par exemple, les relations de complémentarité relative aux projets de développement, entre les organisations humanitaires et les gouvernements, sont rares, tandis que dans les pays d'Europe du nord, l'association entre l'Etat et les O.N.G. est inhérente au processus même de coopération.

 Il faut distinguer les O.N.G. nationales des O.N.G. internationales. Les premières sont des groupements d'origine privée sans but lucratif, regroupant des particuliers citoyens d'un même pays, pouvant être affiliées ou non à une O.N.G. internationale. Les associations internationales regroupent des O.N.G. nationales de différents pays et peuvent former des équipes de volontaires de diverses nationalités dans un même pays : ce sont par exemple Médecins du Monde ou encore Amnesty International.

 Les O.N.G. internationales s'inscrivent dans l'espace mondial à travers leurs contacts institués avec les pays en développement. En règle générale, les organisations de l'hémisphère nord ont un devoir d'assistance auprès des populations civiles du sud qui sont en danger, même si de plus en plus d'O.N.G. nationales du "sud" ont vu le jour ces deux dernières décennies, et même si l'action humanitaire se développe dans les pays de l'O.C.D.E. Les organisations humanitaires passent outre le problème des frontières, et enjambent les barrières religieuses, raciales, idéologiques ou politiques. Elles ne doivent pas s'occuper des intérêts économiques ou culturels des grandes puissances occidentales. Toutefois, il est souvent difficile pour ces volontaires d'échapper aux contraintes des rapports de force. Ces associations doivent composer leur assistance avec les pouvoirs politiques. Le volontariat apporte aux besoins des hommes des réponses dont les autres systèmes ne sont pas en mesure de s'occuper ou qu'ils ne peuvent pas fournir. L'action humanitaire est une sorte de palliatif à la défaillance des politiques dans de nombreux pays de la planète.

 Le volontaire est une personne qui, de façon réfléchie, acquiert une conscience de solidarité le poussant à l'action vis-à-vis d'autrui, afin d'améliorer sa qualité de vie. On distingue trois types de volontariat à l'intérieur des O.N.G. :

- L'action sociale et humanitaire comme le travail en faveur des aveugles, des malentendants, des lépreux mais aussi les soins aux malades blessés, ainsi que la distribution de nourriture. Il s'agit de l'action de première urgence.

 - Le self-help et le développement concernent l'alphabétisation, l'éducation, la promotion des arts et des sciences, la formation professionnelle (afin de rendre le bénéficiaire capable de gagner sa vie ou de l'améliorer financièrement).

 - Les causes d'intérêt public pour des groupes qui sont, par leur nature même, dans des situations conflictuelles. Il peut s'agir de la défense des droits de l'homme pour des personnes défavorisées, mais encore d'une assistance aux prisonniers, aux accusés, afin de défendre leurs droits civiques, de la défense des minorités (raciales, femmes, enfants, paysans sans terre...) ou de travaux relatifs à la protection de l'environnement.

 Pour les actions humanitaires et philanthropiques, le volontariat, pour trouver des fonds, fait surtout appel au monde des affaires, à des fondations et à des organismes qui y sont liés, ou encore aux gouvernements. Des mesures fiscales favorables et une bonne image sociale incitent les donateurs à apporter leur soutien.

 En France, pour l'année 1988, 105,6 millions de dollars de dons ont été versés et consacrés aux activités de développement et de secours des O.N.G. ; l'Etat français quant à lui, a fait don de 17 millions de dollars. Les deux principales O.N.G. de développement en Allemagne sont : Brot Fur Die Welt (protestante) et Misereror (catholique). La dernière a bénéficié en 1987 d'un budget de 285,6 millions de marks, dont 44% en provenance de fonds publics. La spécificité de l'action humanitaire germanique réside dans l'existence de liens étroits avec les fondations de partis politiques. Les principales O.N.G. liées à des partis politiques sont la Konrad Adenauer Stiftung (chrétiens démocrates, CDU), et la Friedrich Ebert Stiftung (social démocrate, SPD). En Amérique latine, par exemple, ces deux organisations conduisent des actions d'aide au développement mais s'intéressent aussi à la formation des cadres politiques et syndicaux. La Konrad Adenauer Stiftung consacre 60 % de son budget à son action en Amérique latine.

 Il est important de souligner que tous les gouvernements d'Amérique latine n'autorisent pas la présence d'O.N.G. sur leur sol. L'Etat mexicain, nettement plus structuré que son homologue guatémaltèque, a refusé aux associations humanitaires internationales de régler seules le problème des populations guatémaltèques réfugiées dans son pays.

 Le domaine d'action des volontaires, individuels ou en groupe, est d'une infinie diversité. Ils agissent comme des facteurs de changement. Leurs actions vont des plus simples aux plus complexes. Toutefois, le volontaire doit répondre à un profil-type, c'est-à-dire qu'il doit faire oeuvre de justice sociale, de solidarité et d'égalité entre les personnes, de respect de la dignité humaine... Par ailleurs, le volontaire doit acquérir des connaissances pour son action, sur les réalités nationales et locales du lieu de mission, avant d'être confronté au terrain.

 L'Etat français s'est engagé à payer aux associations accréditées les dépenses de protection sociale des personnels envoyés sur le terrain, c'est-à-dire la sécurité sociale pendant le séjour et en cas de chômage au retour une indemnité forfaitaire de 7500 francs par volontaire.

 L'O.N.G. "Vétérinaire Sans Frontière Espagne" en 1995 rétribuait ses volontaires de la sorte. Elle couvrait les frais d'hébergement (une maison pour l'ensemble de l'équipe -trois personnes en l'occurrence), mettait à leur disposition deux véhicules tout terrain et s'engageait à payer tous les frais : essence, réparations, assurances... Par ailleurs, V.S.F. versait un salaire mensuel de 3000 francs à chaque volontaire ainsi qu'une prime de 5000 francs tous les mois, bloquée sur un compte en Europe, afin de pallier les difficultés du retour de ces volontaires et leur impossibilité de bénéficier du chômage à la fin de leur contrat.

 Les rapports qu'entretiennent les organisations internationales avec l'ONU, par exemple, sont à la fois multiples et ambigus. Effectivement, le rôle joué par ces O.N.G. dans la politique des grandes puissances a évolué au fil du temps. Dès sa naissance, l'ONU manifestait son intention d'être en relation avec les O.N.G. Les contacts étaient essentiellement mis en place à l'aide des statuts consultatifs accordés par le conseil économique et social (ECOSOC) ou par les institutions spécialisées.

 Ainsi, le Comité Français Contre la Faim (C.F.C.F.) est né en 1960 à l'appel de la F.A.O. (Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture), qui souhaitait prolonger la campagne mondiale contre la famine. Mais toutes les O.N.G. n'entretiennent pas des relations étroites avec l'ONU ou ses commissions, comme elles ne participent pas toutes aux travaux des Nations Unies.

 La Charte des Nations Unies prévoyait par l'article 71 la notion de consultation des O.N.G. Ces dernières peuvent effectivement bénéficier (comme les Etats non membres de l'ONU, mais avec des droits plus limités) du statut d'observateur auprès de l'ECOSOC et de ses organes subsidiaires. Lorsque l'ECOSOC recherche une expertise sur des questions relatives à la réalisation de ses objectifs, elle fait appel à la "compétence spéciale" de certaines associations internationales. En échange, les O.N.G. peuvent alors exprimer les opinions de leurs membres qui représentent souvent des éléments importants de l'opinion publique dans un grand nombre de pays. Le statut consultatif ainsi explicité leur permet par conséquent d'allier la fonction d'expertise et la mission de porte-parole des O.N.G.

 Les organisations humanitaires peuvent présenter des interventions écrites et orales devant l'ECOSOC, ou ses organes subsidiaires. Cette relation à l'ONU ne peut qu'influencer leurs relations aux archives. N'oublions pas qu'au sein de l'ONU, tout intervenant se doit d'employer le langage diplomatique de rigueur. Les interventions de ce type ne peuvent peut-être pas exprimer totalement une situation donnée. En effet, il est sans doute plus intéressant pour le chercheur de consulter les documents "privés" des O.N.G., et non ceux rédigés dans le but de dénoncer courtoisement un massacre de populations civiles, par exemple. L'évolution des relations internationales a modifié la place des O.N.G. sur la scène mondiale. Lors de la conférence mondiale de Vienne en juin 1993 sur les droits de l'homme, une déclaration a reconnu la contribution apportée en la matière par ces organisations humanitaires, même si l'élaboration des normes revient essentiellement aux Etats. Dès lors, des O.N.G. ont pu être invitées par des Etats à participer aux processus de négociation en tant qu'experts.

 Le travail de dénonciation (comme la violation des droits de l'homme) des O.N.G. auprès de l'ONU est la plupart du temps informel. Il n'est pas facile de déceler le rôle de ces organisations à la lecture officielle des documents des Nations Unies. Rappelons par ailleurs, comme le fit J. Delors lors de l'assemblée générale des O.N.G. des pays membres de la C.E.E. (22-04-1986), que la fonction de l'action humanitaire est aussi de critiquer les pouvoirs publics, sans tomber dans le débat politique stérile ou autosatisfaisant. Certaines associations subventionnées et fondées par les pouvoirs publics ont tendance à n'exercer aucune critique vis-à-vis de leurs autorités de tutelle, alors qu'au sein de l'ONU on reproche souvent aux O.N.G. de politiser les débats.

 Ces organisations ont la possibilité de communiquer des cas de violation des droits de l'homme, mais aussi d'exposer les faits qu'elles reprochent à un gouvernement donné qui leur adresse par la suite une réponse.

 Les documents préparés par les O.N.G. s'adressent aux organes des Nations Unies dans des cas précis, ou peuvent aussi concerner la diffusion d'information, comme un cas de violation des droits de l'homme, à un plus large public. Mais l'essentiel des documents s'adresse aux membres des O.N.G.

 Dans certains cas, l'ONU ne peut travailler sans l'aide des associations humanitaires. L'exemple de l'île de Cuba en témoigne. Le Rapporteur spécial sur ce pays n'a jamais pu s'y rendre effectivement. Le gouvernement de Fidel Castro n'a jamais délivré de visa au rapporteur chargé de surveiller et de protéger les droits de l'homme à Cuba. Le Rapporteur a dû par conséquent recourir aux informations fournies par les O.N.G. présentes à Cuba. De cette manière, la communauté internationale disposait de données sur les conditions d'existence de la population cubaine. Les informations procurées par les O.N.G. à l'ONU sont d'ordre général mais elles peuvent témoigner aussi de cas individuels (disparus, détention arbitraire...) afin de mettre un terme à leur violation.

 Les associations humanitaires sont par conséquent davantage engagées dans la politique internationale des Etats, puisque leur rôle dépasse la simple consultation[1]. Ce phénomène va peut-être restreindre l'accès aux sources des O.N.G. La résolution 1 (XXIV) permet à toutes les O.N.G. internationales et nationales d'envoyer des communications à l'ONU. Toutefois, les communications confidentielles des O.N.G. demeurent la majorité des communications reçues par le secrétaire général. Se faire entendre est une chose, influencer efficacement en est une autre. L'UNESCO a resserré ses liens avec les associations nationales et internationales, afin d'établir une coopération mondiale dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture. Notons que l'UNESCO peut financer aussi certains programmes d'O.N.G.

 Un séjour au Guatemala effectué en 1995, m'a permis de rentrer en contact avec une O.N.G. espagnole et d'examiner ses archives. V.S.F. (Vétérinaire Sans Frontière) est une organisation de développement, dont différentes antennes se situent, en 1995, dans le nord du pays, tandis que le secrétariat de cette organisation se trouve à la capitale. Chaque antenne fonctionne de la sorte : un vétérinaire et un ingénieur agronome européens ainsi qu'un vétérinaire guatémaltèque travaillent dans un municipe. Les logisticiens sont eux basés à Guatemala ciudad. Leur action humanitaire réside dans le développement agricole, mais aussi dans la formation professionnelle. En effet, cette O.N.G. propose à des agriculteurs possesseurs de terres privées ou communautaires (rappelons que le Guatemala est un pays où l'économie de secteur primaire prédomine) de développer ou de diversifier leurs cultures. Il s'agit par exemple de créer des piscicultures, des coopératives de poussins, ou encore d'intensifier la culture des arbres fruitiers. L'équipe de trois personnes doit étendre ces nouvelles activités économiques à l'ensemble du municipio (unité administrative du Guatemala).

 La rencontre avec cette équipe m'a permis d'avoir accès à leurs archives personnelles. La convivialité de ses membres m'a offert la possibilité de consulter l'ensemble des sources dont disposait cette O.N.G. ; des données qui étaient rassemblées dans leur lieu de résidence et de travail, c'est-à-dire à la cabecera du municipio de Nenton.

 La majorité des sources qui étaient en leur possession avaient été rédigées ou collectées par l'équipe de volontaires qui les avaient précédés. Effectivement, les personnes qui avaient créé l'antenne à Nenton avaient laissé à leurs successeurs toutes sortes d'informations nécessaires à la compréhension de cette région et de ses habitants. Ce type d'archive servait par ailleurs à la mise en pratique des projets de V.S.F., dans les zones concernées. Deux catégories de sources se distinguaient : les sources narratives (dont les auteurs se sont proposés d'une certaine manière de faire oeuvre "d'historien", soit de leur époque, ou encore d'une période déterminée) et les sources indirectes.

 Dans la première catégorie figure un dossier intitulé "Lecciones de Don Jacobo" (leçons de Don Jacobo), écrit en décembre 1994 par un volontaire V.S.F. italien, en poste à Barillas et non à Nenton. Ce document d'une trentaine de pages se décompose en trois parties. La première offre des informations (géographiques et sociales) sur le municipio de Barillas, la seconde traite de la sorcellerie telle qu'elle est pratiquée au Guatemala et la dernière, enfin, rassemble les "leçons" d'un sorcier-guérisseur de Barillas. Se rapprochant davantage de l'enquête sociologique, voire ethnologique, ce type de document peut toutefois offrir quelques données à l'historien s'intéressant à ce sujet.

 Les documents suivants appartiennent davantage à la seconde catégorie, en offrant des sources sérielles. En effet, la première équipe de volontaires présents à Nenton a fourni des données pour 39 localités du municipio. Ces personnes ont divisé la région en quatre zones climatiques et ont défini parallèlement le nombre exact d'habitants (juillet 1993), ainsi que l'ethnie à laquelle se rapporte cette population. En mars 1993, un dossier complet précisait, pour chaque aldea (hameau) de cette région, différentes données comme le dialecte employé, les voies d'accès, les équipements sanitaires, la présence ou non de l'énergie électrique, ou encore soulignait la présence des sectes évangélistes, le type de propriété de la terre (individuelle, collective), les productions et activités économiques de la population...

 Enfin, un dossier daté d'octobre 1992 s'intéressait aux institutions et organismes présents dans la région de Nenton. Les autres organisations humanitaires comme M.S.F. (Médecins Sans Frontière) le H.C.R. (Haut Comité aux Réfugiés), organisation internationale liée à l'ONU, sont recensés, mais aussi les O.N.G. nationales comme la C.E.A.R. (Comisión Especial para la Atención de Repatriados), la CONALFA et enfin l'organisation locale appelée A.P.P.N. (Associación de Promotores Pecuarios de Nenton). Nous apprenons que M.S.F. France a débuté son projet de développement en 1986 et a fermé son antenne en 1992, pour la rouvrir quelques mois après (jusqu'en mai 1995). De 1986 à 1990, leur activité en liaison avec le Ministère de la Santé guatémaltèque était d'assurer essentiellement une assistance médicale (population réfugiée depuis le début des années quatre-vingt au Mexique, suite aux massacres de populations organisés par les forces régulières ou la guérilla) et une formation professionnelle à de futurs promoteurs sanitaires. Ce dossier mentionne aussi les différentes religions pratiquées par les habitants du municipio, les partis politiques et l'affiliation des différents notables à ceux-ci, le rôle des forces armées et de la police au cours et après la guerre civile qui a sévi au Guatemala de 1975 à 1985... Des cartes climatiques et topographiques forment aussi la masse documentaire de cette O.N.G.

 Les archives de V.S.F. sont par conséquent très hétérogènes. Nous bénéficions à leur lecture de données très contemporaines sur la situation immédiate du village, mais nous pouvons disposer aussi d'informations plus anciennes, sur la propriété de la terre, par exemple. Certains renseignements sont issus d'archives administratives. Mais rappelons que les volontaires n'ont guère le temps de recourir à une investigation poussée auprès des archives politico-administratives du Guatemala.

 La question de savoir (hormis l'enquête orale auprès de la population et quelques rares données issues de sources gouvernementales) de quelle manière ont été rédigés ces documents reste en suspend. Nous pouvons seulement affirmer, que dans la majeure partie des cas, les archives de V.S.F. ont été collectées pour et par les membres de cette association. Le fait d'être présent, à un moment donné, sur le même terrain qu'une O.N.G. peut sans doute faciliter non seulement l'accès à leur documentation, mais permet aussi au chercheur de connaître la manière dont certains documents ont été rédigés.

 Comme nous venons de le voir, les archives proposées par cette O.N.G. sont difficiles à appréhender. Toutefois, lors de mes recherches en 1995, ce type de documentation a été l'unique source de renseignement dont je disposais pour mener à bien mon investigation.

 Ayant perdu tout contact avec ces personnes et en l'occurrence avec V.S.F., je ne peux dire ce que ces archives sont devenues. Les Vétérinaires Sans Frontière ont quitté Nenton à la fin de l'année 1995 en emportant avec eux leurs archives. Les volontaires européens ont été envoyés en mission dans un autre pays (pas forcément en Amérique latine) ou ont quitté l'organisation pour exercer un autre emploi. J'ignore si ces sources sont disponibles au siège social de l'association en Espagne. Je peux juste affirmer qu'aucune archive de cette O.N.G. ne figure à la B.D.I.C. (Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine).

 A la suite de cette présentation, nous pouvons nous demander si les documents archivés par les O.N.G. sont une nouvelle source pour l'historien.

 "L'archive ne ressemble ni aux textes, ni aux documents imprimés, ni aux "relations", ni aux correspondances, ni aux journaux, ni même aux autobiographies. Elle est difficile dans sa matérialité parce que démesurée, envahissante comme les marées d'équinoxe, les avalanches ou les inondations... Déroutante et colossale, l'archive pourtant, saisit. Elle ouvre brutalement sur un monde inconnu... sa lecture provoque d'emblée un effet de réel qu'aucun imprimé, si méconnu soit-il, ne peut susciter."[2]

 Les documents écrits des organisations humanitaires nécessitent un déchiffrement minutieux. Ils sont souvent produits par référence à des faits sensibles ou observables[3]. Le document archivé par ces organisations n'est pas conçu avec une finalité historique. Toutefois, il l'acquiert dans le temps et devient alors une source pour le travail du chercheur.

 Les O.N.G. peuvent intéresser les historiens dans la mesure où elles fournissent une quantité importante de documents. Chaque organisation sur le terrain se doit de rendre compte aux bureaux de l'organisation-mère à laquelle elle est affiliée de ses faits et gestes. Archiver est une fonction annexe dans la plupart des cas.

 La documentation fournie par les O.N.G. est une source non négligeable d'informations pour le chercheur, même si cette production documentaire est une source historique, dont on ne peut pas prétendre qu'elle soit objective, ni même neutre a priori. Les données fournies par les organisations humanitaires intéressent -pour le moment- essentiellement les chercheurs étudiant la seconde moitié du XXème siècle. Toutefois, il ne faut pas consulter ce type de source en omettant la place des O.N.G. dans l'échiquier international.

 Les documents des O.N.G. se situent entre la production administrative et les archives privées. Ils sont, dans certains cas, la forme écrite des témoignages oraux recueillis par les volontaires. Par conséquent, il se peut que leur interprétation d'événements transparaisse, en se mélangeant avec la retranscription de l'interview. L'événement marque la conscience et s'exprime dans le document, ce dernier ne pouvant être considéré comme permettant d'atteindre un éventuel fait historique brut. Que dire des liens qui unissent les sources et le type d'histoire que l'on produit ? Les archives des O.N.G., en décrivant le mode de vie de populations autochtones, ne présentent-elles pas aussi la mentalité occidentale de la fin du XXème siècle ? Il est impératif de replacer les associations humanitaires productrices de sources écrites dans leur contexte. Comme nous l'avons vu précédemment, certaines O.N.G. allemandes, comme la Konrad Adenauer Stiftung, sont liées à des partis politiques. Ces sources sont plus ouvertement partisanes (même si l'engagement du volontaire dans l'action humanitaire est toujours liée à une certaine forme de militantisme politique). Le volontariat a des composantes idéologiques, techniques et d'action qu'il ne faut pas perdre de vue à la lecture de ces archives.

 Le document est à situer aussi dans le contexte précis de son élaboration, dans la mesure où il poursuit un objectif bien défini et vise à produire un effet clairement déterminé. Une partie des archives des O.N.G. fournissent des documents conçus pour porter un témoignage sur l'événementiel et non sur la durée. En effet, leur documentation ne comporte pas nécessairement des renseignements sur l'ensemble d'une période donnée ; elle peut mentionner un fait sans préciser ses conséquences, par exemple sur la population. Afin de les utiliser comme source, l'historien doit détourner ces documents de leur finalité première avant de les utiliser pour répondre à ses interrogations. Une autre partie de ces archives transmet des informations sur l'ensemble de la période où ont eu lieu les actions de développement.

 En omettant de rechercher à tout prix la véracité des sources utilisées, le chercheur, à partir du type d'archives proposées par les O.N.G., peut s'intéresser à la représentation qu'une époque se construit subjectivement d'elle-même, en détournant une fois de plus les sources de leur finalité première.

 Avant de consulter et d'utiliser dans le cadre d'un travail d'investigation des documents émanant d'une organisation humanitaire, il est utile pour le chercheur de savoir si celle-ci a eu ou entretient des contacts avec les organes des Nations Unies. Les O.N.G., comme nous l'avons montré précédemment, interviennent une première fois auprès de l'ONU ou de l'ECOSOC, en tant que source d'information. Ces renseignements concernent soit un cas individuel, soit la situation d'un pays entier.

 Au départ, dans l'enceinte des Nations Unies, les O.N.G. ne pouvaient citer les noms des pays. On peut se demander quel est l'intérêt de ce type de source pour les chercheurs. En effet, soit il connaît parfaitement géographiquement et historiquement la zone dépeinte par le document de l'organisation et peut alors utiliser cette source, soit le chercheur ne peut mettre le nom précis d'un pays sur l'archive consultée, et la source ne revêt aucun intérêt pour son étude.

 Une précaution s'impose : les gouvernements visés par les déclarations de ces organisations, comme lors de dénonciations de violation des droits de l'homme, tentent de présenter ces associations ou leurs membres comme des subversifs désirant faire tomber leur régime politique. Il arrive toutefois, que quelques O.N.G. soient infiltrées par des mouvements de guérilla ou par des groupements terroristes. Elles peuvent être aussi financées par des Etats et dissimuler les objectifs politiques de ceux-ci. Il est par conséquent prudent, avant de consulter des archives d'Organisations Non Gouvernementales, d'établir les différents liens pouvant exister entre celles-ci et des pouvoirs publics, ou des partis politiques... L'historien qui connaît l'O.N.G. peut appréhender ses sources plus facilement, en amoindrissant aussi les risques de mauvaises interprétations.

 L'ambiguïté des O.N.G. quant à leur politique vis-à-vis de leurs documents est certaine. Théoriquement leurs sources sont privées, mais ne deviennent-elles pas des archives publiques lorsqu'elles comportent des informations liées aux travaux de l'ONU ? On peut se demander si d'une certaine manière les O.N.G. ne désirent pas servir l'histoire, lorsque leur documentation est disponible à la B.D.I.C.

 Pierre Nora a bien montré que c'est la coupure passé/présent qui fonde l'écriture traditionnelle de l'histoire. Les sources des associations humanitaires sont-elles encore trop "jeunes" pour être utilisées dans les travaux des historiens ? Dans le cadre de ma recherche, la consultation de ce type d'archives était d'une grande utilité, puisque mon corpus documentaire sur les années 1950-1990 était quasiment inexistant. Les archives nationales ne pouvant pas être consultées après les années 1940, les documents des organisations m'offraient des informations potentielles. Il s'agit de recourir aux sources des O.N.G. pour l'histoire immédiate, ou celles des dernières décennies, quand les centres d'archives classiques ne peuvent divulguer aucune donnée.

 Nous avons dit précédemment que les volontaires recouraient aux interviews de la population pour collecter les informations nécessaires à la mise en place de leurs projets de développement. Ces personnes ont-elles été formées aux méthodes de l'enquête anthropologique ou sociologique ? Selon certaines informations récentes que j'ai pu recueillir, quelques O.N.G. désireraient développer un partenariat avec des économistes, des politologues ou encore des historiens, afin que ces derniers leur proposent des rapports complets et scientifiques sur une question donnée. Cette démarche pourrait renforcer l'efficacité de l'action humanitaire et fournir un support supplémentaire aux recherches de l'historien.


[1] Au sujet des rapports entre les Etats et les O.N.G. nationales, le Comité des droits de l'homme s'adresse à ses fonctionnaires en ces termes : "Il paraît évident que l'intervention de sources non gouvernementales dès le début du processus d'établissement des rapports offre la possibilité de débats critiques entre le gouvernement et les citoyens, grâce auxquels les responsables politiques pourront plus facilement déceler les situations qui constituent des violations des droits de l'homme ou les facteurs et les difficultés qui font obstacle à l'exercice des droits prévus dans l'instrument considéré." Sara GUILLET, Nous, peuple des Nations Unies, l'action des O.N.G. au sein du système de protection internationale des droits de l'homme, Paris, CEDIN Paris I, Montchestien, 1996, pp. 120-121.

 [2] Arlette FARGE, Le Goût de l'archive, Paris, 1989, p.48.

 [3] "A la différence des sources narratives, les archives ne sont pas destinées à la curiosité du public, mais à l'information propre de celui qui les a produites ou de ses successeurs." Françoise HILDESHEIMER, "L'historien face à ses sources", Revue des Deux Mondes, Paris, septembre 1995.


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