Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Cités et acteurs municipaux 
dans la reformation du Venezuela (1821-1830)

Véronique Hébrard

A l'instar de ce qui se produit dans la péninsule, dès 1808, contre l'envahisseur français puis en réponse à la "disparition" du monarque légitime Ferdinand VII et suite au refus de reconnaître Joseph Bonaparte, c'est à partir des cités qu'est inauguré le mouvement de résistance des "provinces" américaines, avec la formation de juntes de gouvernement au nom de la conservation des droits du Monarque. Ces juntes puisent leur légitimité dans la référence à la monarchie plurielle et pactiste, qui octroyait aux provinces et aux cités de nombreuses libertés et envisageait le pouvoir royal sous la forme d'un pacte entre le peuple, à qui Dieu confiait le pouvoir politique, et le Roi auquel le peuple le déléguait. C'est cette théorie du pacte qui permet de justifier qu'en l'absence du Roi, l'exercice de la souveraineté revienne de droit au "peuple". En outre, le déni de la part de la Junte Centrale (en janvier 1809), puis de la Régence (en février 1810) de reconnaître l'égalité de représentation aux royaumes américains, pourtant parties intégrantes de la Monarchie, apporte un élément de légitimation supplémentaire à la constitution de ces juntes.

Ce rôle central du pueblo, de la cité, porte également l'empreinte de la tradition d'une gestion du territoire où l'espace est structuré à partir des pueblos, villas et ciudades selon une stricte hiérarchie de dignité et de pouvoirs. Au sein de cette hiérarchie, le Cabildo occupe une fonction importante et particulièrement active au Venezuela jusqu'aux réformes bourboniennes, du fait d'une forte autonomie en matière de décision politique, non seulement vis-à-vis des gouverneurs, auxquels ils pouvaient se substituer en cas d'absence, mais aussi du pouvoir de la métropole[1]. Et c'est au sein de cet organe représentatif, dont les charges sont occupées par les grandes familles, que se joue la politique locale, contribuant à faire de la cité, un lieu essentiel de sociabilité. A ce titre, la crise de la monarchie est l'occasion pour les cités de réaffirmer un pouvoir que les réformes bourboniennes ont tenté d'amoindrir au nom d'une volonté de centralisation du pouvoir et de rationalisation de la gestion des royaumes.

C'est pourquoi l'historiographie nationale vénézuélienne traditionnelle a coutume, lorsqu'elle aborde cette question, après avoir souligné l'importance de la vie municipale durant la période coloniale, de critiquer l'option fédérale de 1811 qui n'aurait été qu'un moyen pour les oligarchies locales de maintenir leur emprise. Ainsi Vallenilla Lanz fustige-t-il les partisans du système fédéral, déclarant que "ce que nos théoriciens du fédéralisme considéraient naïvement comme une nouveauté, n'avait d'autre objectif que de masquer d'un voile républicain les formes désagrégeantes et rudimentaires de la colonie, en donnant le nom pompeux d'États ou d'Entités Fédérales aux Villes-Cabildos ou Districts Capitulaires, qui étaient alors ce qu'ils sont encore aujourd'hui : de petites villes avec des juridictions territoriales étendues et désertiques"[2]. Toutefois, sans pour autant verser dans un postulat diamétralement opposé quant au rôle formateur et fondateur des municipalités dans l'émergence du mouvement d'indépendance et du "nationalisme"[3], on ne peut mettre en doute l'incidence de cette structure politique de la société où la cité constitue le pôle de référence le plus familier et le plus ancien. Elle apparaît comme un de ses traits distinctifs, qui plus est revendiqué comme tel par les acteurs, tout particulièrement réaffirmé en 1826 et 1828.

Dans cette perspective nous souhaitons nous interroger sur la place des cités, des corps qui les constituent et des municipalités qui en sont l'expression politique dans la structuration de la nation vénézuélienne entre 1821 et 1830. Ceci tant dans son histoire administrative et le vécu des populations que dans les arguments mis en avant pour légitimer les revendications et les options retenues en matière de redéfinition et de gestion des espaces territoriaux, à travers le processus de démembrement de la République de Colombie, défini par les acteurs comme une "seconde indépendance". De fait, une telle prégnance du peuple-cité en tant qu'entité géo-administrative nous semble une grille de lecture de première importance pour décrypter la constitution de la nation au Venezuela. Qui sont ces pueblos déclarés souverains, quels sont leurs composantes et champs d'action lorsqu'ils prennent position, par les actes des municipalités ou les proclamations des corps, dans les mouvements d'adhésion et/ou d'opposition au gouvernement de la Péninsule, de Caracas puis de Bogotá ?

Les pueblos, acteurs politiques et sociaux

Substrat historique

Il convient, en premier lieu, de revenir au moment de la formation de la Junte de Caracas le 19 avril 1810 qui inaugure, dans ce contexte de rupture politique, la double tension entre le peuple et les pueblos, posant immédiatement le problème de la définition et représentation des entités qui composent la Capitainerie du Venezuela. Ce retour en arrière est indispensable pour comprendre l'enjeu du débat qui a lieu à partir de 1821, quant à la forme constitutionnelle à donner au Venezuela et à la République de Colombie.

C'est en avril 1810 que Caracas, en tant que cité capitale, forme sa propre junte de Gouvernement, au nom de la conservation des droits du Monarque, après deux tentatives avortées en juillet et novembre 1808[4]. Dès lors se trouve réaffirmé le rôle primordial des pueblos et de leurs cabildos comme siège du pouvoir, au nom de ce principe de rétrocession de la souveraineté aux pueblos en cas de rupture du contrat passé entre ceux-ci et le monarque. Conservatrice des droits du monarque, Caracas se distingue en premier lieu par son antériorité sur les autres villes et revendique, dès la constitution de la junte le 19 avril 1810, le statut de nouveau centre politique, souverain et légitime, à partir duquel la nation espagnole peut se reconstituer. Ce qui justifie l'appel aux autres villes du Venezuela[5] puis à l'ensemble des pueblos d'Amérique à adopter une attitude identique. Toutefois, si la junte d'avril 1810 fonde sa légitimité sur le renoncement au trône de Ferdinand VII et la formation d'un Conseil de Régence jugé illégitime, il n'en demeure pas moins qu'elle ne peut prétendre à représenter l'ensemble des provinces dans la mesure où, jusqu'au mois de mai 1810, seuls des "députés" de Mérida, Margarita et Barcelona en sont membres. C'est pourquoi, dès juin, une procédure électorale est mise en oeuvre afin de procéder à l'élection de députés pour le futur congrès constitutionnel qui doit entrer en activité en mars 1811[6], au nom qui plus est d'un double principe de souveraineté, reflet de la double acception du terme pueblo mentionnée plus haut. En effet, d'une part il est question du peuple souverain en tant que masse de population ; d'autre part, nous trouvons invoquée la souveraineté des pueblos du Royaume qui désignent, "surtout au pluriel, les communautés politiques structurées et complètes de l'Ancien Régime. Les "pueblos d'Espagne" font référence aux communautés qui formaient la monarchie hispanique : essentiellement les royaumes, mais aussi les provinces ou villes principales.[7]"

Mais l'élection des députés et l'ouverture du Congrès ne règlent par pour autant cette question de la représentation. En effet, immédiatement les débats portent sur la réorganisation du territoire et la nature du pouvoir des députés : sont-ils les représentants de leur province, voire de leur ville, ou du peuple tout entier ? L'examen de la question territoriale met en outre en lumière la difficulté pour les députés de penser le Venezuela comme un tout homogène et, après la déclaration d'indépendance en juillet, à "imaginer" cette nation moderne et "civilisée" qu'ils appellent de leurs voeux. Au-delà de la controverse quant à la prépondérance excessive de Caracas, tant d'un point de vue politique qu'économique, ce sont les différents niveaux de représentation qui entrent en conflit dans ce débat qui sont ici révélateurs. Il y a, d'une part, les droits de tous les pueblos à exprimer leur volonté de rester ou non agrégés à Caracas qui entrent en conflit avec les représentants des villes principales de la province, favorables à la division et qui nient aux premiers la capacité à juger de cette question. D'autre part, partisans et opposants de la division sont en désaccord sur la nécessité de consulter à nouveau les pueblos, selon que la question est considérée comme relevant de l'intérêt général ou du ressort des seuls représentants de la province. Ce débat oppose en premier lieu des villes en conflit pour la reconnaissance de leur égalité. Il est à ce titre significatif que les expressions employées pour désigner le territoire dépouillé de ses anciennes limites provinciales renvoient à des images somme toute négatives, tant chez les partisans que chez les adversaires de la division. Ainsi, parmi ces derniers, nous trouvons l'emploi de "masse inconstitutionnelle", "association informe et indivise" ; et le député Maya parle du danger de considérer les "provinces du Venezuela comme une masse rude et indigeste"[8]. La Constitution fédérale adoptée en décembre 1811, consacre cette représentation plurielle de la "nation" par les pouvoirs octroyés aux provinces (et donc aux villes principales) qui la constituent. La chute de cette Première République du Venezuela, consécutive à l'entrée en guerre avec les troupes loyalistes à partir de mars 1812, outre qu'elle empêche concrètement l'application de cette Constitution, amène les auteurs du texte constitutionnel à considérer qu'il est à l'origine de la dislocation de la nation et que le principe moderne de la participation politique ne peut être adopté dans un pays qui a subi pendant trois siècles le joug du despotisme et de l'ignorance.

C'est pourquoi lorsqu'il s'agit, en 1817, à la faveur d'une partielle reconquête du territoire par les armées patriotes, de remettre en marche le processus politique, les élites politiques optent en faveur d'un système fortement centralisé de gouvernement, la fédération étant jugée inadaptée à un "peuple" dénué de "moeurs et coutumes civilisées" ; et d'une définition plus stricte de la citoyenneté, les cités et leurs acteurs politiques voyant par la même leur rôle amoindri. Le Vice-Président de la République de Colombie, F. A. Zea, le rappellera en 1820 :

"Le délire des souverainetés provinciales sous un système fédéral, tout à fait opposé à l'état de notre civilisation et morale publique, vous a privés de l'un et l'autre de ces titres [volonté et volume] pour être reconnus.[9]"

Mais surtout, la Constitution d'Angostura, proclamée en 1819, si elle entérine ces nouvelles orientations, annonce un autre "bouleversement" à savoir la réunion du Venezuela à la Nouvelle Grenade et à Quito en vue de former la République de Colombie.

Pourtant, il convient de souligner que les textes qui fondent cette nouvelle nation, à savoir les deux Lois Fondamentales de République de Colombie de 1819 et 1821 et la constitution de Cucutá, sanctionnée le 30 août 1821, réaffirment ce primat des pueblos. L'union est tout d'abord présentée comme le résultat de la volonté des pueblos représentés au congrès élu en 1819 et auxquels se sont volontairement associés ceux de Nouvelle Grenade. Ce sont eux qui forment la nation nouvelle et non pas le peuple. Il ne s'agit pas tant d'une communauté physique d'individus, mais de la réunion d'entités administratives et territoriales secondaires, ainsi qu'il est stipulé dans la Loi Fondamentale de 1821 :

"1deg. Les pueblos de la Nouvelle Grenade et du Venezuela sont réunis en un seul corps de Nation, sous le pacte explicite que son gouvernement sera à partir de maintenant populaire représentatif.[10]"

De même, c'est aux pueblos de Colombie que F. A. Zea s'adresse le 13 janvier 1820, afin de leur annoncer la ratification de la Loi Fondamentale de 1819. Enfin, le texte de 1821 est intitulé "Loi Fondamentale de l'Union des Pueblos de Colombie" alors que celui de 1819 portait le nom de "Loi Fondamentale de la République de Colombie"

Mais le transfert discursif des concepts et valeurs du Venezuela à la Colombie, qui fait des Vénézuéliens des Colombiens et de la nation vénézuélienne des départements de la nation colombienne, associé à la centralisation des organes de gouvernement dans la nouvelle capitale, Bogotá, va occasionner un processus d'opposition des départements vénézuéliens fondé tant sur des luttes de pouvoirs entre "le club de Bogotá" et le personnel "politique"[11] vénézuéliens que sur la revendication d'une spécificité vénézuélienne. Et là encore, ce sont les pueblos qui prennent la tête de cette opposition, s'inscrivant ainsi dans une dynamique similaire à celle inaugurée à partir de 1810, mais forte toutefois de l'expérience et de la mémoire, précisément, de ce précédent que représente la première république du Venezuela.

Véritable acteur des manifestations d'opposition ou de soutien à la politique menée par le gouvernement de Bogotá et arbitre de la confusion des pouvoirs civils et militaires, le pueblo supplante le peuple jusque dans la rhétorique de légitimation, d'où la volonté de le redéfinir. Et cette importance acquiert toute sa dimension à l'examen des trois processus de 1826, 1828 et 1829, qui conduisent au démembrement de la République de Colombie et ont pour caractéristique commune, au-delà des divergences de contenu, de prendre racine dans le pueblo. Les cités et leurs municipalités sont, en tant qu'organes institutionnels et représentants du "peuple", au coeur de ce dispositif qui a pour finalité de "reconstituer" la patrie vénézuélienne.

Les modalités du processus d'opposition.

Déjà la reconquête de Maracaibo en janvier 1821, puis la libération de Puerto Cabello en 1823, introduisent une rupture déterminante. En effet, ces deux villes inaugurent une pratique de la prise de parole jusqu'alors inédite, ou pour le moins de faible ampleur, puisque immédiatement après leur libération, elles fondent un journal, tandis qu'à Puerto Cabello est publié un texte rédigé par une société patriotique[12]. S'ajoutant à la reprise générale des publications, suspendues durant la guerre pour raisons techniques ou interdites par les autorités espagnoles, nous constatons durant cette période la multiplication de documents qui, dans leur titre au moins, émanent de villes, de citoyens ou de groupes de citoyens désireux de prendre part à la vie politique et de discuter des dispositions décidées à Bogotá. Il n'est pas jusqu'aux militaires qui entendent défendre, par voie de presse, la reconnaissance de leurs droits -de vote en particulier.

Nous abordons ici le point déterminant de cette "dissidence" vénézuélienne par laquelle s'affirme une singularité, soulignée déjà à l'occasion des réserves émises dès décembre 1821 par la municipalité de Caracas à l'encontre de la constitution de Cucutá.

"Certains d'entre eux [les articles de la constitution] devaient être soumis à un nouvel examen et souffrir quelques altérations ou une réforme dans le sens que l'on pensait le plus à la convenance des pueblos de la République ; mais d'un autre côté, considérant que le jour désigné pour le serment approchait, et qu'il signifierait l'approbation (...) de chacun [des articles] de ce Code, ils décidèrent pour ne pas donner aux ennemis de la République la plus légère idée de division des pueblos unis par unanimité d'intérêts et par affection réciproque, que le corps municipal jurerait d'obéir, de garder, de soutenir, et de contribuer à ce que soit obéie, gardée et soutenue la Constitution politique de Colombie (...).[13]"

La physionomie du débat est liée à la configuration du mouvement tel qu'il se déploie et s'organise, puisque qu'il a pour origine et siège d'expression les cités et corps qui les constituent. Et c'est à partir de ces mêmes pueblos que la communauté à reconstituer est pensée et revendiquée, d'un point de vue territorial et identitaire. En effet, l'union des provinces qui, avant la création de la République de Colombie, constituaient le Venezuela, s'opère à partir des villes de Valencia et Caracas qui, selon un processus pyramidal, fédèrent d'autres villes. Cet ensemble se structure dans un premier temps grâce à l'élection, au sein de chacune des villes qui adhèrent au mouvement, de représentants des municipalités qui vont prêter serment de fidélité dans les villes principales. Réunis ensuite en assemblée provinciale, à l'instar de Valencia et Apure au mois de juin 1826, ces villes et départements de la Antigua Venezuela donnent forme officielle à leur revendication et érigent un gouvernement provisoire avant d'envisager la rédaction d'une constitution et, pour ce faire, la réunion d'une convention vénézuélienne. Puis, en 1828, après l'échec de la Grande Convention réunie à l'initiative de Bolívar, ils projettent la réunion d'un congrès constitutionnel dissident. Enfin, Páez convoque le 13 janvier 1830, dès la rupture proclamée avec la république de Colombie et l'annonce de la convocation d'un congrès constitutionnel colombien, des élections pour la mise en place d'un congrès vénézuélien pour le mois de mars 1830.

Cette présence des pueblos et de leur municipalité est non seulement attestée, dans ce contexte, par les termes employés dans le discours des acteurs politiques, mais plus encore par le nombre substantiel d'actes émanant des municipalités ainsi que des citoyens, síndicos, et autres membres du patriciat urbain qui s'expriment sur la question de l'attitude à adopter vis-à-vis du gouvernement central -ou de ses décisions- et de l'avenir de la république de Colombie. Dans l'éditorial de son premier numéro, le Memorial de Venezuela définit l'objectif de cette nouvelle publication en des termes qui confirment cette dynamique. Il est en effet indiqué que ce "journal a pour objet la publication dans la mesure du possible de tous les documents relatifs à la réforme actuelle de ces pueblos[14]". De surcroît, les pueblos proposent ces réformes de leur propre chef et affirment, contrairement à ce que voudraient faire accroire le gouvernement, ne pas être manipulés par des groupes armés au service de Páez.

Ainsi, dans les actes publiés par la municipalité de Valencia le 30 avril et le 11 mai 1826, il s'agit avant tout d'annoncer et de justifier la décision de réinstaller Páez à son poste de chef civil et militaire du département et d'appeler les autres pueblos à soutenir cette décision. L'ayant présentée comme une mesure de sécurité publique visant à mettre un terme aux troubles survenus à l'annonce de sa destitution par Bogotá, les membres de la municipalité ne prétendent pas à la légalité constitutionnelle de leur acte mais revendiquent, par contre, le soutien qu'ils ont reçu, en la circonstance du peuple-réel, cette autre composante du pueblo.

Les municipalités face au peuple-réel.

En raison de l'arbitraire d'une décision adoptée par un pouvoir dont ils contestent l'impartialité, les membres de la municipalité renouent en quelque sorte avec la pratique de l'acclamation populaire comme acte de légitimation, telle qu'elle fut inaugurée en 1810 lors de la création de la junte de Caracas. En effet, la description de la réinstallation de Páez dans ses fonctions est d'un parallélisme significatif avec cet acte fondateur de l'histoire du Venezuela en marche vers l'indépendance. En premier lieu, ils insistent à plusieurs reprises sur la présence de "tout le vecindario, hommes, femmes, paysans et soldats"[15], sur son inquiétude et agitation qui les ont convaincus de se réunir et ont été à l'origine de cette demande de réincorporation de Páez.

Ce même 30 avril, une seconde réunion de la municipalité de Valencia a lieu afin de recevoir le gouverneur et lui signifier cette demande, prise en accord avec la population. Il est insisté, face à l'aveu du gouverneur de ne pas être en mesure de prendre une telle décision, sur le fait que ce sont plus de 2 000 personnes qui se sont regroupées pour acclamer leur général et demander sa réincorporation. Cette dernière est donc bien considérée comme le résultat d'une acclamation du peuple de Valencia qui, face aux troubles qui menacent depuis la destitution, s'en remet à la volonté d'un homme, reconnu non pas tant pour ses convictions que pour son prestige et sa vaillance militaires. De même la municipalité de Caracas, dans sa déclaration du 4 mai, par laquelle elle prend acte des décisions de Valencia, souligne que Páez a été restitué à son poste "(...) par vote commun, acclamation du peuple, et par le vote particulier des membres des corporations[16]". Toutefois, ne nous y trompons pas. Le pueblo ici associé aux décisions des municipalités fait bien plus référence aux vecinos assemblés afin d'apporter leur soutien, voire à la seule entité administrative. La foule enthousiaste, par son acclamation, accorde uniquement un surcroît de légitimité -à défaut là encore de légalité- au processus mis en oeuvre. La similitude avec laquelle cette foule est décrite dans la plupart des actes des municipalités, qu'il s'agisse de sa présence devant la maison du Síndico Procurador, des propos qui lui sont prêtés, voire de la peur des membres de la municipalité face à cette agitation, confirme son "appropriation" comme instrument de légitimation des autorités municipales et plus encore de Páez. Comme le souligne François-Xavier Guerra, "le "peuple" s'exprime par le "pronunciamiento" : il "agit" par le chef soulevé et "parle" par les intellectuels dont le discours explicatif l'accompagne toujours. Double symbolique qui éclaire les deux composantes essentielles de la classe politique de cette époque : les hommes d'armes et les hommes de plume et de parole (...)"[17]. Pour preuve, lorsqu'il est question du mouvement dans son ensemble, c'est l'expression "mouvement des pueblos" qui est employée. Et, dans un acte de Valencia du 10 mai, l'identité de ceux qui, joints à la municipalité, lui apportent leur soutien, est déclinée comme suit : ce sont les "pères de famille et autres personnes respectables[18]", "les vecinos du peuple dont l'opinion et le patriotisme sont attestés[19]". Enfin, dans l'acte de Petare, cette double tension pueblo-population "éclairée" est on ne peut plus avérée. Après avoir indiqué que les membres de la municipalité ont convoqué en session extraordinaire "les notables vecinos de cette ville", il est conclu, à l'issue de l'audition de chacun d'entre eux, que leurs opinions "sont similaires aux voeux et sentiments des pueblos de Caracas et Valencia.[20]" L'opinion du peuple est donc identifiée à celle de sa partie la plus saine.

Il existe toutefois un cas singulier parmi ces manifestations, qui éclaire d'un jour quelque peu différent l'appréhension du peuple en tant que "masse d'habitants", dans la mesure où cette fois le peuple est initiateur de l'action. Il s'agit des événements survenus à Puerto Cabello le 8 août 1826. La description qui en est faite par la municipalité démontre cette hésitation des élites, des gens éclairés, entre la peur et, dans le même temps, la quasi obligation dans laquelle elle se trouve "d'utiliser" cette manifestation de rue comme outil légitimateur de leur propre volonté. Les faits se produisent au moment où, après les actes d'adhésion à la restitution de Páez, les municipalités demandent au gouvernement de Bogotá la réunion anticipée de la Grande Convention et, pour les plus déterminées, l'adoption d'un système fédéral. Or, c'est précisément à propos de ce dernier point que le "peuple" de Puerto Cabello fait irruption. En effet, l'acte rédigé à cette occasion indique là aussi que la maison du Síndico Procurador a été envahie par des gens qui réclamaient la fédération pour le Venezuela, justifiant par la même la réunion de la municipalité :

"Il a été procédé à cet acte, parce qu'un peuple en masse s'était dirigé à ce moment en direction de sa maison afin de lui faire valoir et de le supplier de procéder à la réunion de cette corporation à l'instant même, en criant avec enthousiasme dans les rues "Vive le Président de Colombie, vive le Général Páez, vive la fédération du Venezuela" et en présence de ce même peuple qui demeurait uni dans la salle des sessions de cette corporation, dans les couloirs de cette maison et même dans les rues tant était immense le nombre d'individus de tous âges, de toutes professions et de tous rangs, c'est-à-dire Puerto Cabello dans sa totalité (...), il fut demandé au peuple quel était le motif d'une telle agitation, et quel était le responsable de ses inquiétudes.[21]"

Ce n'est finalement que sous la pression des cris réitérés de la foule que les vecinos éclairés décident que leur silence serait la pire des réponses et qu'ils optent pour la fédération. La fascination ambiguë à l'égard du nombre et de la foule qui fait pression sur le lieu même de la représentation politique, est ici incontestable et de façon plus prégnante que dans les actes précédents où nous avions déjà mis en évidence cet attachement au décompte de la masse présente dans la ville. Le nombre est, outre un soutien, un gage supplémentaire de légitimité tant que les représentants n'ont pas légiféré et pris acte. Car, la décision est elle aussi le résultat de cette pression. En effet, la réunion de la municipalité a tout de même lieu à 8 heures du soir à la demande expresse du Síndico Procurador, inquiet de voir la foule se presser devant chez lui ! En outre, après avoir satisfait à la demande populaire, nous sentons, dans les propos tenus, la volonté non moins vive que cette manifestation du peuple cesse au plus vite. La crainte passée, les risques de débordements conjurés et les décisions prises, la municipalité proclame :

"Il devra être rédigé un acte qui détaille par le menu cet événement et qui devra être considéré comme le monument qui rappellera l'instant durant lequel le peuple de Puerto Cabello a proclamé la fédération du Venezuela.[22]"

L'ensemble des dispositions prises est donc présenté dans le même temps comme l'exact reflet de la volonté du peuple et de celle de l'ensemble des pueblos. Cette lutte de l'élite municipale pour l'appropriation du peuple afin de légitimer ses revendications est particulièrement mise en évidence par la suite donnée, en novembre 1826[23], aux événements de Puerto Cabello. Le mouvement d'opposition qui survient au mois de novembre, sous l'impulsion du commandant Sébastien Broguier et de sa garnison stationnée dans le port, afin de mettre en échec les décisions prises, accuse les membres de la municipalité de l'époque d'avoir revendiqué le soutien du peuple afin de cautionner leurs décisions. Pour ce faire, l'acte que la nouvelle municipalité, présidée par Francisco del Reo, rédige le 21 novembre ne manque pas d'insister sur la présence nombreuse du peuple et son soutien à l'action du commandant Broguier. Il est ainsi fait référence à la présence en son sein des "pères de familles, de personnes notables et de presque tous les habitants, sans exception de professions, citoyens et étrangers (...)[24]".

L'affirmation d'une spécificité vénézuélienne

Il convient, à ce stade de l'analyse, d'appréhender le processus de légitimation par lequel les acteurs revendiquent le droit à l'autonomie, puis à l'indépendance des départements vénézuéliens de la République de Colombie.

Configuration du processus de singularisation.

Alors que ce mouvement d'opposition au gouvernement de Bogotá se cristallise autour d'un événement relevant d'une lutte de compétences et d'autorités, entre civils et militaires, mais aussi entre le centre et les périphéries, dans le même temps, la légitimation de cette opposition renvoie aux conditions dans lesquelles aurait eu lieu la création de la nation colombienne et, au-delà, au mépris avec lequel le Venezuela a été traité. Aussi, une véritable guerre de procédure s'engage-t-elle dans laquelle sont introduits des éléments et arguments qui contribuent à l'affirmation d'une singularité vénézuélienne, et plus encore des pueblos qui la constituent. Et nous retrouvons là toute la thématique élaborée en 1810-1811 pour légitimer la proclamation de l'indépendance. En effet, c'est par le parallèle entre ces deux "marâtres" -l'Espagne et le "club de Bogotá[25]"- que nombre des partisans de la séparation du Venezuela ou pour le moins de l'édification d'une fédération colombienne, illustrent leurs propos. Ainsi, malgré les clivages et oppositions à propos des choix politiques proposés, il apparaît que les différentes hypothèses retenues sont liées à l'affirmation de l'existence de "particularités" vénézuéliennes, géographiques, économiques, démographiques, voire culturelles. Or, là aussi, cette exaltation des particularismes, outre celle des richesses naturelles et des potentialités économiques du Venezuela et les impératifs de défense liés à sa situation côtière, passe par la réaffirmation du rôle de chacune des villes dans l'acquisition et la reconquête de l'indépendance, faisant du Venezuela une avant-garde de l'indépendance. Ainsi, en 1825, avec l'agitation suscitée par le décret de Bogotá sur les milices, la référence au rôle particulier de Caracas en 1810 est de nouveau mis en avant pour mieux dénoncer les pratiques du gouvernement qui, outre le fait de s'inscrire en faux par rapport à la constitution, remettent en cause la liberté individuelle. Ensuite, chaque ville-pueblo justifie son ralliement au mouvement de Valencia d'avril 1826 au nom de son rôle passé aux côtés des patriotes durant la première république et la guerre.

Ainsi, bien que les doléances formulées par les municipalités qui soutiennent les propositions de Valencia soient identiques dans leurs grandes lignes, une analyse attentive de chacun de ces actes laisse apparaître une légitimation de l'action entreprise par le recours, cette fois et dans ce contexte précis, au rôle particulier de Páez en faveur de la libération des dernières places assiégées après la victoire de Carabobo le 24 juin 1821, qui plus est en tant que chef (et fils) des llanos qu'il a également libérés et dont les habitants se sont ensuite distingués par leur patriotisme exemplaire. Ainsi la ville de Calabozo, située dans les llanos, justifie-t-elle son soutien à Páez en ces termes :

"(...) nous avons besoin de lui, autant pour sa valeur confirmée, son zèle patriotique, son expérience militaire et locale, qu'en raison du grand ascendant, respect et subordination que lui doivent ces départements, principalement les pueblos des Llanos qui l'aiment et qui se considéreraient dans un total abandon sans sa présence (...)"[26]

Páez lui-même en appelle à la singularité de Caracas au moment de quitter cette ville le 2 juin 1826, afin de créer une milice nationale, reprenant ainsi à son compte le projet publié le 13 septembre 1824 dans le Constitucional Caraqueño. En effet, afin de justifier cette mesure ainsi que les autres réformes jugées nécessaires à la restauration de l'honneur perdu du Venezuela, il déclare :

"Demeurez en Union, et notre bonheur est assuré : légitimons notre cause par notre propre conduite et rendons-nous avec elle dignes des droits que nous réclamons : parcourez l'histoire de votre nom [d'habitants de Caracas] et celle-ci suffira pour vous inspirer les sentiments les plus élevés et les plus glorieux.[27]"

Mais, plus que tout autre, l'île de Margarita, en 1826, se réfère à la période de la guerre contre les Espagnols afin d'apporter la preuve de la fiabilité de son engagement en faveur de Páez. A l'occasion d'une réunion de la municipalité de l'un des deux cantons qui forment l'île, nous trouvons une fois encore mentionnée "l'affluence importante de toutes les professions[28]" ; un citoyen prend la parole afin d'évoquer l'accueil et l'asile qu'ils ont offerts à leurs "frères" en fuite en 1815. Après avoir retracé l'ensemble des faits et la vaillance des patriotes, il ajoute, s'érigeant en porte-parole de l'histoire :

""Le malheur s'est fatigué, les bons ont vaincu et la patrie toute entière a été libérée" alors la justice élèvera Margarita sur la grande table où le monde admire Sparte et Sagunto[29] ; parce que nous avons sauvé nos trophées, l'honneur de nos insignes et la mémoire de nos pères, et le nom et l'histoire et l'être entier de la patrie.[30]"

Ce particularisme, éminemment historique, tout en constituant un argument légitimateur en faveur de la séparation, opère au-delà des frontières officielles. En effet, dans ce combat mené pour sa liberté et celle du continent, des liens forts se sont tissés entre l'ancienne Capitainerie du Venezuela et la Nouvelle Grenade, qui ont, chacune à leur tour, constitué une seconde patrie pour leurs "frères" prisonniers du joug espagnol.

Mais, dans le même temps, cette lutte renforce, quand elle ne l'occasionne pas, un sentiment d'appartenance qui dépasse les frontières de la patrie et unit les pueblos et populations du Venezuela et de Nouvelle Grenade. Processus qui, une fois encore, met au premier plan les cités et les acteurs qui les animent. La revendication de ces liens constitue l'épine dorsale, pourrait-on dire, d'un discours qui permet de mieux appréhender la configuration des sentiments d'appartenance et d'appréhender l'échelon national à l'aune de cet espace identitaire où deux sphères coexistent dans le même temps qu'elles s'excluent l'une l'autre. Comment, en effet, concilier la définition de frontières dites nationales en référence à l'espace hérité de l'organisation coloniale et l'affirmation -la revendication- d'une communauté de destin et de coutumes liée à l'identité américaine, cette dernière ayant été un argument mobilisateur au moment de l'indépendance et de l'appel aux armes ?

Les enjeux de frontières géographiques et politiques, tels qu'il se font jour en 1829-1830, posent cette question avec acuité dès lors qu'il s'agit, en effet, de rompre avec un ordre constitutionnel qui conférait aux liens ainsi tissés un cadre national légal. Ainsi, le député et membre de la Société Républicaine de Caracas J. M. Vargas énonce-t-il à l'occasion d'un exposé des relations qui unissent ces deux entités, l'ensemble des "ingrédients" qui fondent cette existence et qui, en définitive, correspondent à ce qui fait la nation, au sens d'une communauté volontaire d'appartenance.

"Ils [le Venezuela et la Nouvelle Grenade] ne sont pas comme les autres populations américaines qui étaient auparavant des portions du domaine espagnol, uniquement semblables par la langue, la religion, l'éducation, les habitudes, coutumes, lois (...). Des communications intimes, des liens commerciaux, l'amitié, des relations familiales, une fusion complète de pueblos en une forme unique, constituent un ensemble de souvenirs glorieux, d'attachements mutuels, de grandeur nationale, d'espérances prometteuses, qui appartient à l'histoire, qui occupe une place parmi les nations, qui est l'idole et l'honneur des colombiens.[31]"

Les deux périodes historiques -colonie et indépendance- sont ici clairement distinguées, ce qui permet de mettre en relief l'apport de la seconde quant à l'origine des liens qui unissent le Venezuela et la Nouvelle Grenade, à savoir la lutte pour l'indépendance. Elle a créé des souvenirs communs dont ils revendiquent la préservation pour le maintien d'une unité colombienne par delà les décisions politiques. Unité qui, là encore, met au premier plan les pueblos et ses membres comme noyau premier dans la constitution de ces réseaux identitaires. Par conséquent, l'affirmation du droit à l'existence d'une entité vénézuélienne autonome, d'une nation constitutionnelle, s'opère selon un double processus. D'une part, par un travail de la seule volonté politique qui, en conformité avec les principes théoriques, érige en droit la nation. D'autre part, par le recours à l'histoire, le Venezuela pouvant cette fois se prévaloir d'un passé spécifique, qui l'identifie comme la première patrie à avoir conquis son indépendance. A ce niveau, la revendication s'avère d'autant plus opérante que ce passé lui a été usurpé au profit de la nation colombienne tout entière. Dans ce contexte, les liens tissés avec la Nouvelle Grenade conservent un pouvoir agissant sur le seul plan de l'amitié entre pays alliés, qui partagent les mêmes valeurs universelles et aspirent à l'accession au rang des nations civilisées.

Le Venezuela, pays pionnier

Une fois encore, cette valorisation d'un passé régional, municipal, qui fait référence à la guerre d'indépendance, sert une cause plus large, celle de la patrie, de la Antigua Venezuela. Cette mémoire récente, mise au service de la défense d'un territoire dont les limites ont été tracées antérieurement atteste, dans le même temps, des liens qui unissent ces villes et celles de Nouvelle Grenade qui se sont battues côte-à-côte. Ces villes sont par conséquent en possession d'une mémoire commune liée à la guerre, ses gloires et ses malheurs, qui dépasse en définitive le cadre national et à laquelle les membres des municipalités, les populations -de même que les auteurs d'ouvrages théoriques auxquels nous avons déjà fait référence- ne souhaitent pas renoncer, quelles que soient par ailleurs leurs convictions quant à l'organisation à donner aux anciennes provinces du Venezuela et à l'avenir de la république de Colombie.

Par ailleurs, les citoyens, par la voix de leurs porte-parole, s'enorgueillissent d'avoir également accueilli celui qui est encore considéré comme le sauveur le plus éminent de la patrie, Simón Bolívar, dont il est dit notamment :

"(...) le monde ignore que nous devons ce titre [de Patrie] à l'amour et à la protection de Bolívar. Il a été acquis grâce à des vertus héroïques, qui n'ont d'autre résultat que l'exemple qu'elles ont produit. Que l'histoire le reconnaisse et que la renommée l'étende de toutes parts, et que [son nom] inscrit dans nos coeurs alimente l'espérance et soutienne le patriotisme : souvenons-nous tous de lui, et répétons cent fois : vive Bolívar margariténien : vive le fils protecteur et le patriarche de Margarita.[32]"

En définitive, nous passons sans cesse là encore -et la figure adulée de Bolívar permet de bien saisir cette particularité- du référent infra-national, municipal, au référent continental. Certes, il est parfois mentionné que l'on se bat pour le Venezuela, la Antigua Venezuela, mais celle-ci n'est que très rarement, jusqu'à sa reconstitutionnalisation en 1830, dénommée nation ; elle demeure la patrie et, au-delà, un conglomérat de cités-pueblos, une "fédération de municipalités" pour reprendre la définition de M. Tovar[33]. En outre, les décisions prises depuis le 30 avril 1826, sont considérées comme le fait de la volonté des pueblos instruits de leurs droits, confirmant l'inexactitude des accusations de manipulations :

"(...) il est évident que les rédacteurs de certains journaux sont tombés dans une erreur grossière, en particulier le Constitucional de Bogotá, lorsqu'ils ont cru que la volonté des pueblos, manifestée par leurs municipalités, qui se sont unies aux décisions de Valencia et Caracas par leurs actes, a été l'oeuvre de la force d'une faction militaire, commandée par le benemérito General Libertador, l'immortel JOSE ANTONIO PAEZ. Nous affirmons qu'il s'agit d'une injure atroce, d'une sombre ingratitude vis-à-vis de SE et d'une calomnie contre les Colombiens du Venezuela, lorsqu'on les qualifie de factieux et de délinquants, parce qu'ils ont fait un usage juste de leur liberté, obtenue au prix de sacrifices continus et avec le sang de leurs chers pères et frères.[34]"

Les villes qui représentent les deux cantons de l'île de Margarita, Asunción et Margarita, font à nouveau entendre leur voix en 1828 dans les Votos rédigés à l'occasion de la réunion de la Grande Convention. Ainsi, les vecinos de Margarita, après s'être attribué le titre "d'éminents patriotes" désirant se montrer dignes "de la place privilégiée qu'ils doivent occuper dans l'histoire de l'indépendance sud-américaine[35]", justifient-ils leur adhésion aux principes des pleins pouvoirs et de l'intégrité territoriale, en des termes identiques à ceux de 1826 :

"Margarita, qui avait deviné ces desseins, qui avait prévu ces maux et qui veut conserver l'inestimable gloire d'avoir été la première province du Venezuela qui opposa les généreuses poitrines de ses fils à la formidable expédition espagnole, qui devait asservir l'Amérique du Sud, elle qui sans aide extérieure a détruit les hordes ibères retranchées dans ses rochers tortueux, et en un mot, celle qui a levé sur les cadavres espagnols la bannière de la République, ne peut se résoudre à ce que l'oeuvre grandiose du patriotisme soit détruite par le génie de la cupidité et de l'ambition malhonnête.[36]"

Nous assistons ainsi à une commune revendication des différentes villes unies pour l'occasion dans leur volonté de substituer au pouvoir de Bogotá indifférent à leur situation particulière, voire désireux de procéder à sa dégradation, un gouvernement particulier chargé de rédiger un texte constitutionnel adéquat, ou un pouvoir placé entre les seules mains de Bolívar en 1828. Une double tension se manifeste dans ce mouvement : le poids des identités locales d'une part qui confère aux décisions adoptées leur singularité et, dans le même temps, la conscience -ou le souvenir- d'appartenir à une même entité, la Antigua Venezuela, spoliée par une partie des représentants de la République, et pour la défense de laquelle ils apportent leur soutien à Páez -et à Bolívar- en tant que l'un de ses libérateurs les plus prestigieux. En filigrane se fait jour la conviction que sans l'impulsion donnée par le Venezuela et en particulier par certaines villes et régions, de même que sans les actions héroïques de ses pères (Bolívar et Páez), la république de Colombie n'aurait pas pu se constituer. Par conséquent, il est d'autant plus inacceptable que cette dernière, en raison qui plus est des conflits de personnes, s'évertue délibérément à laisser cette patrie, cette "partie saine" de la république à l'abandon, au lieu de la récompenser de ses actions en faveur de la liberté.

L'importance du combat mené et à mener contre ceux qui les ont ou désirent à nouveau les opprimer est déterminant, en outre, dans ce moment de passage sur le plan constitutionnel de la patrie à la nation vénézuélienne. La guerre et, par conséquent, les individus qui y prennent part, ont une fonction déterminante. Si, comme nous l'avons vu, elle consolide des relations anciennes, elle en est aussi pour partie à l'origine et, surtout, elle crée des relations nouvelles (de solidarité mais aussi conflictuelles) qui s'expriment nettement au cours de cette phase d'accession à une nouvelle indépendance pour le Venezuela.

Qu'est-ce que la nation vénézuélienne ?

Il s'agit à présent de circonscrire cette entité telle que la revendiquent les acteurs durant les conflits qui opposent partisans et adversaires de l'autonomie puis de la rupture du Venezuela, avant que d'être proclamée nation par la constitution de 1830. Comment, en effet, sont définis, de façon théorique, les concepts de pueblo, patrie et nation ; selon quelles modalités sont-ils articulés les uns par rapport au autres ?

Pueblos et fédération.

Si nous prenons la définition du mot peuple pour point de départ de cette reconstitution de l'espace ici considéré, il apparaît clairement qu'il s'opère une large volonté de clarification de ce terme, confirmant la conscience non seulement de son caractère ambivalent, mais également du jeu, lui aussi pour partie volontaire, auquel se livrent certains afin de rallier des partisans ou de confondre leurs adversaires.

Deux auteurs s'emploient tout particulièrement, en 1827 et 1830, à mettre un terme à ce flou sémantique, afin de démontrer l'illégitimité des thèses défendues par les partisans de la fédération et de la séparation de la Antigua Venezuela et, par là même, celle des mouvements qui les impulsent. Il s'agit de l'auteur anonyme d'un texte intitulé Fe política de un Colombiano, ó tres cuestiones importantes para la política del día[37], et de l'ouvrage de D. Briceño y Briceño, Ensayo político ó sucesos de Colombia en 1830[38]. Le premier, après avoir indiqué que sa démarche est destinée à mettre un terme aux utilisations erronées de ce terme et aux abus auxquels elles ont donné lieu, en propose la définition suivante :

"Le peuple est l'universalité des citoyens. Aucune population, aucun corps particulier, aucune réunion d'individus ne peut s'arroger le nom de peuple, pour le moins en ce qui concerne l'autorité qu'il doit exercer, qui est le seul sens sous lequel nous le considérons ici. Le peuple est la société entière, la masse générale des hommes qui se sont unis sous certains pactes. Si une fraction particulière, si une ville, si une corporation, aussi distinguée qu'elle soit, se nomme le peuple, en plus de proférer un absurde mensonge, commet une très grave injustice, parce qu'elle prive de droit de suffrage le reste des citoyens qui constituent une immense majorité. En un mot, le peuple est la nation. Le peuple de Colombie ne se trouve pas à Bogotá, à Caracas, ni à Quito : il n'est pas dans la masse militaire, ni dans les employés civils, ni dans n'importe quelle corporation : le peuple colombien est la réunion de tous les Colombiens.[39]"

Si les individus ainsi considérés sont, certes, toujours liés entre eux par des pactes particuliers, il n'en demeure pas moins que toute ambiguïté sémantique est levée et, par là même, celle du discours y afférant. Celui des partisans du fédéralisme tel M. Tovar, mais aussi des acteurs des trois mouvements de 1826, 1828 et 1829 qui s'opèrent, bien que défendant des postulats différents voire opposés, par le biais des villes, corps et corporations dénigrés ici comme fractions du peuple et factions séditieuses. Or, c'est à cet ensemble qu'il est refusé le "titre" de pueblo et le droit de se déclarer tel, au nom qui plus est du droit de suffrage dont disposent tous les individus qui, de fait, sont le peuple.

Dans Fe política de un Colombiano, ouvrage contemporain de la rupture, son auteur adopte comme postulat de départ les dangers d'un tel fractionnement de la nation à la suite de la scission opérée par les pueblos vénézuéliens. Le soin particulier qu'il apporte à définir le peuple s'inspire de ce souci de dénégation d'un processus qu'il considère, en outre, comme une atteinte à la libre expression des citoyens, dans la mesure où le principe de la souveraineté de la nation, identifiée à l'ensemble des individus la composant, n'est pas respecté. Par conséquent, tout groupe ou faction qui s'érige en fraction indépendante de cette autorité attente à liberté et à l'unité de la nation.

Quant à D. Briceño y Briceño, après avoir distingué, dans la reconnaissance des droits d'une minorité à s'opposer à une majorité, ceux illégitimes relevant du droit naturel des gens et les autres qui portent atteinte au pacte social et à la Loi Fondamentale, il institue un cas de figure dans lequel il classe le Venezuela, qu'il énonce en ces termes :

"Bien que nous ayons convenu que les pueblos ont le droit de se donner ou de changer le gouvernement qui leur soit le plus adapté, nous devons porter notre attention sur ce que nous entendons par le mot pueblo, afin de ne pas passer d'un principe clair et lumineux à une conclusion fausse, absurde, anarchique et désorganisatrice. Les individus réunis forment une famille, et la réunion de ces familles est appelée communément pueblo ; mais, au sens des publicistes, nous appelons peuple la masse ou nombre d'hommes qui composent une nation sous quelque gouvernement que ce soit ; et par conséquent les villes, cités, provinces et régions seront des fractions plus ou moins grandes du peuple ou de la nation. Les termes ainsi définis, nous discuterons sans équivoque.[40]"

Récusant l'acception étroite de la nation -assimilée à la petite communauté et à la famille-, il insiste lui aussi sur l'identité peuple-nation et dénie aux villes, quelle que soit leur importance, et aux autres fractions de la nation, le droit de s'arroger ce titre et les droits y afférant. A travers ces deux définitions, ce sont tous les mouvements de cités de 1826, 1828 et 1829 qui sont ainsi frappés d'illégitimité. Seul le peuple est souverain et doté du droit de révoquer ou constituer son propre gouvernement. Pourtant, si d'un strict point de vue constitutionnel cette démonstration est fondée, il n'en demeure pas moins que ces mouvements se pensent et s'expriment selon ce mode ancien d'organisation par corps et cités. Ainsi, l'ultime réunion décidée par Páez le 13 janvier 1830 afin de préparer l'élection des députés au Congrès Constitutionnel du Venezuela, est bien issue des pueblos qui les premiers ont donné l'impulsion par l'intermédiaire de leurs municipalités, attestant par là même la pertinence de la définition proposée en 1829 par M. Tovar de la fédération comme étant avant tout un groupement de municipalités. En effet, face aux tenants du centralisme qui contestent, entre autres, la légitimité d'une ville, d'un pueblo à entreprendre, en 1826, au nom de la Antigua Venezuela, le processus de fédération -voire déjà de séparation pour certains-, M. Tovar réplique en terme de légitimité historique des municipalités à exercer ce rôle en tant que creuset originel -avec l'église- de la vie sociale et politique des habitants du continent américain.

"Nos municipalités devaient nécessairement restituer la grande révolution à son ancien état, en la remettant sur le chemin que lui ont fait quitter les attaques combinées de l'usurpation et de l'erreur ; elles se devaient de la replacer sur le lieu d'où elle fut arrachée avec violence et sagacité, afin (...) qu'elle convertisse en cendres les intrigues monocratiques et la ruse politique. Ce sont les municipalités, en un mot, qui étaient appelées à ressouder la liberté, et devaient nous faire emprunter à nouveau la direction claire qui fut tracée en 1810 (...).[41]"

En toute logique, c'est à partir de ce postulat qu'il définit cette fédération qu'il appelle de ses voeux, en référence là encore au mouvement inauguré en 1808 en Espagne, contre l'occupant français :

"Un ayuntamiento de ayuntamientos américains, ou ce qui revient au même, une fédération de municipalités américaines fit front au gouvernement central de Madrid et parvint à le vaincre.[42]"

Cette appréhension fragmentée de la souveraineté et, partant, de l'entité nationale, bien que présente dès l'origine du processus en 1810, prend ici toute son ampleur et une signification particulière. Ce sont les pueblos et, à un niveau inférieur, les corps qui les composent, qui sont à l'origine de ce processus menant à la séparation et non pas un ensemble unifié tant dans sa volonté de se doter d'un gouvernement propre, que dans sa physionomie géo-administrative. Une telle conception nourrit à son tour le débat sur la forme constitutionnelle à donner à la nation. Mais, quels que soient les avis énoncés, la question du pueblo et de sa participation politique pose celle de la légitimité de la séparation. Par conséquent, l'ensemble du processus retrouve sa légitimé, dès lors qu'il est analysé, ainsi que le processus d'indépendance, au prisme de ce concept de fédération de cités agissantes, représentées par leurs municipalités et leurs acteurs éclairés. De fait, loin d'être un postulat théorique à visée légitimatrice, la démonstration de M. Tovar -qui est l'auteur qui la conceptualise le plus finement- se trouve entérinée par la pratique après avoir pris appui sur elle pour fonder la base de sa thèse avec l'exemple et l'analyse des événements survenus en 1810. En 1826 tout particulièrement, puis en 1829, les acteurs se réfèrent aux antécédents de 1810 mais, qui plus est, le vocabulaire employé atteste de la prégnance de l'organisation municipale dans la pratique politique et, au-delà, du pueblo. Ce dernier est un terme récurrent du discours, au point qu'il se substitue à ceux de Nation et Peuple dans les expressions où, habituellement, ils figurent -qu'il s'agisse du principe de souveraineté ou de volonté générale. Et de même que l'entité nation est habituellement définie comme l'agrégation des volontés et comme expression de la souveraineté du peuple, la reconstitution de la Antigua Venezuela s'opère à partir des pueblos. S'il y a bien fragmentation des espaces souverains à ce niveau, il existe malgré tout une cohésion qui défie les limites administratives imposées par le gouvernement central.

De la patrie à la nation constitutionnelle.

Après la proclamation de la Constitution de Cucutá de 1821, le Venezuela, divisé en départements, est désigné par le terme de patrie par ceux qui demandent qu'il bénéficie d'une autonomie plus grande à l'intérieur de la Colombie. En outre, les quelques définitions un tant soit peu précises de ce terme sont, elles aussi, significatives du sens qui lui est attribué. La première dont nous disposons date de 1826 ; elle est rédigée par les militaires de Caracas dans une lettre adressée à Bermúdez qui a accepté de contrer les mouvements de soutien à Páez à la demande de Santander.

"Nous avons nos épouses, nos fils, nos propriétés, nos amis ; et enfin, notre patrie, qui consiste en ces doux et indissolubles liens. Tout ce qui s'oppose au bien-être et à la prospérité d'objets aussi chers est contre la patrie, et la cible de nos attaques. Sinon, qu'est-ce que la patrie ? Ce serait un être de raison qui dans la bouche des intrigants et des démagogues servirait uniquement à humilier et opprimer les pueblos.[43]"

Enoncée dans un contexte de conflit, cette définition est d'une grande richesse par les renseignements qu'elle nous fournit quant à la signification de ce terme pour les acteurs, mais aussi sur la réalité qu'elle revêt. Ce n'est pas un concept abstrait, contrairement à la nation. La patrie évoque des sentiments émotionnels ; elle renvoie à la communauté ancienne. En outre, hormis l'assimilation de la patrie à la famille élargie, aucun autre sentiment d'appartenance n'est signifié ici. Toutefois, par cette association à l'idée de famille, la présence au sein de la patrie suppose, encore et toujours, la fidélité et l'obéissance à celle-ci ainsi que l'engagement de sacrifice afin de la conserver libre.

Une patrie mise en constitution, telle est en définitive la nation proclamée et fêtée en novembre 1830[44]. Elle est toutefois forte de son expérience passée qui permet aux acteurs d'avoir une vision de la tâche à accomplir afin de procéder à ce redressement économique et moral qu'ils appellent de leurs voeux, et à la réunion des cités qui la constituent. D'autre part, si la nation est de nouveau proclamée en 1830, cette renaissance -car c'est bien en ces termes que la séparation de 1829 est envisagée- permet de se projeter dans l'avenir, et de proclamer l'union de tous les vénézuéliens :

"La nation vénézuélienne est la réunion de tous les Vénézuéliens sous un même pacte d'association politique pour sa commune utilité.[45]"

Toutefois, la faible fréquence de l'emploi du terme nation pour qualifier le Venezuela avant 1830, confirme la prégnance du sentiment patriotique au sens ancien et, dans le même temps, le caractère institutionnel et abstrait -voire artificiel- de la nation en tant qu'"objet" identificatoire et support d'appartenance pour la population (voire pour les élites dans une certaine mesure). Le pronom personnel "nous" n'est jamais associé à la nation, alors que nous avons vu à l'inverse la récurrence de cette association pour les termes de patrie et de pays. On est en premier lieu originaire d'une ville, d'une province.

Cette analyse nous a permis de dresser une première esquisse à partir de laquelle il se dégage que toute l'élaboration des processus d'indépendance et de reconstitution de l'espace "national" est appréhendée de façon concentrique : en 1810, à partir de Caracas -ville-phare et mère de la révolution- vers les autres cités puis, vers l'Amérique, en vue de former une confédération continentale. Et en 1826, de Valencia. Ce sont les pueblos-villes qui, de toute évidence, sont considérés comme souverains. Ils sont en outre porteurs d'identité et garants de la prospérité locale, qui témoignent d'une conception fragmentée de l'exercice du pouvoir et de la difficulté à accepter une autorité centrale sans y voir immédiatement une atteinte à la souveraineté des représentants desdites provinces (et plus encore de leur capitale). De façon significative, à chacune de ces étapes, ce sont des cités périphériques qui se heurtent, ou entrent en conflit avec un centre jugé illégitime ou par trop prépondérant. Aussi nous semblait-il indispensable de s'interroger sur le caractère dual de la cité comme lieu de pouvoir. Dual au sens où, dans le même temps, elles contribuent par leurs actions à la constitution d'un nouvel espace souverain, mais demeurent réticentes à déléguer leur souveraineté particulière. A chaque étape, c'est toute l'ambiguïté et le paradoxe de l'étape nationale qui se trouvent mis en évidence. Et si le Venezuela parvient à se séparer de la république de Colombie en novembre 1829 sous l'impulsion de Caracas, c'est grâce à des mouvements qui opèrent à partir des cités qui, une fois encore, fédèrent leur action en vue de la reconstitution de la Antigua Venezuela[46]. Il n'existe pas, par conséquent, en tant que telle d'entité territoriale qui puisse être immédiatement identifiée à la nation. Aussi, la permanence d'une telle pyramide d'interdépendance, assurée par les municipalités qui structurent cet ensemble de relations et confèrent à l'entité pueblo sa toute-puissance souveraine, semble s'opposer à la volonté théorique de faire accéder le Venezuela au rang de nation moderne, qui se heurte à une conception ancienne du corps social.

Nous retrouvons ce sentiment d'appartenance locale, en raison de son enracinement historique, des pratiques qui en résultent et de la mémoire qu'il a cristallisé, au sein de la population, tout particulièrement au moment de la guerre. Mais sentiment d'appartenance locale qui, dans le même temps, unit les villes et habitants de Nouvelle Grenade et du Venezuela et concourt, par conséquent, au dépassement du cadre national revendiqué par les élites et théoriquement entériné par les constitutions successives. Cette double dialectique affleure dans les déclarations des municipalités, dans les textes émanant de groupes de citoyens, ainsi que dans les écrits plus théoriques. En 1829-1830, cet argument vient alors s'ajouter à ceux, plus politiques, quant à la viabilité de la séparation. Même après sa proclamation officielle et la réunion du congrès constitutionnel vénézuélien à partir du 6 mai 1830, certains députés demandent à ce que ces liens soient préservés au nom de la fraternité qui unit ces populations. L'oeuvre constitutionnelle porte elle aussi l'empreinte de ces cadres référentiels, dans le même temps qu'elle contribue à les bouleverser. Aussi, faisant fi de la fédération comme principe de gouvernement pour le Venezuela indépendant, c'est la voie du juste équilibre qui préside à la rédaction de la constitution de 1830, avec l'adoption d'un "système mixte, qui tient à la fois du central et du fédéral", présenté en ces termes par A. Narvarte, président du Congrès Constitutionnel :

"Le centralisme rigoureux nous est odieux ; et bien que l'excellence du système fédéral soit connue, son adoption ne nous a pas semblé possible (...). Un pays peu peuplé, ne disposant pas de beaucoup de lumières, et anéanti par la guerre qu'il a menée contre l'Espagne, et par les commotions intérieures, ne peut adopter un régime purement libéral. Celui que nous avons choisi offre aux pueblos des moyens immédiats par le biais des assemblées provinciales qui seront organisées avec suffisamment d'autorité.[47]"

Mais les principes théoriques utilisés durant toute la période se heurtent à la réalité même de la société à laquelle ils sont destinés, demeurée traditionnelle tant dans sa structure économique et sociale que dans son imaginaire politique, puisque nous avons vu que les liens qui prévalent sont avant tout d'ordre infra et supranationaux et non pas nationaux. Ce faisceau d'observations convergentes nous autorise à postuler que si, d'un strict point de vue constitutionnel et théorique, l'adoption d'un mode centralisé de gouvernement pouvait permettre une unification des pratiques et, partant, des valeurs et références indispensables au façonnement d'une conscience nationale, il n'en demeure pas moins vrai que le fédéralisme constituait une étape nécessaire à l'intégration des différents "membres" de la nation en cours d'édification. La façon dont se déroule et se développe l'opposition au pouvoir en place à Bogotá atteste de la validité de cette hypothèse. C'est à partir des pueblos et des corps qui les constituent que se met en place un processus d'affirmation d'une singularité vénézuélienne. Celle-ci se fonde sur le précédent de 1810 afin de légitimer le refus de voir reléguer la Antigua Venezuela au rang de départements. C'est l'histoire particulière de chacune de ces cités qui est mise en avant et, en particulier, sa participation à la conquête de l'indépendance par la contribution aux combats contre les troupes espagnoles. Et la "victoire" de Páez contre Bolívar signifie celle de la prise en considération de cette réalité locale, en lieu et place d'une volonté d'édification nationale fondée essentiellement sur des principes abstraits. Dans la mesure où la nation est avant tout appartenance, la démarche de Páez, considérée par l'historiographie traditionnelle comme localiste, était pourtant bien plus conforme aux spécificités de cette société. Comme le souligne à ce propos G. Carrera Damas, "assumer la nation signifie adopter comme critère du réel quelque chose d'effectif, quelque chose de parfait dans son origine même s'il est perfectible dans son existence et qui est, de ce fait, sujet à une rationalité propre (...) dans laquelle l'existence constitue le critère du national[48]".

En ce sens, nous pensons qu'il convient de redonner leurs lettres de noblesse aux termes de province et de pueblo ainsi qu'à leur rôle dans la formation d'une conscience nationale, en ce qu'ils servent de relais entre un patriotisme de type ancien et la mobilisation et l'adhésion derrière une cause et une nation moderne. C'est par l'articulation de ce "patriotisme organique", avec le "patriotisme organisé" imposé par les élites, pour reprendre les catégories adoptées par N. Elias[49], qu'une nation moderne pouvait prendre forme. Bien plus, nous semble-t-il, qu'à travers la seule exaltation de la race nouvelle du soldat et des faits de guerre qui, certes, ont noué des liens de solidarité mais qui, une fois la guerre finie, ne pouvaient constituer une force de cohésion suffisante et durable. La nation (colombienne et vénézuélienne), comme projet politique et oeuvre de la volonté, constitue en premier lieu un instrument, une abstraction aux contours flous et fluctuants, qui légitiment avant tout l'action politique. La forme nationale n'a pas caractère d'évidence, loin s'en faut, le primat du pueblo, de la ville faisant obstacle à une conception moderne de la nation, composée d'individus autonomes et représentés en tant que tels.


[1] La plupart des ouvrages qui abordent la question des cabildos et cités insistent -parfois jusqu'à l'anecdotique- sur les démêlés des corps municipaux avec le pouvoir central et leurs représentants. Toutefois, pour un aperçu synthétique de cette question, on peut consulter : E. G. GONZáLEZ, "La juridicción Municipal en algunos momentos históricos de la Colonia y de la República.", Boletín de la Academia Nacional de la Historia, n°25, Caracas, 31 de marzo de 1924, pp. 1-9.

[2] Laureano VALLENILLA LANZ, Disgregación e Integración. Ensayo sobre la formación de la nacionalidad venezolana, Caracas, 1953, p. LVII.

[3] Nous pensons ici aux auteurs qui établissent une filiation directe, peu argumentée d'un strict point de vue scientifique, et voient dans la tradition municipale le ferment de la conscience nationale et le lieu de naissance de la nation vénézuélienne. L. Vallenilla Lanz lui-même, allant à l'encontre de son hypothèse de départ, voit dans ces pratiques ce qu'il appelle, employant le vocabulaire de la biologie sociale qui lui sert de modèle spéculatif, "les instincts politiques" de "l'organisme social de la Nation"(Disgregación e Integración. Ensayo sobre la formación de la nacionalidad venezolana, op. cit., p. XX.), dont il démontre la forte imprégnation au point d'affirmer que l'esprit municipal était si vivace "qu'il a servi d'école aux hommes qui inaugurèrent le mouvement émancipateur (...)", ibid., p. 102.

[4] Sur cette question, voir notre article "Les juntes de Caracas (1808). Le heurt de deux imaginaires ou la lecture contradictoire d'une conjoncture", Cahiers des Amériques latines, Paris, Credal, (à paraître en juin 1997).

[5] Elle est "imitée" par Barcelona le 27 avril, Cumaná le 30 avril, Margarita le 4 mai, Barinas le 5 mai, Guyana le 11 mai, Mérida le 16 septembre et Trujillo le 9 octobre. Seules, dans cette première période, Coro et Maracaibo et la province de Guayana refusent de reconnaître la Junte de Caracas et déclarent leur fidélité à la Régence.

[6] "Reglamento de Diputados para la elección y reunión de diputados que han de componer el Cuerpo Conservador de los Derechos del Sr D. Fernando VII en las Provincias de Venezuela. Caracas, 11 de junio de 1810." in Constituciones de Venezuela, Madrid, Ed. Cultura Hispánica, 1975, pp. 161-169.

[7] François Xavier. GUERRA, "El pueblo soberano : incertidumbres y coyunturas del siglo XIX.", in Modernidad e independencias, Madrid, Mapfre, 1992, p. 354.

[8] SATA (province de Barinas). "Sesión del 20 de junio de 1811", in El Publicista de Venezuela n°4, jueves 25 julio de 1811. BRICEñO (province de Mérida) et MAYA (de San Felipe, province de Caracas) : Sesión del 25 de junio, in Libro de Actas del Supremo Congreso de Venezuela. 1811-1812, Caracas, Biblioteca de la Academia Nacional de la Historia, 1960, vol 1, p. 114, et p. 114-115.

[9] F. A ZEA, [exclamdown]Pueblos de Colombia!, Caracas, 1820, p. 1. BNV/LR.

[10] "Ley Fundamental de la Union de los Pueblos de Colombia de 1821", in Constituciones de Venezuela, op. cit., p. 271.

[11] Nous employons ici des guillemets dans la mesure où la réorganisation des organes institutionnels s'accompagne d'une forte militarisation du personnel politique du fait de l'accession aux fonctions de gouvernement de nombreux chefs militaires.

[12] Sociedad de la Unión de Puerto Cabello, en la provincia de Carabobo, departamento de Venezuela, Al Soberano pueblo colombiano, Puerto Cabello, Impr. republicana de Joaquin Jordi, 1825, hs. BNV/LR.

[13] "La municipalidad de Caracas : jura conservar la Constitución. Caracas, 25 de diciembre de 1821.", in Santos Rodulfo Cortes, Antología documental de Venezuela (1492-1900), Caracas, impr. Tipografías Santa Rosa, 1960. C'est nous qui soulignons.

[14] Memorial de Venezuela, n°1, jueves 1 de junio de 1826.

[15] "Acta de la municipalidad de Valencia, 30 de abril de 1826.", in José Félix BLANCO y Ramón AZPURúA, Documentos para la historia de la vida pública del Libertador, Caracas 1876 (réimpression Caracas, 1978), tome X, p. 287.

[16] "Acta de la M. de Caracas, 4 de mayo de 1826.", Memorial de Venezuela, n°1, jueves 1 de junio de 1826. Il en va de même dans les autres actes de Caracas publiés ce même mois pour réaffirmer son adhésion aux décisions prises en faveur de Páez, où il est mentionné que ces résolutions sont le fait de la municipalité et du peuple de Caracas

[17] François Xavier GUERRA, "Le peuple souverain : fondements et logiques d'une fiction (le XIXe siècle).", in Quel avenir pour la démocratie en Amérique latine ?, Toulouse, Editions du CNRS, 1989, p. 35.

[18] "Acta de la Municipalidad de Valencia, 10 de mayo de 1826.", Memorial de Venezuela, n°3, martes 20 de junio de 1826.

[19] "Acta de la Municipalidad de San Carlos, 6 de mayo de 1826.", Memorial de Venezuela, n°6, jueves 20 de julio de 1826.

[20] "Acta de la Villa de Petare, 16 de mayo de 1826.", Memorial de Venezuela, n°6, jueves 20 de julio de 1826.

[21] "Acta de la Ilustre Municipalidad de Puerto Cabello, 8 de agosto de 1826.", Memorial de Venezuela, n°11, viernes 1 de setiembre de 1826. C'est nous qui soulignons.

[22] Ibid.

[23] Il est d'ailleurs significatif que le Memorial de Venezuela qui rend compte de cet événement, publie en même temps les deux actes des parties opposées qui chacune revendique le soutien du peuple de Puerto Cabello.

[24] "Acta de Puerto Cabello, 21 de noviembre de 1826.", Memorial de Venezuela, n°15, miércoles 20 de diciembre de 1826.

[25] Memorial de Venezuela, n°1, jueves 7 de junio de 1826.

[26] "Acta de la Ciudad de Calabozo, 4 de mayo de 1826.", Memorial de Venezuela, n°5, lunes 10 de julio de 1826.

[27] "José Antonio PáEZ, Habitantes de Caracas. Cuartel General de Caracas, 2 de junio de 1826.", Memorial de Venezuela, n°7, martes 1 de agosto de 1826.

[28] "Acta de la Isla de Margarita. Asunción, 12 de diciembre de 1826.", La Lira, n°2, viernes 9 de marzo de 1827.

[29] Rappelons que Sagunto (ou Sagonte) est cette ville ibérique dont le siège par Hannibal en 219 av J.C, déclencha la deuxième guerre punique, cette ville étant une alliée de Rome.

[30] "Acta de la Isla de Margarita. Asunción, 2 de diciembre de 1826.", op. cit.

[31] "José María VARGAS, Discurso, 15 de mayo de 1830.", in Pensamiento político venezolano del siglo XIX,. Vol. 10: Conservadores y liberales. Textos doctrinales, Caracas, Presidencia de la República, 1961, Tomo 1, p. 194.

[32] "Acta de la Isla de Margarita. Asunción, 2 de diciembre de 1826.", op. cit.

[33] Martín TOVAR, A los Colombianos, Curazao, 10 de noviembre de 1829, p. 8. FBC/Biblioteca Venezolanista,. Fonds "Lord Eccles", n°30. Cf. infra.

[34] Ibid.

[35] "Representación de los vecinos de Margarita. Al Excmo Sr Jefe Superior de Venezuela. Margarita, 26 de marzo de 1828.", in El Voto de Venezuela. O colección de actas y representaciones de las corporaciones civiles, militares y padres de familias de los departamentos de Venezuela, Maturin y Orenoco, dirigida a la Gran Convención de Colombia y a SE el Libertador Presidente sobre reformas. Caracas, Devisme, 1829, p. 228. BNV/LR.

[36] Ibid., p. 229-230.

[37] Fe política de un Colombiano, ó tres cuestiones importantes para la política del día, Bogotá, 1827, 20 p. Texte qui comprend une suite, Fe política (continuación), Bogotá, 1827, 32 p. ANH/Folletos 1827 (1123).

[38] Domingo BRICEñO Y BRICEñO, Ensayo político ó sucesos de Colombia en 1830, Caracas, F. Devisme, 1 de Julio 1830, 27 p. ANH : Foll 1830 (1131).

[39] Fe política de un Colombiano, ó tres cuestiones importantes para la política del día, op. cit., p. 2.

[40] Domingo BRICEñO Y BRICEñO, Ensayo político ó sucesos de Colombia en 1830, op. cit, p. 15.

[41] Martín TOVAR, A los Colombianos, op. cit., p. 8. Une telle définition n'est pas sans rappeler d'ailleurs les fédérations de villes principales du royaume de Castille au XIIIème siècle et auxquelles fait référence Joaquín Gabaldón Márquez dans un ouvrage justement consacré à l'importance historique des municipalités au Venezuela depuis la conquête instaurant une tradition de gouvernement autonome. Joaquín GABALDóN MáRQUEZ, El municipio, raíz la República, Caracas, Instituto panamericano de Geografía e Historia, 1961, p. 37.

[42] Martín TOVAR, A los Colombianos, op. cit. Et de préciser : "(...) une fédération de municipalités colombiennes fera face au gouvernement central de Bogotá et le vaincra. Telle est la force du fédéralisme."

[43] "Los militares de Caracas, al General J.F Bermúdez, 29 de junio de 1826.", Memorial de Venezuela, n°8, jueves 10 de agosto de 1826.

[44] "Constitución del Estado de Venezuela de 1830, Valencia 24 de setiembre de 1830.", in Constituciones de Venezuela, op. cit.

[45] Ibid., "Título I, Art. 1°", in Constituciones de Venezuela, p. 335.

[46] Nom donné par les acteurs vénézuéliens pour désigner les départements créés dans le cadre de la formation de la République de Colombie, le terme de Venezuela faisait dès lors référence à l'un d'eux. Ces départements vénézuéliens sont les suivants : Orinoco, composé des provinces de Guyana, Cumaná, Barcelona y Margarita ; Venezuela, avec Caracas et Barinas ; Zulia, avec Coro, Trujillo, Mérida, Maracaibo et Boyacá.

[47] El Congreso de Venezuela a los pueblos sus comitentes, Valencia, 11 de junio de 1830, hs. BNV/LR.

[48] Germán CARRERA DAMAS dans son introduction à Luis CASTRO LEIVA, La Gran Colombia. Una ilusión ilustrada, Caracas, Monte Avila Editores, 1985, p. 11.

[49] Norbert ELIAS, La société des individus, Paris, Fayard, 1991, 301 p.


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Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517