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Cet ouvrage nous présente l'aboutissement d'un ensemble de travaux de recherche de plusieurs années sur la région vénézuélienne de Barquisimeto[1] ; une région qui se serait constituée autour de l'axe Carora-El Tocuyo-Barquisimeto, dans l'ouest vénézuélien. Son auteur a voulu relever deux défis historiographiques majeurs : le premier, d'ordre méthodologique, voudrait prouver le bien fondé de la recherche en histoire sociale et économique, de ses outils et de sa démarche, pour rendre compte de l'évolution de l'objet d'étude construit. Mais c'est l'objet de recherche lui-même, son élaboration et sa définition, qui représentent le second défi de l'ouvrage, c'est-à-dire la démonstration de l'existence d'une unité régionale définissable et perceptible dans ce que l'auteur appelle le temps historique colonial de la province de Barquisimeto. Au cours de cette recherche ont été consultées les archives centrales vénézuéliennes correspondantes, les dépôts régionaux de Barquisimeto, ainsi que les diverses sections documentaires des archives de Séville.
Soucieux de méthodologie et de précision, l'auteur discute différentes notions et concepts polémiques (structure, conjoncture, champs, etc.) avant d'établir que l'histoire sociale qu'il entend construire a le double objectif d'être en même temps une histoire globale et un histoire synthèse. Souhaitant inscrire sa démarche dans la tradition de l'histoire économique et sociale des Annales, R. Rojas a voulu rendre hommage à l'historien français Pierre Vilar en lui dédiant sa publication.
Partisan d'une histoire-problème qui ouvre des pistes de réflexion, l'auteur a également voulu construire un ouvrage de base qui permette, par la suite, un développement de recherches plus précises et ciblées. Ce premier instrument se devait donc de faire le point de la production bibliographique existante sur la région, et, en même temps, de synthétiser les principales données régionales concernant les structures économiques et démographiques.
Après avoir introduit et expliqué sa démarche et ses choix méthodologiques, l'auteur présente les résultats de sa recherche selon un schéma qui place l'espace, la démographie et l'économie à la base du processus de la connaissance historique. Cela occupe les quatre premières parties du livre, c'est-à-dire 75% de l'ensemble de l'ouvrage. Les deux dernières parties concernent les domaines politique et culturel de sa réflexion. Le premier mérite de l'auteur réside dans sa volonté permanente de délimiter et de préciser l'outillage théorique et conceptuel dont il se sert et de trouver pour chacune de ses conclusions partielles un environnement d'intelligibilité dans ce que l'on connaît du monde colonial hispano-américain. Mais l'on pourrait effectuer aussi une première observation : à la lecture de ce travail de recherche, on serait tenté de conclure que rien ne semble exceptionnel dans cette région périphérique du Venezuela colonial ; rien ne semblerait contredire le savoir historique déjà accumulé sur cette capitainerie générale de l'empire espagnol ; le Barquisimeto, ainsi reconstitué, ne ferait qu'enregistrer les tendances historiques générales déjà dégagées.
L'ouvrage distingue cinq grandes phases dans les deux siècles et demi d'histoire du Barquisimeto colonial :
1) Les premiers moments de la conquête, à la fin de la troisième décennie du XVIème siècle ;
2) Les années de la désarticulation de l'organisation sociale indigène et de l'établissement des premiers centres de peuplement espagnol, que l'auteur prolonge jusqu'à 1620 ;
3) L'organisation des villages peuplés d'Indiens, pueblos de doctrinas, grâce au système espagnol de l'Encomienda, jusqu'à 1690 ;
4) L'expansion et l'articulation économique régionale, jusqu'à 1780 ;
5) Le XIXème siècle, avec la phase de l'indépendance par rapport à l'Espagne.
Invité par ses deux corpus documentaires majeurs[2], mais aussi par sa volonté de comprendre l'ensemble de l'évolution historique de Barquisimeto, l'auteur nous propose d'examiner deux moments importants : premièrement, l'organisation de la société et de l'espace existants avant l'entreprise coloniale espagnole, deuxièmement, le mûrissement de la société coloniale, à la fin du XVIIIème siècle.
L'examen du premier moment (le premier présent, ainsi que l'auteur le nomme) est effectué sur la base des témoignages des conquistadores et des religieux et grâce à l'aide des études archéologiques. Ses conclusions sur le caractère de l'organisation sociale pré-hispanique restent ainsi nécessairement marquées par le type de sources utilisées et pourront être approfondies à l'avenir. Par ailleurs, si la détermination des moments précis de fondation de villes et de centres de peuplement semble désormais acquise, grâce au travail systématique réalisé et synthétisé, une phase ultérieure dans la recherche devrait s'interroger sur la sociologie du conquistador barquisimétain et la relation entre les déplacements soudains enregistrés et la nature de la résistance des aborigènes.
La construction et la révision d'un ensemble statistique et démographique ont permis à l'auteur de vérifier combien l'Encomienda a été un facteur de liquidation d'hommes, ou de dispersion démographique dans le meilleur des cas. Il a également pu prouver pour sa région d'étude l'importance de la Reducción en tant qu'institution de fixation des Indiens et de recouvrement du tribut. La priorité accordée dans la recherche à venir aux études sur l'application concrète de la législation coloniale permettra de consolider ces acquis, y compris sur le plan de l'utilisation du gisement fiscal indien pour une accumulation de capital et de la transformation de la Encomienda en unité de gestion de plusieurs intérêts d'exploitation économique.
Grâce à l'analyse de dossiers de Juicios de Composiciones (des procès pour faire reconnaître la propriété des terres, source de revenus pour la couronne), l'auteur examine les différentes phases de constitution de la propriété terrienne dans la région, effectuée la plupart du temps au détriment des terres des communautés et des peuples d'Indiens. Mais ce qui est aussi intéressant dans cette partie de l'ouvrage, c'est le constat d'une certaine stabilité et permanence dans la possession des terres par les familles coloniales. A en juger par les données produites, la région de Barquisimeto ne semble pas avoir enregistré de grands conflits entre colons pour le maintien ou le changement de la propriété juridique des terres. Il faut rappeler qu'on y produisait aussi du cacao et qu'on aurait pu penser que les profits générés par cette activité étaient de nature à susciter de la convoitise. Mais c'est peut-être, tout simplement, que la région de Barquisimeto n'est pas une exception et que les colons barquisimétains partagent ou imitent le comportement de l'aristocratie cacaotière caraquègne visant à limiter la "promotion sociale" des nouveaux venus ou à les y incorporer d'une manière subordonnée. Des nouvelles études comme celles annoncées par l'auteur lui-même (p. 203) permettront vraisemblablement d'approfondir cette question.
Si la tentative de prouver l'utilité d'une approche en histoire socio-économique, pour l'étude d'une aire de l'empire hispano-américain relativement définie, semble réussie dans cette ouvrage[3], en revanche, le second défi de l'auteur, celui de la démonstration de la maturation de l'axe Carora-El Tocuyo-Barquisimeto, en tant qu'unité régionale, semble moins évident. Si les chapitres 7 et 8 de la quatrième partie (entièrement consacrée aux structures économiques et sociales de la région) offrent une description de l'évolution des activités productives dans chacun des centres urbains choisis, on n'en reste pas moins incertain quant à leur articulation au sein d'un ensemble régional. Et ceci, en dépit des efforts méthodologiques que R. Rojas déploie pour nous donner sa propre vision du fait régional[4].
En effet, nous aurions voulu en savoir davantage sur les échanges effectifs entre ces trois pivots (Barquisimeto, Carora et El Tocuyo) d'un probable système régional colonial : relations marchandes, réseaux de communication, division du travail, hiérarchies et soumissions... C'est aussi sur le plan de la dynamique sociale dans chacun des trois centres étudiés que la recherche resterait à poursuivre. Nous n'en savons que très peu sur la nature des rapports de fidélité établis à l'intérieur des couches sociales ou castes dominantes. Si le cadre de sociabilité générale reste à établir, c'est surtout l'échafaudage socio-économique du fait régional (les structures en mouvement et en relation) qui n'est pas encore dressé ou restitué. L'on sait l'importance de ces relations dans la période révolutionnaire pour la mobilisation des hommes : des caudillos locaux surent utiliser ces rapports et les mettre sous tension pour le recrutement des armées dans les deux camps, à des périodes différentes et pourtant rapprochées les unes des autres. Là-dessus, de même que sur le plan de l'évolution locale du politique et le contrôle effectif des structures du pouvoir, l'ouvrage demeure général.
L'auteur évoque cependant plusieurs pistes pour un développement ultérieur des recherches, que ce soit d'une manière extensive, en incorporant de nouveaux centres de peuplement à l'univers régional d'observation, ou alors par l'approfondissement de la connaissance des relations sociales dans chacun des centres déjà examinés. La reconstruction des relations de parenté, qui défend l'hypothèse de la famille élargie en tant qu'unité durable de pouvoir économique et politique, semble porteuse de résultats solides (pp. 281-287) et peut-être novateurs.
En somme, un ouvrage de base, pionnier, qui débroussaille le terrain barquisimétain de la recherche historique, aussi bien du point de vue problématique que sur le plan de sources disponibles. Mais aussi un travail qui pose le problème d'une histoire en construction permanente, qui produit des synthèses destinées à être dépassées par des nouvelles recherches. Ce livre a été récompensé à juste titre par l'Institut panaméricain de géographie et d'histoire (siégeant au Mexique), au cours de l'année 1996, ce qui a valu à son auteur le prix annuel d'histoire "Silvio Zavala".
[1] On peut citer, parmi les publications préalables de R. Rojas sur le même sujet : El régimen de la Encomienda en Barquisimeto colonial, 1530-1810, Caracas, Biblioteca de la Academia Nacional de la Historia, 1992, 279 p. + Annexes. Evolución demográfica de Barquisimeto, 1530-1840, Barquisimeto, Fudeco/Fondo Editorial Buría, 1991, 59 p. + Annexes. "Espacio, población y economía en la región de Barquisimeto, provincia de Venezuela, 1530-1810", Estudios de Historia Social y Económica de América Ndeg.6, Alcalá de Henares, 1990, pp. 27-32. Originaire de El Eneal (Barquisimeto), l'auteur est un homme de terrain et un connaisseur de la région étudiée, dont il a fait l'objet central de ses recherches historiques.
[2] Nicolás FEDERMANN, "Historia Indiana o primer viaje de Nicolas Federmann", in Descubrimiento y Conquista de Venezuela, Caracas, Academia Nacional de la Historia, 1962, 2 vol. Mariano MARTI, Documentos relativos a su Visita Pastoral de la Diócesis de Caracas, 1771-1784, Caracas, Academia Nacional de la Historia, 1969, 7 vol.
[3] Voir aussi, plus proche de nous, en France, le travail de Jakob SCHLÜPMANN, La structure agraire et le développement d'une société régionale au nord du Pérou. Piura. 1588-1854, Paris, Thèse de doctorat en Histoire, Université Denis Diderot Paris VII, 1994, 2 vol.
[4] La deuxième partie de l'ouvrage y est entièrement consacrée. L'auteur s'est longuement servi des travaux du spécialiste vénézuélien Ramón TOVAR, El enfoque geohistórico, Caracas, 1986.
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Copyright © 1997 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517