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Etat, Civilismo et société nationale au Pérou.
Ebauche d'interprétation[1]

Pablo F. Luna

Introduction

Le Civilismo péruvien n'est pas seulement le nom du courant politique structuré autour du parti Civil, fondé dans les années soixante-dix du XIXème siècle. Le terme ne se limite pas non plus à la seule dénomination de l'opposition civile à l'hégémonie de l'armée et des militaires dans la vie publique de la période post-indépendante. C'est bien plus l'instrument de la première transition socio-politique péruvienne, de la période coloniale et d'un incertain XIXème siècle vers la "modernité" capitaliste, vers le XXème siècle.

En ce sens, il est l'outil à moyen terme créé par les milieux économiques dirigeants, pour tenter d'approcher la complexité des composantes géographiques, sociales et nationales dans ce territoire[2]. Stimulés et dynamisés par les retombées financières de la première accumulation capitaliste intérieure, dominée par l'extraction et l'exportation du guano, ces secteurs économiques entreprennent leur marche vers le pouvoir politique et visent l'instauration d'un Etat civilista.

Cet Etat va enregistrer et confirmer la spécificité du processus d'indépendance dans ce pays et son passage au régime républicain, à savoir, l'absence de remise en cause des structures socio-économiques coloniales et l'abstraction par le politique du social et du national.

Mais dans la vision que nous adoptons ici, le Civilismo est également une voie et un itinéraire de plusieurs décennies qui s'accomplissent à la fin des années vingt de ce siècle. Nous sommes en fait devant le premier véritable système politique du Pérou républicain ; il représente le premier projet durable de conduite de ses affaires publiques. Et c'est un produit qui porte la marque sociale et les limitations nationales de ses créateurs ; des limitations qui ont été dévoilées lors de la faillite du projet, à la fin des années vingt.

Articulé sur un ensemble de réseaux familiaux et de fidélités de clientèle, sur une échelle nationale et régionale, le Civilismo sociologique a fait preuve dans la durée d'une certain flexibilité pour surmonter les conséquences des luttes conjoncturelles. La passion et la véhémence de la lutte politique ont pu parfois entretenir l'illusion de querelles déchirantes, de passages d'"anciens" vers de "nouveaux" régimes, de l'arrivée d'hommes "nouveaux" et "providentiels". Le moyen terme révèle, au contraire, la continuité d'un lent parcours vers la conquête totale de l'état. Le Civilismo péruvien est parvenu à ses objectifs sans ruptures fondamentales, sans propositions inédites, sans vocation originale, mais surtout sans mécanisme propre pour le renouvellement des cadres dirigeants, ce qui a été néfaste pour sa survie. Le mimétisme de ses plans, la couleur grise de son projet sans éclats, la platitude de ses propositions, ont pu donner l'impression d'absence de projet, sous le désordre d'un pragmatisme conjoncturel. Il faut toutefois admettre l'évidence d'un projet qui a graduellement pris forme et apporté des réponses (les civilistas) dans les différents domaines de la gestion du pouvoir.

Le système politique ainsi façonné n'a été ni monolithique ni uniforme, que ce soit du point de vue sociologique ou doctrinaire. Dans ses clans et ses mouvances, le Civilismo a représenté l'assimilation criolla du libéralisme et des divers positivismes, mais il est demeuré fortement pénétré des habitudes mentales et des recettes coloniales, particulièrement celles d'après 1780. A l'image du type de réflexion développé par les ilustrados péruviens du XVIIIème siècle, sur l'avenir et la réforme de la société coloniale, il y a eu chez les civilistas contemporains l'acceptation d'une nécessaire réforme dans les structures de ce pays, pour les accommoder à la "modernité" capitaliste. Dans le credo civilista, la mise en oeuvre d'une adaptation modérée pouvait faire bon ménage avec le conservatisme des héritiers de la vice-royauté du Pérou. Aucun excès novateur n'était à craindre dans cette construction politique.

Le Civilismo a pensé le Pérou et ses habitants et a envisagé ses solutions. Il a aussi posé les problèmes de l'avenir et, jusqu'à un certain point, ceux de sa propre reproduction en tant que groupe socio-économique. Le produit final est un libéralisme aristocratique et seigneurial, que l'influence des pratiques et des mentalités du capitalisme moderne a quelque peu secoué et mis à l'épreuve. Ce libéralisme sui generis a mal supporté les "nouveaux venus", les nouvelles clientèles et les conséquences inévitables de l'ouverture sociologique imposée par la modernisation des structures et l'élargissement de l'état ; et pourtant, c'étaient des changements qu'il avait lui-même provoqués.

Lorsque le Civilismo a cherché, au début des années vingt, à appliquer les plus audacieux de ses plans, une fracture importante s'est produite en son sein. Elle a été le fait du refus catégorique de la communauté financière péruvienne de l'accompagner de ses fonds. La crise a été surmontée grâce au financement des banques nord-américaines qui sont devenues les mentors d'une réconciliation somme toute attendue. Mais les flux de l'endettement extérieur pouvaient difficilement transformer les fondements pétrifiés du pouvoir dans ce pays. L'"importation de modernité" montrait ainsi ses limites objectives. L'anachronisme des institutions et des usages dans la gestion sont finalement venus à bout des tentatives réformistes. Les résistances du politique ont été définitives ; les structures de moyen terme ont rejeté les nouvelles pratiques financières (ou même économiques) soupçonnées, quant au fond, de pervertir la reproduction de l'ordre établi.

Au terme de son parcours le projet a débouché sur la crise, avant de recevoir la condamnation de l'armée, dernier rempart de l'organisation sociale en vigueur. Le Civilismo politique a disparu devant l'échec ; le Civilismo sociologique s'est soumis dans le repli. La "modernisation" de l'appareil d'état a été interrompue et demeure toujours une promesse ; le dynamisme financier s'est finalement essoufflé.

En dépit de cet échec, les idées du projet civilista n'ont pas disparu : elles se sont diluées dans les mentalités du personnel politique péruvien du XXème siècle. Elles sont parfois réapparues, travesties au sein de doctrines plus contemporaines, revêtues souvent d'un habit réformateur.

Dans ce qui suit, nous reconstituerons la structure du projet civilista, puis nous nous pencherons sur le traitement donné, dans le contexte de cette réflexion, au problème de l'"Indien". Nous reviendrons enfin sur la nature de l'échec civilista.

I. L'Etat et le projet civilista

1. Le politique au centre du projet

Dans sa marche vers le pouvoir et dans l'exercice de celui-ci, le Civilismo a réaffirmé sa vocation à maintenir le contrôle et la surveillance politiques de l'évolution socio-économique. C'est la doctrine de la direction "par en haut" (desde arriba) qui a prédominé dans les conceptions et l'esprit d'entreprise civilistas, y compris lorsqu'il s'est agi des programmes d'encouragement à l'activité productive, dans la phase culminante d'application de son projet.

Les initiatives autonomes ou plus originales, provenant des nouveaux milieux économiques (des immigrants récents, par exemple) et qui cherchaient à échapper à cette logique, étaient regardées avec méfiance, voire avec mépris. Le sens aristocratique des affaires et la marque sociale des possibilités financières et spéculatives (les relations privilégiées avec l'étranger et avec les succursales des banques étrangères, par exemple), expliquent cette attitude. Cependant, on pourrait en dire autant de la crainte du "matérialisme" et de la puissance sociologiquement déstabilisatrice des "nouveaux riches".

Mais nous pouvons voir également dans cette attitude générale l'une des constantes du comportement conservateur du Civilismo : la peur des "débordements" probables et du danger de subversion économique pacifique. C'est aussi l'une des contradictions essentielles qu'il n'a pu surmonter en tant que force socio-économique "modernisante" : il a voulu accéder au pouvoir politique pour mieux gérer ses intérêts, tout en prétendant à l'immobilisme et à la subordination de cet inévitable élan économique que sa pratique devait engendrer.

En accord avec cette prétention au contrôle politique, le Civilismo a développé une conception propre de la représentativité, de l'organisation et de la direction politiques. Il fallait, selon l'idée qu'il se faisait de la conduite des affaires publiques, former l'"élite des meilleurs", en alliant "le talent, la tradition et la richesse[3]". Il y avait, selon cette conception, ceux qui devaient apprendre à gouverner parce qu'ils réunissaient les conditions pour entreprendre cette initiation. Ceux-ci devaient "éduquer les masses" (et l'"Indien", en particulier), pour les sortir de l'ignorance et les élever à la qualité d'hommes. Mais il fallait également se méfier de ce peuple inculte et de ses réactions irréfléchies et inattendues ; on ne pouvait pas encore lui faire confiance[4]. Si l'on voulait assumer la solution à ce problème, il fallait inscrire le pouvoir politique dans la durée, au-delà des périodes gouvernementales et parlementaires en vigueur ; le Civilismo devait prendre l'état pour longtemps.

Le maintien d'une vie parlementaire sans intervention de l'armée[5], et le renouvellement des magistrats de l'état se faisaient au nom des principes de la liberté politique et de la démocratie. La pratique était cependant bien différente du discours. Les habitudes électorales étaient imprégnées d'irrégularités et de violence. Les dualidades (des élections parallèles, avec plusieurs élus, selon les factions politiques en concurrence) faisaient partie des cartes jouées par le Civilismo pour atteindre le pouvoir. Mais bien plus important encore était le contrôle progressif de l'organe appelé Junta Electoral Nacional (Bureau national des élections) qui légiférait sur le processus électoral, sur la légitimité des candidats, sur la validité des scrutins et sur tout conflit issu des élections.

Ainsi, le Civilismo construisait légalement la toile d'une "démocratie organisée" monocolore. Le tissu des relations familiales, les clientèles locales, les pratiques du pouvoir public patrimonial et le hameçon des negocios fiscales (financement des déficits du budget de l'état), étaient quelques-unes des clefs du dispositif mis en oeuvre. Seuls les soubresauts internes du parti Civil, les mouvements populaires (celui de mai 1912, à Lima et Callao, par exemple) et les montoneras (mouvements armés plus ou moins étendus) des caudillos pouvaient perturber le "fonctionnement harmonieux" du système civilista en construction.

Le Civilismo s'appuyait par ailleurs sur la réalité du rôle omniprésent et centralisateur du président de la république. Le premier magistrat déployait son pouvoir sur tous les aspects de la gestion publique ; les ministres étaient relégués à la fonction de secrétaires ou de chefs de cabinet d'un président qui entérinait ou non leurs propositions. Le parlement se composait de notables des provinces et de "barons" du Civilismo. Ils étaient les plus gros contribuables de leur circonscription électorale, d'après la liste établie par le ministère de finances : ils assuraient en cercle vicieux la reconduction de leur mandat. Le soutien qu'ils apportaient au président de la république leur était payé par la liberté (et l'impunité) dans les affaires provinciales et régionales. C'était l'alliance de l'absolutisme local (de la circonscription électorale) et du centralisme présidentiel[6].

Un tel système de représentativité flouée n'était pas sans soulever des critiques, y compris dans les propres rangs civilistas. Elles alimentaient les discussions sur la réforme des institutions, l'amélioration du régime électoral, la démocratisation de l'état, etc. La mesure la plus invoquée était le changement et le perfectionnement de la loi électorale en vigueur, même si elle venait à peine d'être adoptée.

Le "constitutionnalisme" des hommes du Civilismo les rattachait aux "fondateurs de la république". Toutefois, les modifications proposées par les dissidents n'étaient que des retouches accessoires : la participation des maires de district aux mesas electorales (bureaux de vote), la réorganisation des instances d'examen des plaintes pour dualidades, etc.

C'est plutôt à l'extérieur du parlement et de la vie officielle du système que des courants réformateurs, des mouvements régionalistes ou des porte-parole des nouvelles couches socio-économiques questionnaient la confiscation de la représentativité politique. Le Civilismo des années vingt a cherché leur incorporation au projet, et pourtant il n'était pas prêt à admettre les conséquences d'un tel élargissement de l'horizon socio-politique.

2. Le décalage en faveur du financier

Le sentier civilista vers la prise du pouvoir politique a nettement confirmé la place prépondérante des milieux financiers et bancaires au sein des couches dominantes du pays. Il est indispensable de rappeler, dans ce contexte, que le Pérou de la post guerre du salpêtre (à partir de 1883) avait assisté à la renaissance de l'activité financière et à l'imbrication progressive des milieux bancaires et commerciaux. Les banques, les caisses d'épargne, les compagnies immobilières, les bureaux d'escompte, les maisons de change et de prêt, etc., étaient les acteurs et les agents dynamiques de ce renouveau capitaliste.

Cette hégémonie s'est particulièrement manifestée dans la prise de décisions sur les questions essentielles du régime économique. Les intérêts de la propriété foncière, de la production et du commerce, y compris ceux de l'exportation des matières premières (activité essentielle dans la période), ont été assujettis à ceux de la finance et de la banque, sans que cela voulût dire qu'ils leur aient été sacrifiés. Une telle définition des frontières et des bénéfices non négociables s'est spécialement révélée lors des crises et des impasses apparentes, dans les conjonctures récessives. Mais pas seulement...

Ainsi, l'adoption du système monétaire et la détermination du taux de change ont été deux des moments où cette démarcation est apparue explicite. Ce sont deux questions fondamentales pour la conservation de la fortune privée (dans un pays de catastrophes monétaires) et pour l'accumulation et la circulation du capital. L'arrivée du Civilismo au pouvoir a représenté la victoire d'une politique de monnaie intérieure forte (en or, ou en papier convenablement garanti, représentatif et convertible), même si le niveau de prix intérieur devait rester élevé, et bas, en revanche, le pouvoir d'achat du salaire. C'était le triomphe de la stratégie du change élevé, visant à la stabilité des relations financières internes, indexées sur la devise britannique, et à la liberté des mouvements de capitaux, particulièrement leur exportation, même s'il fallait en payer le prix du point de vue de l'endettement extérieur et de son service financier annuel. Cette pratique était érigée en dogme ou idéal d'action, en dépit des périodes d'interruption dues à la conjoncture.

Ce fut en revanche l'échec des partisans de la monnaie nationale faible, en argent ou en papier monnaie de garantie fragile, qui s'accommodaient aisément de l'augmentation de la masse monétaire. C'était également la défaite de la politique des dévaluations visant la spéculation sur le différentiel entre les devises et la monnaie nationale (des "dévaluations compétitives", avant la lettre) ou qui prétendait à la protection industrielle implicite des dévaluations de la monnaie nationale.

Le système de l'étalon-or s'imposait aussi au Pérou, il faut le souligner, même si la circulation légale de la monnaie d'argent était maintenue (malgré la dépréciation internationale de ce métal), et que des moyens de payement febles (de faible valeur intrinsèque, essentiellement des pièces d'origine bolivienne) continuaient à circuler dans le sud du Pérou.

Dans sa marche vers le pouvoir, le Civilismo a été stimulé par l'élan d'une communauté financière qui avait appris à garder l'initiative. Contrairement à ce qui a souvent été affirmé à propos de l'incapacité ou de l'indolence des milieux dirigeants dans ce pays, il faudrait souligner que cette communauté financière a été moderne, dynamique et réaliste. Elle a rapidement assimilé les pratiques spéculatives courantes et les a appliquées, y compris sur le plan international. Reliée aux marchés mondiaux, elle a rapidement compris que ses intérêts et son évolution n'étaient que très étroitement rattachés au système financier international. Les banques, qui représentaient le pivot de cette communauté, après avoir surmonté avec aisance les difficultés du déclenchement de la Grande guerre, intensifiaient l'expansion du crédit et donnaient un coup de fouet formidable à l'activité financière. De ce point de vue, elles sortaient elles-mêmes des cadres conservateurs et de leur réserve traditionnelle des années précédentes[7]. Il convient toutefois de définir les limites qu'elles établissaient entre leur sphère d'activité et celle du politique.

Les définitions ont été précisées au début des années vingt, lorsque le Civilismo a dévoilé les volets financier, bancaire et fiscal de son projet. Les banques privées souhaitaient continuer leur collaboration avec l'état, notamment sur le plan des negocios fiscales, de la dette "flottante" de court terme, et au niveau du recouvrement fiscal. Il s'agissait d'activités à haut rendement, garanties par l'état : les banques pouvaient même jouer sur l'argument de la "nécessaire consolidation" du pouvoir public, puisqu'elles y retrouvaient leurs intérêts. Mais, en revanche, elles se déclaraient totalement hostiles à toute proposition compromettant leur maîtrise des activités financières, même si elle était faite au nom de l'"intérêt général".

Les banques ont refusé toute renégociation de leurs alliances financières avec l'état ; elles ont également récusé la participation du pouvoir public à des instances de régulation ou de tutelle monétaire et financière. Elles pouvaient admettre la nécessité d'un organe de surveillance qui donnerait de l'élasticité à la masse monétaire en circulation, en fonction de la conjoncture, mais cette charge ne pouvait nullement échouer à l'autorité de l'état. Elles en ont appelé à leur liberté et au libéralisme, se sont inquiétées pour la monnaie et sa stabilité, se sont enquises de la crédibilité du pouvoir public et de sa solvabilité (notamment à l'égard de l'étranger) ; elles ont appelé enfin à la lutte contre l' "interventionnisme" politique. Le ralliement de l'ensemble de la communauté financière à leur cause a donné lieu au premier malentendu sérieux avec le Civilismo parlementaire et gouvernemental.

La banque privée refusait ainsi de s'engager sur une quelconque voie visant à augmenter sa contribution au financement du coût de l'état. Celui-ci était toujours amorti, dans sa partie essentielle, par les impôts sur la consommation et la circulation des marchandises, ce qui représentait un héritage colonial assimilé et reconduit par le Pérou républicain.

Le Civilismo social et politique, pénétré pourtant de la nécessité d'élargir la couverture des appareils étatiques, ne pouvait qu'enregistrer (et déplorer) l'attitude de la communauté financière native. D'autant plus qu'il était également persuadé que l'état devait désormais jouer un rôle moteur dans la modernisation du pays et assumer certaines fonctions productives[8]. Il allait surmonter cet obstacle, tout en mettant entre parenthèses ses propositions les plus novatrices, grâce au financement externe qui allait lui donner les moyens d'appliquer d'autres parties de son projet.

La brèche ouverte avec la communauté financière était déjà un signe avant-coureur des résistances aux adaptations entreprises (ou seulement envisagées). Le recours à l'offre financière étrangère ne serait qu'un répit dans le court terme : le fil des emprunts nord-américains n'est pas parvenu à recoudre la déchirure définitive entre les tenants des réformes civilistas et les banques péruviennes. Elle a été symbolisée par la faillite de la banque privée la plus importante de la période, la Banque Pérou et Londres[9], largement enrôlée dans les plans civilistas. Le Civilismo s'y est regardé comme dans une glace, pour découvrir le visage de l'échec de son projet.

3. L'anachronisme fiscal

Le Civilismo a bien conscience des problèmes de décalage institutionnel dans ce pays, de l'écart entre le "pays légal" et le "pays réel". Il constate aussi les insuffisances de l'organisation de l'état, notamment sur le plan des moyens budgétaires. A l'image de ses solutions sur le plan de la représentativité politique, ses propositions fiscales seront marquées par la contradiction entre son pouvoir économique et les besoins d'un Etat qu'il faut moderniser. Et là aussi, il y aura des résistances.

Du point de vue du réformisme fiscal, le Civilismo représente, dans un premier temps, l'augmentation de la charge fiscale sur le commerce interne et sur la consommation. Mais il incarne aussi le maintien de la pratique de la mise aux enchères du recouvrement fiscal, ce qui consolide la procédure qui tend à transformer les ressources de l'état en un véritable enjeu politique et financier, en un jeu d'influences diverses au sein de milieux dominants. Celle-ci est, pour ainsi dire, l'"issue normale" d'un Etat incapable de supporter ses dépenses ordinaires et qui s'est aussi tourné vers l'augmentation de l'endettement intérieur.

Ces pratiques confirment la réelle inaptitude des civilistas pour moderniser le rapport fiscal entre l'état et la société : c'est l'une des défaillances majeures du projet, parce la "modernité" capitaliste envisagée s'est trouvée dépourvue des moyens endogènes de sa mise en oeuvre. Ce ne fut pas pourtant la proposition de réforme fiscale qui manquait. Dès le milieu des années vingt, le Civilismo avait, timidement il est vrai, essayé d'introduire un certain nombre de changements dans la fiscalité existante. Ils s'appuyaient sur des principes plus modernes : l'impôt progressif, la taxation de la richesse et du patrimoine, l'imposition sur le revenu du capital et les produits financiers et les contributions sur le revenu du travail, comptant parmi les plus importants. Malgré leur transformation en loi et des débuts prometteurs, ces principes n'ont pas vraiment vu d'application concrète.

L'anachronisme fiscal a eu des répercussions considérables sur le plan de l'endettement externe et interne. Il peut être tenu, d'une manière tout aussi considérable que les travaux publics ou l'élargissement de l'état[10], comme responsable de l'augmentation de l'endettement étranger du Pérou.

Ce facteur a souvent était négligé, voire méconnu, malgré sa signification. Il est pourtant inhérent à l'ascension politique du Civilismo. Il s'agit de la transformation des dettes internes impayées (sa "consolidation et liquidation", selon les termes alors employés) en dette externe assumée par l'état. Ce qui veut dire, en clair, payer par de l'endettement externe l'anachronisme fiscal de l'état, subventionner son maintien, à défaut d'entreprendre sa réforme. Ceci renforce la dépendance financière du pays, dans le cercle vicieux de l'endettement.

Une autre des facettes de cette "consolidation et liquidation" de l'endettement interne est d'ordre sociologique et clairement "clientéliste" : il s'agit de la reconnaissance par l'état de certaines dettes découlant de ces obligations impayées à des groupes de commerçants ou de fournisseurs du gouvernement. Cela donnait à ceux-ci l'espoir (parfois le seul) de pouvoir un jour recouvrer les sommes réclamées ; mais encore fallait-il qu'ils soutiennent le gouvernement en place. Le Civilismo, dans ses courants et factions et dans son parcours pragmatique, s'est largement servi de ce mécanisme d'incorporation de soutiens sociaux et politiques.

Un dernier élément enfin à propos des relations entre le système fiscal et l'endettement étranger. Contrairement à l'idée répandue, qui identifie l'affluence du capital financier étranger à l'importation de "modernité", la "danse des millions" des années vingt (c'est-à-dire, les nombreux emprunts obtenus par l'état) s'est avérée être un facteur négatif pour le changement des structures fiscales du pays.

L'offre financière extérieure a constitué un allié commode de l'anachronisme fiscal péruvien, parce qu'elle repoussait sine die sa véritable réforme. C'est vrai aussi que le crédit étranger n'avait guère intérêt à encourager des mesures qui pouvaient tendre à le supplanter dans la satisfaction de la demande financière de l'état ; le capital financier nord-américain avait surtout besoin de lieux où se valoriser.

4. Le réalisme économique de moyen terme

Fidèle à l'attitude des héritiers de la vice-royauté du Pérou, le Civilismo a fait preuve d'un strict réalisme sur le plan économique et productif. Ce réalisme criollo s'est traduit par la volonté de s'appuyer sur les structures de moyen terme, c'est-à-dire, sur les complexes productifs déjà existants, sur ceux qui pouvaient être remis en marche avec peu d'investissements ou sur les productions qui ne demandaient pas d'efforts financiers considérables et risqués.

Les plans économiques conçus et développés devaient se fonder sur la réalité de l'extraction des matières premières et la production agricole ou sur l'élevage pour l'exportation. Cela s'appliquait également à tout ce qui relevait de l'utilisation de la main d'oeuvre disponible, c'est qui se traduisait par le maintien des relations de productions pré-capitalistes, antérieures à la liberté du travail et à l'extension du salariat, et le prolongement dans le temps des politiques d'embauche compulsives (el enganche).

La conséquence directe de ce réalisme a été le renforcement du secteur exportateur dont on a fait l'axe de l'économie nationale et de tout projet d'augmentation de l'offre intérieure. Ce réalisme a également marqué les origines et le développement de l'embryon d'industrie nationale péruvienne. Au cours des années du Civilismo, le débat sur la protection de l'industrie nationale[11] s'enrichit. L'utilisation de taxes douanières de protection spécifique[12] s'étend plus largement, même si le tarif douanier demeure pour l'essentiel un instrument de la politique fiscale : malgré les discours et les déclarations retentissants des porte-parole parlementaires du Civilismo, le tarif douanier ne deviendra pas un instrument moderne de politique économique, de protection de la production intérieure.

En revanche, derrière les demandes d'un tarif douanier protecteur au profit de quelques activités secondaires, on a facilement pu reconnaître la main des exportateurs et des défenseurs d'une production fondée sur l'utilisation des excédents conjoncturels des matières premières exportées. Ceci en dit long sur la nature aléatoire de l'"industrie nationale" péruvienne et sur l'horizon de la probable bourgeoisie native dans ce pays. La production intérieure en question ne devait pas dépasser les limites imposées par la grande exportation. Les produits élaborés se destinaient à la satisfaction de ce pouvoir d'achat dont l'accès aux produits importés demeurait définitivement interdit : on pouvait les sacrifier si la conjoncture des prix internationaux l'exigeait. Le marché interne ne trouvait pas de place dans les plans du Civilismo, nous le verrons aussi plus loin. Ainsi, par exemple, la production interne d'huile de coton[13] disparaissait du marché interne si le coton retrouvait des cours rentables sur les places internationales. Le chômage et la pénurie qui en résultaient étaient des moindres maux[14].

Nous pouvons à nouveau vérifier la contradiction du projet civilista : la volonté de contrôler les initiatives économiques "subversives", source de débordements, que, paradoxalement, son projet réformiste "modernisateur" ne pouvait qu'aiguillonner. Malgré l'étroitesse du marché intérieur (une question relativement étrangère pourtant aux préoccupations des hommes au pouvoir, comme nous le verrons plus loin), cet antinomie se révélera explicite à la fin des années vingt.

II. L'Indien et la société nationale

Le Civilismo allait également se poser le vaste problème de l'intégration nationale. Il allait en donner sa propre vision et mettre en oeuvre une pratique spécifique, en rapport avec les problèmes d'un territoire aussi grand, faiblement peuplé et accidenté que celui du Pérou (ce qui n'était pas au fond un exception en Amérique latine).

Il le fera aussi en considérant, à sa manière, la problématique des peuples aborigènes péruviens, Quechuas et Aymaras principalement, amplement majoritaires sur le territoire de l'état[15]. C'était toute la question du "problème de l'Indien", posée en ces termes[16], c'est-à-dire, en tant que "problème", et au singulier, l'"Indien".

Déjeuner politique de la société civiliste, au début du XXème siècle
(extrait de La Jornada, 18/02/1975)

Peu fréquentes seront, en effet, dans le discours des hommes du Civilismo les références au collectif des populations aborigènes : on parlera, lors des révoltes ou des soulèvements, de "race indienne", de indiada (masse d'Indiens), de revueltas indias (soulèvements indiens). Le mot "indigène" lui-même muait sa sémantique pour inclure et dissimuler la notion d'"Indien" et cacher ainsi le mépris qui n'osait pas s'avouer de lui-même.

Les mots "nationalité" ou "nation" ne seront pas employés[17]. On préférera l'individualisation de l'"Indien"[18] ; on développera largement le thème de son "indolence", on évoquera sa faible, ou inexistante, identification en tant que collectivité, ainsi que son incapacité à se considérer comme faisant partie de l'entité nationale péruvienne.

Sauf exception[19], le Civilismo n'était pas prêt à assumer les conséquences d'une reconnaissance de la vie communale des aborigènes péruviens. C'était bien plus commode de circonscrire le "problème" ; la restriction à l'individuel ôtait à la question toute référence sociétale et nationale. Les préjugés raciaux l'emportaient. Le risque de la réflexion était la mise en cause des fondements du pouvoir sur lequel la république était assise et que le Civilismo reconstruisait à son profit.

Le "problème" a ainsi été posé en termes d'absence d'intégration des Indiens, alors que par ailleurs l'on reconnaissait, notamment après la guerre contre le Chili, que l'"Indien" constituait la colonne vertébrale de l'armée péruvienne et du système productif[20]. Les solutions proposées ont été diverses. Elles ont porté parfois sur la nécessaire disparition (ou "extinction") des Indiens, mais le plus souvent ont suggéré l'exigence des moyens nécessaires pour qu'ils atteignent la "maturité sociale et politique". On a également parlé d'assimilation ou de "croisement" avec des razas superiores, importées, et d'une indispensable législation de tutelle et de protection à partir de l'état.

Mais c'était aussi un "problème" dans le sens d'une tâche que la république n'avait pas résolu : un héritage qui donnait mauvaise conscience aux dirigeants du Pérou officiel.

L'une des propositions centrales du Civilismo à l'encontre du "problème de l'Indien" a été l'éducation et l'instruction. Elle indiquait la nécessité d'élever les peuples indiens dans des écoles spéciales, pour les aider à s'intégrer à la nation péruvienne. Dans un projet adressé au président de la république, en 1904, un notable civilista local[21] (de Carhuamayo, dans la sierra centrale du Pérou) faisait une description de la vie des Indiens et de la nécessité de leur éducation et de leur militarisation, pour parvenir à leur redención (leur rachat, ou même leur Rédemption, dans le sens chrétien du terme) et à leur intégration à la nation. La description est éclairante, en voici quelques extraits[22] :

"El indio es perezoso, indolente, escaso de ideas. Por cada cien indios, apenas hay uno que sepa hablar y escribir : noventa y nueve desdeñan la instrucción y llaman ladrón al que aprendió a borronear el papel... No saben distinguir el bien del mal ; para conocer este último, es necesario que se llegue a herirle de frente... Con unas cuantas botellas de chacta o aguardiente de caña y una corta peroración en quechua, el indio puede ser arrastrado al crimen por cualquier hombre sin escrúpulos... Desaseado en sus ropas, en sus comidas y en todo, no tiene la menor idea de vergüenza... Cuando se encuentra delante de un hombre civilizado, su expresión es la del hombre contrariado... Taciturno, mostrando miedo y desconfianza, su aspecto es para reír : diríase que lucha entre la sugestión que le detiene al pié de otro hombre, superior a él, y las ganas de huir o de partir a correr... Muy al contrario sucede cuando está borracho o ebrio. A nadie respeta, ante nadie tiembla, insulta a sus iguales y a los que no lo son. Al que no es de su misma raza le califica de andandero, ingeniero de la calle, forastero, "ghara"..."

Devant cet "état des lieux" de l'homme indien, qui résume aussi la méfiance qu'il suscitait, l'éducation et l'instruction étaient la solution indispensable dans le schéma de réflexion du Civilismo. Bien qu'il préconisât que c'était tout le peuple péruvien qui devait être instruit et éduqué[23], nous allons nous pencher en particulier sur sa manière de concevoir son rôle pédagogique à l'égard des peuples indiens.

1. La "redécouverte de l'Indien", ou la politique de la main d'oeuvre bon marché

Depuis la seconde moitié du XIXème siècle, les diverses tentatives visant à l'arrivée massive d'immigrants européens s'étaient soldées par un échec. Si l'opération s'était faite au nom de la nécessité de "peupler le pays"[24] il y avait aussi un objectif souterrain, honteux, non invoqué : l'"amélioration de la race" indienne, par le truchement du "croisement biologique" avec les courants migratoires européens. Mais l'immigration européenne potentielle n'était pas attirée par les conditions de travail dans ce pays.

Devant le peu d'enthousiasme suscité auprès des immigrants méfiants par le Pérou du servage et du pouvoir omnipotent des caciques locaux, d'autres alternatives du Civilismo allaient voir le jour pour pallier le manque de main d'oeuvre. Le civilista Franciso Tudela y Varela proposait une autre solution, après avoir observé l'insuccès des mesures adoptées[25]. La condition préalable au développement de l'agriculture péruvienne était, selon lui, le fait de pouvoir disposer d'un bracero barato[26] (un manoeuvre bon marché, le cholo barato contemporain).

C'est toute l'attitude des milieux dirigeants péruviens, peu attirés par l'extension du salariat, qui est ici mise en relief. Le bracero barato n'est pas seulement le reflet d'un désir de disposer d'une main d'oeuvre bon marché ; c'est toute une conception de la croissance économique qui néglige dans les faits l'importance du marché intérieur. C'est l'un des blocages contemporains fondamentaux dans les mentalités des dirigeants de ce pays.

Après avoir écarté les Chinois immigrés qui[27] :

"(...) han comenzado a desdeñar el salario que se les ofrece en las haciendas para actuar en el pequeño comercio de las poblaciones, el que van invadiendo día a día, en tal forma que, en breve, ciertos ramos serán en sus manos verdaderos monopolios (...)",

Tudela y Varela signale qu'il n'y a pas d'autre alternative que de faire appel à l'"Indien" et de le faire "descendre" sur la côte pour l'intégrer au système productif. Cette solution ne pouvait avoir que des conséquences favorables parce qu'elle se traduirait par[28] :

"(...) la transformación del aborigen en factor de progreso, cuando hoy es elemento casi nulo en la producción nacional ; robustecería nuestra anémica nacionalidad, incorporando a ella una considerable masa de individuos que no tienen conciencia de que son peruanos ; prepararía así el núcleo llamado a mantener nuestra autonomía a despecho de las corrientes invasoras del futuro ; y serviría de base a la verdadera colonización del país (...)"

Le Civilismo abandonnera alors son vieux projet d'immigration blanche européenne et regardera plus clairement vers les Indiens péruviens pour chercher à satisfaire les besoins de main d'oeuvre. Le plan est encore plus complet et explicite dans la vision qu'en donne Francisco García Calderón, destinée aux investisseurs potentiels[29] :

"(...) Tout porte a affirmer que désormais un autre plan est nécessaire au relèvement moral de ce peuple d'enfants vieillis. D'un côté, il faut respecter les traditions, dans la propriété et la famille ; de l'autre, gouverner cette race par une tutelle savante ; faire de l'Indien un ouvrier ou un soldat, provoquer des émigrations dans le même territoire pour libérer l'Indien de ses traditions locales, de ses pénates, de son cadre monotone et déprimant ; et, dans des collèges spéciaux, étendre la langue espagnole et former une élite indienne qui aiderait le gouvernement dans son oeuvre civilisatrice (...) La discipline est facile à une race obéissante (...) L'Indien sera un ouvrier remarquable, quand l'éducation professionnelle le dressera : il a des qualités traditionnelles de patience, d'habileté pour le détail, de précision plastique qui remplacent en lui l'idée d'ensemble et l'esprit généralisateur. Il faut opposer l'Indien ouvrier à l'Indien agricole (...) ; il faut développer en lui à la fois la conscience de groupe et la faible individualité nécessaire à la propre besogne, pour donner plus de variété à une race dont le mal est l'uniformité, la monotonie stérile, le sommeil séculaire (...)" [C'est nous qui soulignons]

Les objectifs du Civilismo concernant l'incorporation des peuples indigènes apparaissent clairement exprimés dans ce manifeste, dans un vocabulaire qui n'est pas trop éloigné de celui qu'utilisait la couronne espagnole.

Le phénomène de la "redécouverte de l'Indien", qui se développait à nouveau depuis la fin du XIXème siècle, prenait différentes formes et se manifestait de plusieurs manières, selon les milieux de la société péruvienne. Les divers courants sociaux et politiques de l'indigenismo intellectuel représentaient l'une de ces formes, qui alliaient l'humanisme et la volonté de justice à la mauvaise conscience de la société criolla. Dans sa course vers le pouvoir politique, le Civilismo pensait essentiellement aux possibilités d'une utilisation plus "moderne" de la force de travail indienne, mais il dut également apprendre l'"indigénisme" et s'en réclamer au cours des années vingt, tel que nous le verrons plus loin.

L'incorporation souhaitée des peuples indiens devait passer, d'après le Civilismo, par leur intégration au sein des écoles professionnelles, des "ateliers modèle", des usines expérimentales ou des entreprises "agraristes[30]". Les obstacles ne devaient pas tarder à apparaître, au vu des structures péruviennes de l'exploitation du travail. Même limité et timide, hormis la question de son coût indispensable, ce genre de réforme était encore trop audacieux, dans un pays où le salariat continuait à rencontrer des barrages énormes pour sa diffusion.

La situation générale et les conditions de vie des peuples indiens ne devaient pas s'améliorer pendant cette période. Il y a eu, bien au contraire, diverses surcharges de travail imposées notamment par le système de corvées obligatoires dont nous allons parler immédiatement.

2. Les travaux routiers du Civilismo : un retour aux corvées obligatoires

Le développement des voies de communication, pour favoriser l'intégration économique du pays, était une idée largement répandue au sein du Civilismo. Dans un premier temps, cet objectif était étroitement lié à la construction des voies ferrées. Puis ce fut le tour du réseau routier. En 1906 déjà, le futur président A. B. Leguía (alors ministre des finances)[31], répondait à ceux des parlementaires qui souhaitaient que le pouvoir public n'intervienne pas dans ce secteur d'activité, ferroviaire et routière[32] :

"(...) El día que los habitantes de la sierra, que ya no pueden ser instruídos por su edad, conozcan lo que es la costa, lo que constituye el adelanto de los pueblos modernos, se darán cuenta del estado de barbarie en que viven y entonces, por una evolución natural en el espíritu humano, querrán ser lo que son los otros habitantes del Perú, y de ese modo, el ferrocarril les enseñará en forma más eficaz e impositiva, cuáles son las necesidades de la vida moderna, obligándoles al esfuerzo para ir adelante, cosa que la escuela ya no es posible les despierte (...)" [C'est nous qui soulignons]

C'était ainsi l'intégration par l'imitation et l'attrait que le "modernisme" pouvait provoquer dans l'esprit "arriéré" des serranos (un autre terme détourné de son acception originelle, afin de dénommer les peuples indiens sous un euphémisme géographique). C'est l'idée du progrès provoqué par la révélation et le dépassement de l'ignorance.

Le Civilismo a donné un certain élan à la construction ferroviaire et routière, dans la mesure des moyens réduits d'un Etat qui, jusqu'au lendemain de la Grande guerre, n'avait pas eu de véritable accès aux marchés financiers internationaux[33]. Mais il a fallu attendre les années vingt du XXème siècle pour voir l'application de tout un système de "conscription obligatoire" pour les travaux routiers (la conscripción vial), qui allait être imposé aux peuples indiens du pays.

Ce n'était pas une idée nouvelle au sein des élites péruviennes que de s'appuyer sur la tradition et l'esprit du travail collectif des communautés d'Indiens. L'utilisation gratuite (ou semi-gratuite) de la main d'oeuvre indienne était par ailleurs ancrée dans les rapports sociaux et faisait partie de la vie locale du pays. L'esprit de la conscripción était une réalité avant la lettre, mais ce qui devenait plus spécifique, dès la deuxième décennie du siècle, était la volonté d'établir un cadre légal pour ce type d'exploitation du travail. En 1915, les conclusions d'un rapport commandé par le gouvernement au ministère du développement (fomento) étaient présentées aux chambres législatives[34]. Après les discussions respectives dans les commissions de travail (c'est-à-dire, trois ans après), le projet revenait à la chambre des députés. Le représentant de Huánuco, tout en indiquant que le projet s'inspirait de la loi française sur la "prestation de services[35]", faisait le calcul de ce que ce genre de mesure pouvait faire gagner en journées de travail[36] :

"(...) Calculando que el número de inscriptos sea, como lo dice el proyecto, de 700 000 personas, tendríamos pues que se podrían aplicar a los caminos, algo así como nueve millones de jornaleros al año, lo que representa un término medio de 28 000 jornales diarios ; y es fácil imaginarse la transformación tan grande que se operaría en el Perú si este proyecto llegara a ejecutarse (...)"

L'idée de disposer de 28 000 journées de travail par jour, pour des travaux routiers (ou d'autres), était bien séduisante, surtout s'il s'agissait, tel que le projet le proposait, d'heures de travail semi-gratuites. Après discussions, le projet était approuvé par le parlement et transformé en loi par le président de la République[37]. La "conscription" prenait pour base les registres du service militaire obligatoire qui, rappelons-le, servaient également de base aux élections. Etaient obligés de fournir leur "contingent de travail" tous les Péruviens âgés de 18 à 60 ans, en fonction d'une échelle de jours annuels de service qui allait de six à douze, la tranche d'âge 21-50 ans accomplissant le plus grand nombre de jours travaillés. Les articles 5 et 6 de la loi offraient la possibilité de se faire dispenser du service, soit grâce au paiement d'une somme d'argent (correspondant au nombre de journées non réalisées), d'un montant variable selon les provinces, soit moyennant remplacement par un autre "contribuable[38]".

L'application de la loi s'est effectuée dans un contexte général d'irrégularités et d'abus[39], que ce soit sur le plan du déplacement, des frais de transport, des subventions attendues de l'état ou sur celui concernant le nombre de journées effectuées et réellement comptabilisées. Tout l'arsenal des pratiques coloniales voyait sa prolongation dans la mise en pratique de la "conscription".

Le bilan que le régime civilista des années vingt (le "léguiísmo") tirait de ce plan routier était naturellement flatteur pour lui-même. Vingt mille kilomètres construits ou reconstruits, une plus grande intégration commerciale et industrielle du pays, un renforcement des courants migratoires intérieurs ("pour une meilleure connaissance mutuelle") et un renforcement du sentiment d'appartenir à la nation péruvienne[40]. Les "conscrits" faisaient, quant à eux, un tout autre bilan et le rendaient concret en détruisant les nombreux bureaux provinciaux chargés de gérer la conscription[41], notamment au lendemain de la chute du régime civilista des "onze années" 1919-1930, suite à un coup d'état militaire.

Le plan des travaux routiers du Civilismo (le Plan Vial) avait quelques traits généraux qu'il faudrait résumer ici. Premièrement, il s'appuyait sur l'initiative provinciale et régionale pour décider du choix des routes à construire ou à réparer ; cela voulait dire que le contrôle du plan était nécessairement exercé par les représentants des intérêts économiques locaux, par le pouvoir des caciques et propriétaires terriens. Deuxièmement, les projets sélectionnés reposaient non seulement sur le travail des populations locales, mais également sur leurs propres ressources : les "conscrits" devaient fournir les matériaux et les outils indispensables à leur corvée. Troisièmement, les indigènes qui n'accomplissaient pas leur travail étaient obligés de payer une somme d'argent correspondante au nombre de jours d'absence : c'était une métamorphose du tribut colonial. Quatrièmement, le gouvernement se réservait le droit de diriger lui-même tout projet de route "transversale ou de pénétration", qui permettrait de relier les régions du pays entre elles. L'Etat reprenait ainsi le contrôle des regroupements des Indiens pour les travaux collectifs, y compris du point de vue géographique, en fonction des besoins spécifiques ; ce n'était pas sans rappeler les "mitas" organisées par la couronne espagnole. Enfin, l'un des objectifs du plan était la "promotion culturelle de l'Indien" par le biais de son rapprochement du Blanc et du Métis et de l'assimilation de valeurs culturelles plus élevées. Il portait donc en filigrane la négation de la culture indienne.

3. Mauvaise conscience criolla, "protection tutélaire" et crainte des Indiens

La loi sur les travaux routiers obligatoires et son application concrète[42] ne pouvaient pas ne pas susciter la réaction des Indiens[43]. Par ailleurs, au début des années vingt, les conséquences de la fin de la guerre européenne avaient créé des conditions favorables à la protestation populaire[44]. Les courants "indigénistes" trouvaient ainsi un terrain tout favorable à leur action en faveur du "réveil" des peuples indiens.

Il est ici nécessaire d'évoquer la manière dont le Civilismo politique et parlementaire s'était saisi du thème "indigéniste". L'un des moments culminant de cette opération avait été le débat constitutionnel du 1919. La "réhabilitation de la race indigène" était devenue une garantie constitutionnelle dans la nouvelle charte de la république péruvienne : l'état avait reçu la tâche de veiller à son respect. Les deux mots clefs dans la définition constitutionnelle et dans les débats avaient été protection et reconnaissance.

Le président de l'Assemblée constituante de 1919, Javier Prado, l'une des personnalités historiques du Civilismo, avait indiqué qu'il fallait une protection renforcée contre l'exploitation du travail des Indiens, contre[45] :

"(...) la violencia que se comete especialmente contra la raza indígena de esclavizar su libertad, mediante enganches y adelantos y habilitaciones de dinero, cuyo pago se pacta y se exige en servicios agrícolas y mineros, que se prolongan indefinidamente y que se imponen por medio de la fuerza (...)"

L'une des manières de lutter contre cette exploitation était, selon le président de l'Assemblée de 1919, d'obtenir la reconnaissance des organisations propres aux Indiens et en particulier, le droit des communautés d'Indiens à la propriété de terres[46] :

"(...) la existencia legal de las comunidades de indígenas y de que la ley, respetando su índole y modalidades, declarará los derechos de dichas comunidades (...)"

Le radicalisme verbal des hommes du Civilismo ne s'arrêtait pas à la dénonciation de la situation des populations indiennes. La "patrie nouvelle", que les hommes de 1919 souhaitaient voir établie, invoquait aussi les raisons historiques des injustices perpétrées à l'encontre de ces peuples. La réhabilitation de la "race indigène" était, selon Javier Prado, une oeuvre indispensable de patriotisme, envers ceux qui avaient fondé l'empire des Incas, qui avaient travaillé pour la couronne espagnole, mais également contribué à la création de la république[47] :

"(...) Aquella raza que en la República ha continuado trabajando las tierras y laborando las minas, dando sus hijos al ejército nacional y derramando su sangre por la patria ; aquella raza no estaba contemplada en la Constitución de 1860... Raza fuerte, raza trabajadora,..., ha sido tratada por su país concrueldad, y como las constituciones extranjeras no tienen ese problema de la raza indígena, tampoco había sido considerada en la Constitución del Perú (...)" [C'est nous qui soulignons].

Le Pérou "avait" donc ce problème de la race indigène que les modèles de constitution étrangers, utilisés pour rédiger la Constitution de 1860, ne contemplaient guère ; il fallait donc en tenir compte, et protéger et reconnaître les groupements collectifs d'Indiens.

C'était finalement le principe de la protection par le politique qui s'imposait dans le programme du Civilismo, dans un contexte, il n'est pas inutile de le rappeler, de montée en puissance de la revendication indigéniste.

Le député de Puno, l'indigéniste José Antonio Encinas[48], de retour de son département, où il était allé sur proposition du parlement pour enquêter à propos des soulèvements indiens, reprenait ses arguments[49] demandant une "législation tutélaire" de l'état, en faveur des Indiens péruviens. Il fallait, d'après Encinas, garantir la propriété des terres indiennes, en interdisant tout acte de transfert ou d'hypothèque de ces propriétés, et tout contrat souscrit en langue espagnole qui n'aurait pas été visé par le pouvoir judiciaire lui-même[50] :

"(...) La mentalidad de cualquier indio está al mismo nivel que la de cualquier niño de catorce años o menos, porque no saben leer ni escribir, porque no conocen el español y porque no pueden tener noción de sus derechos para poder defenderse (...)".

Même si elle n'était pas nouvelle dans les mentalités des Criollos péruviens, l'idée de la nécessaire protection de l'"Indien" enfant politique, citoyen-enfant tout court, faisait désormais consensus au sein du Civilismo. Le gouvernement des années vingt, le "leguísmo", l'a appliquée à sa manière, pour limiter l'aliénation des terres possédées par les communautés d'Indiens, en accordant en même temps la reconnaissance juridique à ces organisations. Les principes de la protection et de la reconnaissance étaient ainsi incorporés dans la pratique officielle[51]. Mais il convient de rappeler également qu'il y avait dans cette volonté gouvernementale, dans le projet global du Civilismo, l'idée de fixer des groupements productifs indiens sur des lieux précis, pour en constituer des réservoirs biologiques communaux, qui permettraient entre autres de disposer d'une main d'oeuvre corvéable, facilement orientée vers des buts productifs.

Le Civilismo avait aussi appris d'autres manières de se servir du vocabulaire et de la pratique indigénistes. La protection de l' "Indien", selon le gouvernement, devait concerner également les "abus commis par ces avocaillons criollos" qui, tout en prétendant être des défenseurs de l'Indien, n'avaient d'autre but que de lui soutirer de l'argent, sous prétexte de leur assistance légale. Ces "faux indigénistes" encourageaient la haine raciale, allumaient des conflits inutiles, desservaient la cause de la nation. Le Civilismo se démarquait ainsi de l'indigénisme extra-parlementaire et de son influence. Et pour cause : les soulèvements indiens se poursuivaient dans le sud du pays et leur radicalisme se développait.

Les années 1921-1923 ont ainsi témoigné d'un important débat politique et parlementaire qui, portant sur les raisons de la révolte indienne, dévoilait en même temps les craintes et les soupçons de certaines factions du Civilismo provincial et régional.

Au mois d'octobre 1921, face à l'ampleur des mouvements, le député de Lampa (département de Puno), Luis Luna[52], préconisait l'indispensable intervention de l'état pour éviter le "conflit des races[53]". Il défendait aussi l'idée du rôle tutélaire des pouvoirs publics. Quelques mois plus tard, en août 1922, le vocabulaire s'était sensiblement radicalisé[54]. Les députés accusaient les "indigénistes" criollos de vouloir créer un Etat dans l'état et le député de Lampa exprimait la crainte de voir bientôt[55] :

"(...) un levantamiento simultáneo de los tres o cuatro millones de indios que forman la población del Perú, para derribar la República, trayendo el imperio de Rumi-Maqui, es decir, la reacción de la barbarie sobre la civilización, ..., porque es preciso declarar que el ejército, que se compone, en casi su totalidad de indios, en el momento álgido, ha de solidarizarse con sus hermanos, volteando sus armas contra el Estado (...)".

Le vocabulaire employé par ce représentant d'une province largement peuplée d'Indiens est on ne peut plus révélateur. On y voit la crainte d'assister au "renversement de la république" par les barbares et l'instauration de l'"empire de Rumi-Maqui", nom quechua adopté par un militaire métis envoyé à Puno en 1913 pour étudier les origines des révoltes indiennes revenu en 1915, à la tête d'un important soulèvement indien[56]. Mais on peut également noter la conscience du danger (forcée par les événements) d'un représentant régional de l'état ; elle s'interroge sur le fait que la base de l'armée péruvienne, elle-même, composée essentiellement d'Indiens, pourrait un jour être saisie d'une naturelle fraternité envers ses frères indiens et se retourner tout aussi naturellement contre l'état, contre le pouvoir. Le mots et l'enchaînement des idées traduisent la peur du pouvoir local et régional, face à un mouvement d'origine indienne qui le met sérieusement en question. Mais la lucidité aiguillonnée par la peur ne lui permettait pas néanmoins de dépasser la nature et les préjugés raciaux des propositions que l' "indigénisme" civilista avait déjà fabriqué[57] :

"(...) La regeneración de la raza es un problema netamente pedagógico-práctico ; está en darle instrucción agraria, comercial e industrial para convertir al indio degenerado y rebelde en brazo útil al trabajo y al progreso, proscribiendo así su corrupción moral, su espíritu de inercia, de odio y de crimen... ; está en la sanción de la ley que pende del voto del Senado, creando la Dirección Pro-Indígena, que, con carácter de árbitro, resuelva las controversias sobre tierras ; está en la aprobación del proyecto de legislación del Señor Diputado por Puno y del proyecto que tuve la honra de presentar a la Cámara, prohibiendo al indio la venta de sus tierras ; está en que el Congreso o el Gobierno nombre una Comisión técnica para hacer el deslinde general entre comunidades y la propiedad particular... ; está, por último, en que se nombren autoridades honorables, de independencia económica, que no exploten al indio, que sepan cumplir y hacer cumplir las leyes (...)"

Le conflit pouvait donc avoir une solution ; il fallait :

(i) "Régénérer" la race indienne par l'éducation et le travail afin de la rendre "utile" à l'activité commerciale, industrielle et agricole, c'est-à-dire, à l'idée que le Civilismo s'en faisait à ce moment-là ;

(ii) Faire intervenir l'état pour arbitrer les controverses sur la propriété des terres, aussi bien entre communautés d'Indiens qu'entre celles-ci et des propriétaires terriens particuliers ;

(iii) Fixer le cadre d'une "législation tutélaire", par le politique, pour protéger les Indiens, tout en leur interdisant la vente de leurs terres ;

(iv) désigner enfin des autorités honnêtes et compétentes, qui puissent faire respecter la loi.

C'était donc là le contenu essentiel de l' "indigénisme" civilista.

4. L'"Indien" dans la société et le marché, selon le Civilismo

L'idée de l'indispensable "protection tutélaire" ne faisait pas partout recette, au sein du Civilismo. Les milieux sociaux et économiques les plus traditionnels, qui dépendaient directement de la force de travail indienne, servile ou bon marché, y voyaient surtout un danger potentiel pour leurs intérêts. La menace était encore plus nette aux yeux des propriétaires qui entretenaient de vieilles querelles avec des communautés d'Indiens, ayant pour cause des limites de terres ou pour des questions d'utilisation et de possession des fleuves et des cours d'eau.

Mais il y avait aussi, d'un autre côté, certaines personnalités civilistas qui souhaitaient voir l'"Indien" jouer un rôle encore plus actif, sur le plan économique et commercial. Leurs propositions visaient à la création d'écoles-ateliers pour l'instruction technique des enfants indiens. Ainsi, par exemple, à Puno[58], où l'on projetait l'ouverture d'une grande Ferme-atelier-école modèle (Granja Taller Escuela Vocacional). En 1925, le député de Puno, Escolástico Málaga, expliquait le bien-fondé des propositions allant dans ce sens[59] :

"(...) Políticamente, no debe mantenerse anquilosado el organismo nacional con la persistencia de la raza indígena separada del espíritu nacional,..., Pero no son, para conseguir este objeto, las más apropiadas, las leyes de excepción y de privilegio, las llamadas leyes tutelares, inaceptables en un régimen republicano y democrático ; toda ley que habla de protección, implica opresión y desigualdad,... Mientras se quiera tratar al indio como raza inferior, no se conseguirá sino hundirlo en las tinieblas intelectuales y morales ; hay que lanzarlo al torrente vivo de la brega y dará de sí y se excederá, se superará a sí mismo (...)" [C'est nous qui soulignons]

L'idée de "la séparation de l'Indien" de la vie nationale traduisait indiscutablement la perception de l'exclusion des peuples indiens. Le règlement de cette question pouvait être présenté sous l'angle de l'humanitarisme ou des principes démocratiques et politiques. Mais ce fait caractéristique de la "constitution de l'état" péruvien était surtout essentiel du point de vue économique. La faible intégration des peuples indiens représentait un extraordinaire handicap pour le projet du Civilismo, du point de vue de l'articulation du marché national[60]. Comment concevoir, en effet, un marché interne en voie de constitution, alors que la majorité de la population restait en dehors du projet ? La réflexion du Civilismo n'est pas allée jusqu'à ce constat, comme le révèlent les documents gouvernementaux et la pratique politique.

On peut néanmoins comprendre la difficulté du Civilismo à se poser la question. En effet, définir un "Indien" au sein d'un marché national en voie de formation signifiait l'admettre en tant qu'acteur économique, dans tous les sens du terme. Il devait être accepté comme producteur libre, affranchi des entraves caractérisant le marché du travail dans ce pays. Il devait être admis en tant que consommateur informé et disposant d'un pouvoir d'achat suffisant, ce qui s'opposait à la politique du cholo barato, qui était, nous l'avons vu, l'un des piliers du projet économique civilista. Mais aussi, l'"Indien" devait y être incorporé au titre de propriétaire à part entière, c'est-à-dire, en possédant et en citoyen économique jouissant de tous les droits accordés par une démocratie économique et politique. Cela demandait le dépassement de toutes les limitations du "libéralisme" seigneurial et aristocratique du Civilismo.

Comment demander une telle révolution économique à un Etat et à un système politique qui s'étaient justement bâtis sur la base de la "séparation" d'avec les deux communautés indiennes nationales majoritaires, Quechua et Aymara ? Comment envisager un tel changement, qui mettait en cause les fondements de la république, alors que les milieux socio-économiques les plus dynamiques avaient entrepris la conquête de tout le pouvoir de l'état, en s'appuyant précisément sur les structures économiques de moyen terme ?

C'était peut-être la plus grande des contradictions du projet civilista.

Le parlement péruvien pouvait accueillir des interventions fugaces pour dénoncer les abus et mettre en relief les mécanismes d'exploitation des Indiens[61]. Mais le Civilismo ne dépassait pas ses propres limites quant à l'analyse des blocages structurels de la société.

Cependant, la réflexion de certaines personnalités civilistas de second plan, très souvent des représentants d'un Civilismo nouveau et plus récent, incorporait des éléments rénovateurs et allait au-delà de la norme définie. Le directeur de l'école nationale des arts et métiers, Francisco Alayza y Paz Soldán[62], dressait un tableau du problème que nous souhaiterions reconstituer ici[63]. D'après lui, le Pérou était un pays où seulement 20% des habitants participaient véritablement à la production et à la consommation. Il fallait se rendre à cette évidence et tourner résolument les yeux vers l' "Indien"[64] :

"(...) ¿ Por qué no principiamos por hacer uso de lo que tenemos, dando carta de cuidadanía en nuestro país a los que por derecho propio la tienen ? ¿ Qué mejores trabajadores, qué mejores productores y agricultores podríamos encontrar que aquellos hombres que en siglos pasados cubrieron de sembríos, canales y caminos, de puentes y fortalezas los ámbitos del imperio ? Por deber, por necesidad, por propio interés, debemos aprovechar aquella enorme fuerza latente encerrada en nuestras serranías, como el ingeniero aprovecha la energía en potencia contenida en los tranquilos lagos de la cordillera (...)" [C'est nous qui soulignons]

Il était donc nécessaire d'incorporer de droit ces nouveaux citoyens, qui seraient aussi des producteurs et des agriculteurs, et non pas seulement des paysans. Ces "hommes des siècles passés" avaient été le fondement d'un empire. Le fait de les utiliser maintenant était un besoin, mais c'était aussi "notre" intérêt.

Cet appel d'Alayza y Paz Soldán revenait constamment dans ses interventions.

Du point de vue de la propriété de la terre, son projet reprenait le homestead anglais qu'un plan gouvernemental mettrait progressivement en place. Les idées de la révolution mexicaine, consacrées dans sa constitution de 1917, à propos de la distribution des ejidos, étaient aussi passées par là.

Alayza y Paz Soldán pensait qu'il fallait donner à l'"Indien" un morceau de terrain grâce au[65] :

"(...) fraccionamiento de los grandes fundos agrarios de propiedad del Estado, o su adquisición por compra a sus actuales dueños particulares, para ser distribuídos,..., lográndose por consiguiente el fin que se tuvo en mira al establecer esta política redentora (...)"

L'Etat devait conduire un processus pour transformer l'"Indien" en petit propriétaire et contribuer à son "rachat" (et rédemption). C'était toujours le schéma d'après lequel le politique devait conduire le processus de réforme économique et de la propriété des terres. Ce n'était pas la doctrine officielle ni la politique suivie par les hommes du pouvoir. Mais cette formulation représentait, au cours des années vingt, l'élaboration la plus avancée que le Civilismo n'était parvenu à composer.

Conclusion

Le projet social, économique et politique du Civilismo échoua à la fin des années vingt, miné par les contradictions internes que nous avons analysées. Il perdit la course, recalé lui aussi dans la poursuite permanente que l'état républicain s'était attelée à pratiquer, dès le lendemain de l'indépendance, de l'évolution de la société péruvienne. Mais précisons le sens de la défaite civilista.

Le divorce originel entre le politique et le social (et le national) qu'avait enregistré la république péruvienne à sa naissance restait en vigueur. Le profond malentendu entre les divers Pérous légués par la vice-royauté coloniale n'était toujours pas levé, en dépit de l'"entrée en modernité" de l'Etat péruvien, qui était, nous devons le souligner, une entrée tardive, partielle et à reculons.

Se plaçant historiquement dans la seconde moitié du XIXème siècle, au surlendemain des faits militaires de l'indépendance, le problème national péruvien apparaissait posé par une réalité d'une complexité originale et sans syntaxe endogène. La rhétorique inépuisable des "héritiers" du vice-royaume péruvien, leur "nationalisme politique" précoce, la recherche d'exemples et de modèles nationalitaires, mais surtout leurs mentalités captives d'idéologie coloniale, étaient sans commune mesure avec l'énorme tâche d'entreprendre une intégration nationale moderne dans ce territoire. L'histoire avait rassemblé dans ce pays des conglomérats humains qui subissaient ou qui voulaient ignorer (voire renier) la réalité de leur coexistence au sein d'une entité commune. Et pourtant l'économie les réunissait, à la même place et selon les mêmes modalités que durant la période coloniale.

Les fondateurs de la république n'avaient que des mots pour cacher leur incapacité à assumer l'ensemble de leur héritage. Le problème national péruvien les dépassait tellement qu'ils n'étaient même pas parvenus à le poser, en dépit de leur mauvaise conscience vis-à-vis du "problème de l'Indien".

Ce serait leur intenter un mauvais procès que de leur demander des comptes en prenant au sérieux leur discours sur la "construction de la nation". Car derrière leurs promesses et leurs plaidoyers, dans la confusion et souvent dans l'anarchie, il n'y avait en vérité que la volonté de justifier un pouvoir approprié et de le doter d'instruments fonctionnels.

La spécificité du Civilismo, dès le dernier tiers du XIXème siècle, n'a pas été véritablement la prise en main de l'immense question nationale péruvienne. Il a inscrit sa démarche politique dans les traces des héritiers immédiats de la vice-royauté du Pérou, tout en la prolongeant vers le XXème siècle. Dans sa course vers le pouvoir politique, il a tout simplement identifié la nation péruvienne à l'Etat réellement existant, celui que ses factions les plus dynamiques façonnaient peu à peu en fonction de leurs intérêts. C'était un raccourci commode et on aurait tort de voir dans ce détournement d'identité une quelconque volonté de "construire la nation par le politique".

L'objectif principal du Civilismo était de maintenir et de reproduire leur puissance sociale et économique et de stimuler (fomentar ; le terme apparaît avec le Civilismo) un "développement contrôlé" à partir d'un Etat redéfini et adapté à ses besoins. Ni plus, ni moins.

Si les civilistas pouvaient avoir des "problèmes à résoudre" (celui de l'"Indien", par exemple), ils n'avaient pas besoin de se fixer des tâches de bâtisseurs puisqu'ils incarnaient déjà la nation que leurs discours proclamaient et pour laquelle ils légiféraient. Et ceci, en dépit de l'opinion que pouvaient avoir les penseurs contemporains du national, très souvent à l'extérieur du parlement civilista.

Par ailleurs, il n'y avait, en face du Civilismo, aucune alternative politique distincte, plus sociétale et nationale, tendant à embrasser la complexité de ce territoire et à donner une issue au problème national péruvien. Cela comprenait également les peuples indiens, largement concernés par la question, dont le mouvement national ne s'était pas remis de la défaite de 1783. C'était bien la mesure de l'oppression et de la répression d'une république criolla qui étouffait dans le sang les révoltes périodiques des Quechuas et Aymaras péruviens. Mais c'était aussi le révélateur, cent ans après la rupture d'avec les colonisateurs ibériques, d'une absence d'horizon national de la part des masses indiennes et métisses de ce pays, et d'un manque de perception identitaire politique et indépendante, différente de l'"indigénisme" humanitaire des intellectuels criollos.

L'échec du Civilismo est ainsi la faillite d'un projet de modernisation des structures d'un Etat anachronique. C'était un projet réformateur qui ignorait dans les faits la "réalité nationalitaire" de ce territoire. Si les résistances ont eu raison de la volonté réformiste, il est également évident que le Civilismo était resté prisonnier de ses conceptions et de ses limitations sociales et nationales.

Mais son échec est également la défaite de la méthode du contrôle "par en haut" et de la prépondérance du politique lorsque les milieux dirigeants décident d'"instiller de la modernité" à l'intérieur des sociétés traditionnelles, dominées par des forces conservatrices.

Le Pérou contemporain n'est définitivement pas un exemple de construction de la nation par le politique, si tant que l'on pense qu'une telle possibilité puisse avoir une existence historique.

L'architecture nationale du "Pérou probable" est toujours une inconnue. C'est, au mieux, une fragile construction souterraine de bâtisseurs anonymes, entraînés au "débordement" de l'état réellement existant, par le biais de leurs organisations contemporaines, urbaines et rurales. Ils sont ainsi peut-être les apprentis d'une démocratie politique dont ils sont en même temps les instruments.


[1] L'essentiel de cette réflexion a été présenté sous forme d'une communication au Congrès franco-allemand ADLAF-AFSSAL "El Indio como objeto y sujeto de la historia latinoamericana", à Eichtätt (R.F.A), 25-28 octobre 1995.

[2] Nous avons à plusieurs reprises examiné cette question : "Le système `civilista' péruvien : rupture et continuité à la veille de la Grande guerre", in L'Amérique latine et la "Nouvelle histoire". Paris, CREDAL, 1990, pp. 109-124. Voir également la quatrième partie de notre thèse, Etat, fiscalité et finances au Pérou, à la fin des années vingt, Paris, Thèse de doctorat en histoire. Université Denis Diderot Paris VII, 1991, 2 vol.

[3] Voir Francisco GARCIA CALDERON, Le Pérou contemporain, étude sociale, Paris, Ed. Dujardie, 1907, 333 p.

[4] Egalement à l'image de ce qu'avaient préconisé un siècle et demi plus tôt les réformateurs bourboniens.

[5] A l'exception de l'année 1914. Voir Pablo F. LUNA, "El Govern del `Pan grande' : Perù, 1912-1914", Quaderns d'América (L'Avenç) N°5, Barcelona, 1988, pp. 4-19.

[6] Voir l'analyse faite en 1914 par Víctor A. BELAUNDE, "Meditaciones peruanas", in Obras Completas, Lima, Imp. Lumen, 1987, vol II : pp. 73-131. Son texte de 1914 est celui du discours d'ouverture de l'année universitaire à l'Université San Marcos de Lima.

[7] Nous avons effectué cette analyse dans Etat, fiscalité et finances au Pérou, à la fin des années vingt..., op. cit.

[8] Ibid., pp. 416 et ss.

[9] Ibid., première partie, chapitre IV, pp. 80-112.

[10] Les hommes du pouvoir ont même parlé des "grands travaux du siècle du président Leguía". Mais on pourrait également évoquer les traces de la corruption des hommes des équipes gouvernementales. Voir l'ensemble du corpus documentaire des Archivos Generales de la Nación Peruana à Lima concernant le Tribunal de Sanción Nacional (tribunal de condamnation nationale), organisme créé en août 1930 pour condamner les "délits financiers" du gouvernement des années vingt.

[11] Pour le dire dans les termes du Civilismo, celle qui "a de l'avenir" ou qui "permettrait de rabaisser le coût de la main d'oeuvre". Voir notre travail : "Nation et protectionnisme au Pérou, au début du XX siècle", Histoire et Sociétés de l'Amérique Latine N°2. Paris, 1994, pp. 64-106.

[12] Selon la quantité des produits importés et non pas selon leur valeur.

[13] Matière première pour d'autres productions (savons, bougies, etc.), elle pouvait servir, malgré sa nocivité, à la consommation des classes populaires.

[14] Cette logique a caractérisé l'ensemble des productions intérieures, pratiquement sans exception (sauf le riz, peut-être). Les années vingt connaîtront une variante dans cette formule générale : la naissance de projets de production intérieure stimulés par la politique de travaux publics, d'extension de la construction urbaine, de réfection de la voirie, etc., financés par les emprunts étrangers. Ces productions dépendaient à leur tour de l'expansion du secteur exportateur et de la capacité d'endettement de l'Etat. On y trouvait des "nouveaux venus", les "parvenus" introduits par le "matérialisme yankee" et les "nouvelles familles" (nuevos apellidos) du Civilismo (des immigrants récents : Italiens, Espagnols, Asiatiques, etc.). Ce n'étaient que des raisons supplémentaires pour aggraver l'exaspération du Civilismo le plus traditionnel...

[15] La terminologie concernant les "minorités nationales" du Pérou est plus récente. Le Civilismo ne pouvait pas évoquer en ces termes les Indiens péruviens. Ils représentaient alors 70 % de la population totale du territoire de l'Etat.

[16] Le vocabulaire utilisé témoigne déjà d'un choix dans la définition du problème.

[17] L'exception est donnée dans l'ouvrage de Francisco GARCIA CALDERON, op. cit., p. 328 ; mais il s'agit en vérité de la traduction du mot raza, qui, par ailleurs, n'avait pas encore, en 1907, la signification que le XXème siècle lui en a donnée.

[18] "Lorsque l'on en connaît un, on les connaît tous", disait le même García Calderón, en paraphrasant Jorge JUAN et Antonio de ULLOA, les deux scientifiques ilustrados espagnols du XVIIIème siècle, auteurs de Noticias secretas de América. Ibid., p. 19.

[19] S'inspirant de la législation espagnole, Manuel V. VILLARAN proposait en 1907 la protection légale du collectif des comunidades indígenas contre "le Blanc". Voir : Páginas escogidas. Lima, Lumen, 1962, p. 8. Sa réflexion restait cependant limitée aux milieux universitaires.

[20] Voir à cet égard Francisco TUDELA Y VARELA, El problema de la población en el Perú, Lima, Imp. San Pedro, 1908, 24 p. Il y souligne, en 1908, la nécessité d'incorporer et d'attirer l'"Indien" vers la côte péruvienne, alors qu'"il végète dans les régions andines", et de le mettre au travail dans les haciendas côtières.

[21] S. ORTIZ de la P., Proyecto sobre educación de la raza indígena den el Perú, Lima, s. i., 1908, 24 p. L'auteur est un "défenseur du rôle joué par le Civilismo depuis que celui-ci a vu le jour". Lecteur du journal El Comercio, il y a fait publier à plusieurs reprises des articles allant dans le même sens.

[22] "L'Indien est paresseux, indolent, dépourvu d'idées. A peine un Indien sur cent sait lire et écrire ; les autres dédaignent l'instruction et appellent voleur celui qui a appris à faire des gribouillages sur le papier... Il ne sait pas distinguer le bien du mal ; il faut le blesser de front pour qu'il comprenne le mal... Avec quelques bouteilles d'eau-de-vie et un petit discours en quechua, il peut être facilement entraîné par quiconque vers le crime... Sale dans ses habits, dans sa nourriture et dans le reste, il est éhonté... Devant un homme civilisé, son expression est celle de l'homme contrarié... Triste, peureux et méfiant, il fait rire : on dirait qu'il hésite entre l'emprise mentale provoquée par le fait de se trouver à côté d'un homme supérieur à lui, et l'envie de partir en courant... Ivre, au contraire, il ne respecte ni n'a peur de personne ; il insulte ses égaux et ceux qui ne le sont pas. Ceux qui ne sont pas de sa race, il les appelle vagabond, ignorant, étranger, "ghara" (homme sans parole)...".

[23] Le fondateur du Civilismo "historique", Manuel Pardo, l'avait signalé déjà en 1872, lorsqu'il arrivait au gouvernement. Voir Alejandro REVOREDO, Apuntes de historia política y financiera, Lima, Ed. Jurídica, 1974, 2 vol (p. 102).

[24] Gobernar es poblar, avait dit l'Argentin Juan Bautista Alberdi, au milieu du XIXème siècle et les milieux dirigeants péruviens, eux aussi, avaient entendu cet appel.

[25] Francisco TUDELA Y VARELA, op. cit., p. 24. C'était, rappelons-le, le discours d'ouverture de l'année universitaire 1908, à l'Université San Marcos de Lima, qui portait sur le peuplement du Pérou.

[26] Il salue l'application, depuis 1898, de cette politique tendant à maintenir le coût de la main d'oeuvre à des niveaux "raisonnables", c'est-à-dire faibles. Ibid.., p. 10.

[27] Ibid.., p. 12. "... [qui] ont commencé à délaisser le salaire qu'on leur propose dans les haciendas pour s'installer dans le petit commerce des villages, en l'envahissant de jour en jour, à un point tel que bientôt ils exerceront des véritables monopoles dans certains secteurs...".

[28] Ibid.., p. 13. "... La transformation de l'aborigène en facteur de progrès, alors qu'il est aujourd'hui un élément presque inexistant dans la production nationale, renforcerait notre nation anémique, en y incorporant une masse d'individus qui n'ont pas conscience du fait qu'ils sont Péruviens, préparerait ainsi le noyau qui est appelé à garder notre autonomie, en dépit des courants envahisseurs futurs ; il servirait, enfin, de base pour une véritable colonisation du pays..."

[29] Francisco GARCIA CALDERON, op. cit., pp. 328-330.

[30] Ce type d'entreprise faisait partie du plan gouvernemental d'encourager la petite propriété et la petite et moyenne production agricoles, par le biais des projets d'irrigation. L'on devait y intégrer également la main d'oeuvre indienne préalablement qualifiée.

[31] Discursos y mensajes del Presidente Leguía, Lima, Ed. Garcilaso, 1924, p. 332.

[32] "... Le jour où les habitants de la sierra, qui ne peuvent plus être instruits à cause de leur âge, connaîtront ce qu'est la côte, ce que sont les peuples modernes avancés, ils se rendront compte de l'état de barbarie dans lequel ils vivent et ils voudront alors, du fait de l'évolution naturelle de l'esprit humain, devenir ce que sont les autres habitants du pays, et ainsi, le chemin de fer leur apprendra par l'imposition et l'efficacité, quels sont les besoins de la vie moderne, tout en les obligeant à faire des efforts pour aller de l'avant, ce que l'école ne peut plus éveiller chez eux..."

[33] Le crédit de l'état péruvien sur les marchés financiers internationaux était nécessairement bloqué, après la débâcle des années 1885-1890. Les interventions diplomatiques françaises et britanniques, encouragées par les syndicats des créditeurs de l'Etat péruvien, empêchaient toute reprise des flux de capital. Pablo F. LUNA, "Etat et classe dominante au Pérou, au début de la première guerre mondiale", Documents de recherche N°10, Paris, ERHILA-CREDAL, 1988, 75 p.

[34] Les auteurs étaient Carlos Oyagüe et Enrique Coronel, responsables du bureau des routes du Corps des ingénieurs du ministère.

[35] Diario de debates de la Cámara de diputados. Legislatura ordinaria de 1918, Lima, Tip. Tall. La Prensa, 1918, 1352 xxxxiii p. Séance du 09/09/1918.

[36] "...Estimant que le nombre de conscrits est de 700 000 personnes (ainsi que le dit le projet), nous aurions environ neuf millions de journaliers par an dans le travail routier, ce qui représente une moyenne de 28 000 salaires journaliers. Il est facile d'imaginer la grande transformation du pays si ce projet était mis a exécution...".

[37] Le 10 mai 1920. C'était la loi N°4113, dite du "service obligatoire pour la construction et la réparation des routes et pour des travaux annexes. Voir La Conscripción Vial. Publication officielle du ministère du développement. Lima, Imp. Americana, 1923, 63 p. Etaient désignés comme "travaux annexes" les voies ferrées de l'état, les ponts, les installations d'eaux, l'assèchement des marais, la modification des cours des rivières, la construction des défenses contre les inondations, etc. C'était tout un ensemble de travaux qui mettait la main d'oeuvre indigène à la merci du pouvoir des caciques locaux.

[38] Les propriétaires terriens disposaient ainsi d'une arme supplémentaire pour choisir et dispenser du service et pour éloigner les Indiens et les peones "indésirables".

[39] Voir entre autres Thomas M. DAVIES, Indian Integration in Peru : A Half Century of Experience (1900-1948), Nebraska, University of Nebraska Press, 1974, 204 p.

[40] Voir, par exemple, Ernesto DIEZ-CANSECO, La red nacional de carreteras, Publication officielle du ministère du développement, Lima, Imp. Torres Aguirre, 1929, 227 p.

[41] Thomas M. DAVIES, op. cit., p. 85.

[42] Le décret du 03/09/1920, qui réglementait la loi de la "conscription", prévoyait la création d'une "junte" provinciale pour assurer le suivi du travail. Elle était composée du maire, du juge de première instance et du chef militaire local. La "trilogie de l'abaissement de l'Indien" dénoncée par Manuel González-Prada était remise en place.

[43] Voir, entre autres, Wilfredo KAPSOLI, Wilson REATEGUI, El campesinado peruano : 1919-1930, Lima, Universidad San Marcos, 1987, 216 pp. (pp. 101-103).

[44] Manuel BURGA, Alberto FLORES GALINDO, Apogeo y crisis de la República Aristocrática, Lima, Ed. Rikchay, 1981, 235 p. (p 121).

[45] Diario de los Debates de la Asamblea Nacional de 1919, Lima, Imp. Torres Aguirre, 1920, 2 vol ; séance du 14/10/1919. Voir aussi Guillermo U. OLAECHEA, La Constitución del Perú, Lima, Imp. Americana, 1922, cxxix-647 p. "... [contre] la violence que l'on commet spécialement contre la race indigène, en la privant de sa liberté, moyennant des enganches (méthode abusive d'embauche forcée), des avances d'argent diverses, et l'exigence du paiement en services agricoles et miniers, qui se prolongent sans fin et qui s'imposent par la force...".

[46]"... l'existence légale des communautés indigènes et de ce que la loi, tout en respectant leur nature et leurs particularités, décrétera comme droits des dites communautés...".

[47] Ibid.. "... Cette race qui a continué à travailler les terres et les mines, pendant la République, donnant ses enfants à l'armée et versant son sang pour cette patrie ; cette race avait été oubliée par la Constitution de 1860... Race forte, travailleuse..., elle a été cruellement traitée par son pays, et puisque les constitutions étrangères n'avaient pas ce problème, il n'avait pas non plus été pris en compte dans la Constitution du Pérou...".

[48] Diario de los Debates de la Cámara de Diputados. Legislatura Ordinaria de 1920, Lima, Imp. El Tiempo, 1920, 1776-xxv p. Séance du 28/09/1920. José Antonio Encinas était l'un des indigénistes les plus écoutés par le pouvoir.

[49] Il les avait développés dans sa thèse doctorale soutenue à l'Université San Marcos quelques années plus tôt : Contribución a una Legislación Tutelar Indígena. Universidad San Marcos, Lima, Imp. C. F. Southwell, 1918, 109 p.

[50] "... L'esprit de n'importe quel Indien est au niveau d'un enfant de 14 ans ou moins, car ils ne savent ni lire, ni écrire, parce qu'ils ne connaissent pas l'espagnol et parce qu'ils ne peuvent avoir une idée de leurs droits pour pouvoir se défendre...".

[51] Nous avons analysé ceci en détail dans Etat, fiscalité et finances..., op. cit., pp. 477 et ss.

[52] Il était un important propriétaire terrien régional, déjà fonctionnaire du régime politique, avec des nombreuses responsabilités nationales et locales.

[53] Diario de los Debates de la Cámara de Diputados. Legislatura Ordinaria de 1921, Lima, Talleres Tip. La Prensa, 1924, 1622 p. Séance du 27/10/1921. Le député de Lampa s'était auparavant arrêté sur le rôle des "agitateurs" qui exacerbent les contradictions et développent les idées sur le "partage des terres" des haciendas entres les communautés d'Indiens. Il justifiait la "légitime réponse" des propriétaires, qui représentaient, selon lui, la base fondamentale de la "vie politique et financière de la Nation" et qui constituaient des "ligues de défense" pour éviter que l'"Indien" croie pouvoir se faire justice par lui-même (sic).

[54] Les représentants discutaient de la nécessité de mettre "hors d'état de nuire" le Comité Pro-derecho Indígena Tahuantinsuyu. Du nom de l'ancien empire inka, cet organisme regroupait des comités de défense de la propriété indienne sur les terres communales. Le "leguíismo", de son côté, et dans le but de concurrencer cette forme indépendante d'indigénisme, avait lancé le Patronato de la Raza Indígena, formé par des personnalités proches du gouvernement.

[55] Diario de los Debates de la Cámara de Diputados. Legislatura Ordinaria de 1922, Lima, Talleres Tip. La Prensa, 1925, 1071 p. "... un soulèvement simultané des trois ou quatre millions d'Indiens qui forment la population péruvienne pour renverser la République, instaurant l'empire de Rumi-Maqui, c'est-à-dire, la réaction de la barbarie contre la civilisation..., car il est nécessaire de déclarer que l'armée, qui se compose presque totalement d'Indiens, se solidarisera, le moment venu, avec ses frères, tournant ses armes contre l'état...".

[56] L'armée avait dû intervenir pour liquider ce mouvement qui préconisait la restauration du Tahuantinsuyu.

[57] Diario de los Debates de la Cámara de Diputados...op. cit. "... La régénération de la race est un problème nettement pédagogique et pratique ; il faut lui donner une instruction agricole, commerciale et industrielle pour transformer l'Indien dégénéré et rebelle en bras utile pour le travail et le progrès, contre sa corruption morale, son esprit d'inertie, de haine et de crime... ; il faut approuver la loi, qui attend le vote du Sénat, pour créer la Direction pro indigène, qui en arbitre résoudra les controverses sur la propriété des terres ; il faut approuver le projet de loi du député de Puno et le mien, qui interdissent à l'Indien la vente de ses terres ; il faut que le gouvernement nomme une commission technique pour établir la délimitation générale entre les propriétés communales et la propriété particulière... ; il faut, enfin, que l'on nomme des autorités honorables et indépendantes du point de vue économique, qui n'exploitent pas l'Indien, qui sachent appliquer et faire respecter les lois...". C'est nous qui soulignons.

[58] Situé près de la frontière méridionale avec la Bolivie, Puno demeurait tout au long des années vingt un foyer du militantisme indigéniste ; c'était également une région peuplée en majorité par des Aymaras.

[59] Diario de los Debates de la Cámara de Diputados. Legislatura Ordinaria de 1925, Lima, Emp. Ed. Cervantes, 1926, 492 p. "... Politiquement, on ne doit pas maintenir ankylosé l'organisme national avec une race indigène séparée de l'esprit national... Mais ce ne sont pas les lois d'exception, les lois tutélaires, qui peuvent nous aider à atteindre ce but ; des lois inacceptables en régime républicain et démocratique. Toute loi qui entraîne une protection, implique oppression et inégalité... Tant que l'on traitera l'Indien en race inférieure, on ne pourra que l'enfoncer dans les ténèbres intellectuelles et morales ; il faut le jeter dans le torrent de la lutte vivante et il se surpassera...".

[60] Plusieurs agents commerciaux nord-américains au Pérou (y compris au début des années vingt du XXème siècle), conseillaient à leurs exportateurs de tabler sur une population d'un million d'habitants, au lieu des quatre millions estimés. Voir Pablo F. LUNA, "Nation et protectionnisme au Pérou, au début du XX siècle", op. cit. Encore en 1927, le ministre français à Lima s'interrogeait sur le bien-fondé d'une politique protectionniste dans ce pays, alors que "sur ses quatre ou quatre et demi millions d'habitants, plus de deux tiers sont des Indiens qui ignorent complètement l'usage des objets manufacturés". Archives Diplomatiques de France, Série B ; Amérique 1918-1940. Pérou : Finances publiques, vol N°44 : Dépêche du 15/11/1927.

[61] Evoquons seulement l'un de ces instants de lucidité du Sénat péruvien, en novembre 1914, alors que la crise du début de la guerre européenne faisait sentir ses premières conséquences. Cette dénonciation met en relief les liens existants entre l'exploitation économique des peuples indiens et leur utilisation comme masse de manoeuvre dans les mécanismes de la représentativité politique du pays. Le sénateur Carlos Forero, représentant de "Tacna libre", province péruvienne sous contrôle de l'armée chilienne, désignait l'utilisation du registre militaire dans le processus électoral : "(...) Les "gamonales", ces gros propriétaires qui ont à leur disposition 300 ou 400 ouvriers, considèrent ces bras comme indispensables pour le travail dans leurs propriétés ; mais quand arrive le temps de la conscription, ils cachent ceux qui sont appelés à faire leur service national. Ils font passer avant le service dans leurs domaines et après celui à la patrie... Alors, lorsque ces "gamonales" sauront que leurs "peones", qu'ils auront soustrait au service militaire, ne pourront pas voter parce qu'ils ne sont pas inscrits dans les registres militaires, ils comprendront qu'ils ne peuvent plus en disposer comme des troupeaux de bétail, pour qu'ils viennent voter pour X ou Y, sans savoir ce qu'ils font, sujets à la pratique humiliante du vote par consigne...". Diario de los Debates de la H. Cámara de Senadores. Primera Legislatura Extraordinaria de 1914, Lima, Emp. Tip. Lártiga, 1917, 659-lxxxiii p.

[62] Il avait été ministre du développement (Fomento), entre 1908-1912, pendant le premier régime du président Leguía. Ce n'était peut-être pas le fait du hasard que cette réflexion ait pu se développer au sein d'un organisme qui se voulait l'un des piliers du régime pour développer l'"éducation par le travail".

[63] Parmi ses ouvrages les plus importants : Alocución dirigida a los alumnos de la Escuela Nacional de Artes y Oficios, con motivo de la conmemoració de la hecatombre de Arica, Lima, Tip. El Lucero, 1927, 13 p. El nacionalismo y la industria ; la educación del indio, Lima, Tip. El Lucero, 1927, 96 p. Instrucción y Educación. Proyecto de Reforma de la Instrucción Secundaria, Lima, Tip. Pedraglio, 1927, 79 p. La Industria Moderna, Lima, Imp . Torres Aguirre, 1927, 172 p. Ce personnage glissera, dans les années 30, vers le corporatisme et les sympathies pour le régime fasciste italien de B. Mussolini.

[64] Francisco ALAYZA y PAZ SOLDAN, El nacionalismo y la industria, op. cit., p. 74. "... Pourquoi ne commençons-nous pas par utiliser ce que nous avons, en donnant le titre de citoyen à ceux qui en ont le droit ? Quels meilleurs travailleurs, quels meilleurs producteurs et agriculteurs pourrions-nous trouver, que ces hommes qui, au cours des siècles passés, ont rempli l'empire de cultures, de canaux et de routes ? Par devoir, par nécessité, et pour notre propre intérêt, nous devons profiter de cette énorme force latente enfermée dans nos sierras, tel l'ingénieur qui profite de l'énergie en puissance des lacs de la cordillère...".

[65] "... le fractionnement des gros domaines agraires, propriété de l'état, ou son achat à ses propriétaires actuels, pour être distribués..., obtenant de la sorte le but poursuivi avec cette politique rédemptrice...". C'est nous qui soulignons.


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