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La brève relation qui suit, consacrée à une expérience de terrain de quatre mois à Caracas à la fin de l'année 1995, soulève le problème de cette histoire impossible qui, un jour ou l'autre, contraint le chercheur à accepter l'inéluctable, à se contenter d'hypothèses incertaines et d'approximations hasardeuses, autrement dit à "jeter des ponts sur des béances mal sondées"[1] au mépris de l'exactitude et de l'exhaustivité rêvées.
L'arlésienne
J'arrivai dans la ville natale de Bolívar avec un projet de recherche bien précis, concernant l'influence du philosophe thomiste Jacques Maritain (1882-1973) sur les élites catholiques latino-américaines. La bien maigre bibliographie consacrée au sujet, ainsi que des recherches antérieures en Argentine et au Chili, m'avaient permis de formuler un certain nombre d'hypothèses sur les "courroies de transmission" du maritainisme vers l'Amérique latine, et surtout de relever un nom, celui de Julio González, dont le rôle était considéré comme déterminant dans la diffusion de la pensée de Maritain au Venezuela à partir de la chute de Marcos Pérez Jiménez, en 1958. Ce González, sur lequel il s'était rapidement avéré impossible d'obtenir le moindre renseignement en France, que ce soit dans les fichiers de bibliothèques spécialisées ou par le biais de l'ambassade vénézuélienne, était notamment évoqué en ces termes dans un article digne de foi puisque rédigé par l'un des bons connaisseurs de Maritain au Venezuela, Arístides Calvani[2] :
"Une des personnes qui eut une part très importante dans la diffusion de la pensée de Maritain, Julio González, était à la tête d'une librairie et avait lui-même organisé un centre permanent pour l'étude du maritainisme"[3].
Sans plus de précisions, le renseignement était certes maigre, mais le fait de disposer d'un nom précis me laissait espérer davantage d'informations sur ledit personnage lors d'un séjour de terrain.
Première déception dans les locaux de la Biblioteca Nacional, au pied du Panthéon, lorsque l'écran de l'ordinateur puis les fichiers-papier demeurèrent désespérément muets malgré plusieurs heures de recherche : González n'avait, semblait-il, pas publié le moindre ouvrage qui m'aurait au moins permis de recueillir quelques données biographiques.
J'obtins alors un rendez-vous que je considérais comme crucial pour mes investigations, avec le Dr Enrique Pérez Olivares, avocat de son état, mais surtout lui-aussi disciple et excellent connaisseur de Maritain, ancien président de la section vénézuélienne de l'Institut International Jacques Maritain, ministre de l'Instruction Publique lors de la première présidence de Caldera et idéologue du Partido Social-Cristiano Copei. Après une heure de discussion à bâtons rompus, durant laquelle avaient été évoqués les grands noms du maritainisme et la place de l'oeuvre du philosophe dans la maturation idéologique de la démocratie chrétienne au Venezuela, je restai sur ma faim concernant mon homme et sa librairie, et posai alors à mon interlocuteur la question fatidique :
"Vous n'avez pas évoqué le rôle de Julio González, dont j'ai cru comprendre qu'il était essentiel. Qu'en est-il exactement ?".
Silence, puis réponse laconique.
"Oui, effectivement, il fut un personnage important dans la diffusion du maritainisme au Venezuela, mais il est difficile d'en dire plus. Il y avait bien cette librairie où les jeunes militants démocrates-chrétiens de la fin des années 50 se réunissaient, achetaient des livres et acquéraient au fil des mois une culture politique, mais González lui-même était très mal connu. Il avait également lancé une revue, du même nom que la librairie, Nuevo Orden, mais elle n'a pas vécu longtemps"[4].
J'avais obtenu un second nom après celui de González, celui de sa librairie. Si ce n'est qu'il ne vivait plus, je n'en savais pas plus sur le personnage, ce qui était étonnant dans la mesure où Pérez Olivares était une des plaques tournantes des réseaux que je tentais de reconstituer ; mais au moins l'Hemeroteca Nacional n'allait pas manquer de me livrer les précieux numéros de la revue. J'étais sur la bonne piste.
J'ai commencé à m'interroger sur les conditions de conservation des archives au Venezuela lorsque l'ordinateur de l'Hemeroteca m'infligea un second refus d'obtempérer. Comment était-ce possible qu'une revue, non clandestine, ait pu échapper aux mailles d'un dépôt légal qui ne devait pas manquer d'exister ? Fallait-il imputer l'Absence à la négligence d'un conservateur un peu distrait à la charnière des années 50 et 60 ? Cela dit, rien n'était perdu, puisque je devais encore rencontrer quelques personnages dont j'attendais beaucoup, et surtout consulter les fonds de l'Instituto de Formación y Educación Demócrata-Cristiana (IFEDEC) et du Centro de Estudios de la Experiencia Social-Cristiana en Venezuela (CEESCV), présentés comme les plus exhaustifs sur le catholicisme vénézuélien contemporain.
Je passerai rapidement sur l'exploration de ces archives de l'IFEDEC et du CEESCV, qui apportèrent énormément d'éléments d'un point de vue général pour mes recherches en cours, mais strictement rien sur González et Nuevo Orden. La revue était peut-être présente dans les caves de l'IFEDEC, en cours de classement et accessibles sous aucun prétexte, mais rien n'était moins sûr. Après deux mois à Caracas, je n'avais toujours rien à dire sur l'un des personnages que je considérais comme centraux pour le chapitre vénézuélien de la thèse à venir. Restait l'annuaire, d'éventuels descendants conservant précieusement des archives privées, mais il y avait malheureusement trop de González pour oser espérer...
Mémoires défaillantes et contingences sismiques
C'est quelques jours avant mon départ que je parvins à glaner les informations les plus précises que je détienne à ce jour. Suite à une entrevue avec Rafael-Tomás Caldera[5], l'un des fils du leader historique de la démocratie chrétienne vénézuélienne, immergé depuis toujours dans les réseaux gravitant autour du Copei, j'entrai en contact avec le Dr Pedro Paúl Bello qui m'accueillit avec chaleur et attention. Cet homme d'une soixantaine d'années avait été ami avec González, et je pouvais légitimement en attendre monts et merveilles[6].
Quelle ne fut pas ma déception ! Certes, il avait bien connu Julio, et ils avaient partagé des expériences communes de militantisme, au temps de Nuevo Orden notamment. D'où venait le personnage ? Nul ne le savait, car il était très secret sur ses origines et entretenait un mystère volontaire sur une carrière d'autodidacte sans doute, dont il ne tirait guère de fierté. Catholique convaincu, confiant dans les chances de succès du Copei lors des premières élections après le rétablissement de la démocratie en janvier 1958, il avait ardemment milité, à la base apparemment, lors de la campagne électorale, et avait été profondément marqué par la défaite qui propulsa le leader de l'Acción Democratica, Rómulo Betancourt, à Miraflores, imputable selon lui au manque de formation idéologique et doctrinale de la plupart des cadres et membres du parti. D'où l'idée d'organiser conférences et séminaires de formation, dans le cadre d'un éphémère Instituto de Estudios Sociales "Pro-Pueblo" Jacques Maritain sis dans le quartier de La Florida, puis de créer une librairie qui permettrait de distribuer à Caracas les classiques de la culture politique catholique contemporaine et du social-christianisme, au premier chef Jacques Maritain, Emmanuel Mounier ou encore le Père Lebret. De la même démarche procédait le lancement de la revue Nuevo Orden, dont le premier numéro parut en mars 1961.
Mais bien d'autres questions essentielles demeuraient en suspens. Comment González avait-il découvert l'oeuvre de Maritain ? En Europe, aux Etats-Unis ? Connaissait-il personnellement le philosophe, ou avait-il au moins entretenu avec lui une correspondance ? Possible[7]... Comment étaient financées la librairie, la revue ? Peut-être par le Copei, peut-être par d'autres partis démocrates-chrétiens d'Amérique latine, chilien notamment... Combien de numéros de la revue étaient sortis ? Difficile à dire avec plus de trente ans de recul... Une dizaine, une vingtaine peut-être... Où est-il possible de les consulter ? Aucune idée... N'existe-t-il pas des archives privées ou familiales ? Non, car Julio González a péri lors du tremblement de terre qui frappa durement Caracas en juillet 1967, et réduisit l'appartement où il résidait et tout ce qu'il possédait en poussière, au point que l'on ne retrouva même pas son corps. "Dernier avatar d'un destin placé sous le signe du mystère", selon le Dr Bello.
Histoire et conjectures
C'est ainsi que s'envolèrent mes derniers espoirs de dresser une biographie, fût-elle sommaire, de Julio González. Parce qu'on ne peut écrire l'histoire uniquement avec des "peut-être" ; parce qu'indépendamment de toute conception positiviste de l'histoire, de toute dévotion au fait brut, de simples suppositions ne remplaceront jamais quelques données avérées sur lesquelles appuyer pensée, hypothèses et raisonnement.
Quelques jours après notre première rencontre, le Dr Bello me rappela pour me confier des documents qu'il avait exhumés de ses archives personnelles[8]. Quatre numéros de Nuevo Orden, dont la richesse me fit regretter de ne pas pouvoir en consulter la collection complète, sur l'étendue de laquelle je m'interroge d'ailleurs toujours ; les photocopies de lettres qu'avait reçues González, prouvant qu'il entretenait des liens étroits, parfois amicaux semble-t-il, avec diverses personnalités de la démocratie chrétienne chilienne comme Jaime Castillo Velasco et Jacques Chonchol, ou encore les réseaux français d'Economie et Humanisme groupés autour du Père Louis-Joseph Lebret. Autant d'éléments importants pour mes recherches, confirmant un certain nombre d'intuitions -par exemple, l'existence de réseaux internationaux qui ont pu tenir lieu de vecteurs du maritainisme vers l'Amérique latine- sans pour autant me permettre d'en déduire des certitudes. Peut-être un jour le hasard, par le biais de la découverte de je-ne-sais-quel fonds d'archives, permettra-t-il de compléter ces fragments de la vie de Julio González, dont ce qui en furent les plus familiers ignorent peut-être encore l'essentiel.
Cela dit, au-delà de ce cas particulier qui n'a de valeur qu'illustrative, et dont l'importance peut à juste titre n'apparaître que relative -voire dérisoire-, émergent deux problèmes que je tiens à mettre en exergue en guise de conclusion. Le premier, déjà évoqué à de multiples reprises dans les pages de cette revue, concerne la conservation des archives en général, et des archives latino-américaines en particulier : quelles sont, concrètement, les politiques menées par les différents Etats à cet égard ? Question méritant une enquête approfondie, d'autant plus cruciale qu'elle ne relève pas d'une simple préoccupation d'historien pointilleux, avare de son temps, soucieux de son confort lorsqu'il part sur le terrain, en quête d'archivages pratiques et exhaustifs, mais concerne également la construction identitaire de nations toujours en quête d'une intégration qui passe nécessairement par le biais d'une relecture problématique de leur passé. Le second problème que pose cette histoire par bribes n'est pas moins fondamental, ne serait-ce qu'au vu des trois dernières décennies en Amérique latine, et met en jeu l'idée que chacun peut se faire de l'histoire : l'absence (accidentelle, fortuite, comme a priori dans le cas de González) ou -variante bien connue- la disparition (délibérée, intentionnelle) de telles ou telles sources justifient-elles que l'historien se contente de conclure à l'impossibilité d'écrire l'histoire ? Auquel cas les "disparus" de la dictature argentine (1976-1983), largués d'avion au large de Punto Indio, ceux des ranchos de Caracas aujourd'hui encore, et tous les autres[9], n'auraient pas droit de cité dans nos livres, faute d'archives ? Peut-on, autrement dit, tolérer de faire sciemment l'impasse sur cette histoire des "effacés", sur cette histoire qui ne laisse pas de traces, ou dont les traces restent dissimulées par de frileuses démocraties restaurées goûtant davantage l'amnistie-amnésie que l'exhumation d'un cuisant passé ?
[1] Antoine PROST, Douze leçons sur l'histoire, Paris, Seuil, 1996, p. 265.
[2] 1918-1986. Juriste de formation, ancien étudiant de l'Université Catholique de Louvain, il gravita dès l'après-guerre dans les milieux démocrates-chrétiens vénézuéliens et fut ministre des Relations Extérieures à l'époque de la première présidence de Rafael Caldera (1969-1974).
[3] Arístides CALVANI, "L'influenza di J. Maritain sul pensiero politico-sociale in Venezuela", in Roberto PAPINI (dir.), Jacques Maritain e la società contemporanea, Milan, Massimo, 1978, p. 342.
[4] Entrevue avec Enrique Pérez Olivares, Caracas, 01/11/1995.
[5] Entrevue du 23/11/1995.
[6] Entrevue du 25/11/1995.
[7] Depuis cette entrevue avec le Dr Bello, j'ai acquis la certitude que les deux hommes avaient échangé quelques lettres et s'étaient même rencontrés en France : en témoigne une lettre de González à Maritain ayant miraculeusement refait surface aux archives du Cercle d'Etudes Jacques et Raïssa Maritain de Kolbsheim (Bas-Rhin).
[8] Entrevue du 29/11/1995.
[9] On recense, à l'heure actuelle, au moins 90 000 cas de "disparition" en Amérique latine, dont les responsables sont la plupart du temps bien connus, mais bénéficient toujours d'une complaisante impunité. Cf. Maurice LEMOINE, "En Amérique latine, la 'sale guerre' perdure. 'Disparitions', répression, impunité...", Le Monde Diplomatique, ndeg.503, février 1996, p. 16.
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Copyright © 1997 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517