Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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La dette publique en Amérique latine en perspective historique

Compte rendu par Jean Piel

Reinhardt LIEHR (éditeur), La dette publique en Amérique latine en perspective historique, Francfort/Madrid, Vervuert Verlag/Iberoamericana, 1995, 527 p. [en espagnol et en anglais]

Sous la direction de Reinhardt Liehr, professeur à l'Université libre de Berlin et spécialiste de l'histoire économique du Mexique et de l'Amérique centrale, ont été publiés les Actes du Symposium international qui s'est tenu à Berlin en novembre 1989 sur un thème essentiel à la compréhension du présent et du passé de ce sous-continent : l'histoire de la DETTE PUBLIQUE en Amérique latine depuis son Indépendance (politique) jusqu'à nos jours. Regroupant les interventions de quatorze spécialistes internationaux, historiens et économistes, cet ouvrage intéressera donc ceux des économistes qui restent ouverts aux comparaisons entre les problèmes d'actualité et leurs antécédents historiques plus lointains. Il devrait intéresser également ceux des historiens[1] qui ne réduisent pas la spécificité de leur objet d'étude latino-américain à ses seules dimensions politico-idéologiques ou idéologico-culturelles -au prix d'une dérive inconsciemment ou consciemment holiste ou, pis, fondamentaliste.

Ces 14 communications couvrent, grosso modo, l'ensemble du champ géographique latino-américain, pays par pays ou région par région, et l'ensemble de la période contemporaine de la fin du XVIIIème siècle à nos jours. S'y ajoutent des considérations historiques ou de théorie économique générales, qui achèvent d'en faire à notre connaissance le premier travail de synthèse de ce type sur ce problème. En voici la liste :

Albert FISHLOW (Université de Berkeley), "La dette publique en Amérique latine au XIXème siècle : théorie et pratique" [en anglais]

Manfred NITSCH (Université de Berlin), "La théorie économique et la dette extérieure latino-américaine" [en anglais]

Marcello CARMAGNANI (Université de Turin et Collège de Mexico), "Les finances de trois Etats libéraux : Argentine, Chili, Mexique (1860-1910)" [en espagnol]

Rory MILLER (Université de Liverpool), "Le marché des capitaux de Londres et la dette publique latino-américaine (1860-1930)" [en anglais]

Samuel AMARAL (Université du Nord-Illinois), "La dette publique de Buenos Aires de 1800 à 1850" [en espagnol]

Roberto CORTES CONDE (Université San Andres de Buenos Aires), "La dette extérieure publique de l'Argentine de 1880 à 1906" [en espagnol]

Eduardo CAVIERES (Université de Valparaiso), "La dette interne et externe du Chili de 1820 à 1880 : attitudes et décisions dans les politiques économiques du XIXème siècle" [en espagnol]

Maria Barbara LEVY (Université de Rio de Janeiro), "La dette publique intérieure et extérieure du Brésil de 1824 à 1913" [en anglais]

Barbara TENENBAUM (Librairie du Congrès à Washington), "Marché de la monnaie et dette interne au Mexique de 1821 à 1855" [en anglais]

Javier PEREZ SILLER (doctoré à Paris I en 1995), "Dette et consolidation du pouvoir à Mexico de 1867 à 1896 : les bases de la modernité porfiriste" [en espagnol]

Carlos MARICHAL (Collège de Mexico), "Emprunts extérieurs, banques et marché du capital au Mexique de 1880 à 1910" [en anglais]

Alfonso W. QUIROZ (Baruch College, New York), "Dette publique et structure financière interne au Pérou de 1850 à 1914" [en anglais]

Reinhardt LIEHR (Université libre de Berlin), "Dette intérieure et extérieure de la République fédérale d'Amérique centrale : 1823-1838" [en espagnol]

Comme on le voit, cet ouvrage est donc une contribution de poids pour quiconque s'interroge sur l'IDENTITé de l'Amérique latine et la question de savoir si elle possède vraiment une communauté de destin historique. Depuis vingt ou trente ans, la mode a été d'insister sur ses pluralités post-coloniales : sociales, ethniques, idéologiques, nationales, géo-stratégiques. Depuis la célébration du Cinquième Centenaire de la "découverte" par Christophe Colomb, le pendule retourne vers l'exaltation de ses unités culturelles : linguistiquement ibérique, religieusement catholique, juridiquement et culturellement ibéro-latine "pré-moderne". Cet ouvrage vient nous rappeler opportunément que la modernité y a modelé une autre communauté de destin historique depuis son Indépendance politique : celle de la "dette impayable", avec toutes ses conséquences répétitives depuis deux siècles (succession de cycles de démarrages économiques frustrés puis d'endettements chaque fois aggravés). "Décennies perdues" et "crises de la dette" ne sont donc pas des nouveautés de l'histoire latino-américaine récente (depuis 1975), elles n'ont cessé d'être les réalités permanentes et structurelles-structurantes d'une commune personnalité historique : incomplètement "latine", mais perpétuellement endettée. Qui pourra raisonnablement nier que cela ait pesé de tout son poids dans la formation des "personnalités de base" de l'incomplète modernité latino-américaine, populaires ou d'élite, depuis six ou sept générations -d'un poids au moins égal à celui de la scolastique suariste ou des penseurs libéraux européens ? Il y aurait donc place, malgré tout, pour une histoire économique (non économiciste) de l'Amérique latine ? C'est le premier mérite de cet ouvrage que de nous le rappeler avec force.

Son second mérite, c'est de contribuer à nous montrer et nous expliquer, à partir de cas historiques concrets, comment cela s'est fait entre 1820 et 1930 (et de nous suggérer comment cela continue de se faire jusqu'à nos jours). Malgré la pluralité problématique des auteurs et la diversité casuistique des situations étudiées, ce livre contribue en effet à ébaucher une théorie historique des cycles de reproduction aggravée de la dette non seulement pour l'Amérique latine, mais pour tout pays en situation de capitalisme périphérique à partir du moment de son indépendance politique (cf. Asie, Afrique et pays arabes depuis 1960). Dans le cas de l'Amérique latine étudiée ici, on voit bien comment se succèdent de 1820 à 1930 TROIS cycles d'endettement et comment ils se terminent à chaque fois par l'aggravation de la dette extérieure. Périodiquement, dans des conditions internationales et technologiques certes en partie renouvelées, semble se produire le même scénario. Au départ trois périodes courtes d'endettement interne et externe accéléré, fondé sur des espérances développementalistes à terme : de 1822 à 1826, de 1860 à 1870, de 1895 à 1902. Ensuite trois périodes d'incapacité de l'Etat à réduire la dette ainsi constituée, soit faute du développement espéré (de 1826 à 1850), soit faute de capacité à mobiliser les bénéfices (privés) de la croissance enfin atteinte au service de la dette et/ou du développement d'un marché capitaliste intérieur modernisé, articulé, multidimensionnel et producteur d'accumulation interne suffisante (de 1870 à 1895, de 1902 à 1935). Enfin, pour terminer ce cycle, des catastrophes retentissantes où se préparent les nouvelles conditions de redémarrage du cycle : banqueroute pérouano-bolivienne de 1873 à 1888, révolution mexicaine de 1910-1919, crise latino-américaine généralisée et guerre du Chaco de 1928 à 1935.

Défini ainsi le cadre général, macro-économique, qui dicte les règles du jeu et les rythmes communs de la dette à toute l'Amérique latine dans la période, restent à comprendre les mécanismes internes à chaque pays ou chaque région qui, à la fois, les singularisent par rapport à l'ensemble mais, également, leur sont en partie communs. C'est le troisième mérite de nombre de communications de cet ouvrage de bien les montrer. Dans le cas du Pérou par exemple, étudié ici par Alfonso Quiroz mais qui nous est mieux connu en France grâce aux divers travaux présentés en Sorbonne depuis 1970[2], on vérifie en effet ce que signale Reinhardt Liehr dans son introduction générale au livre. Comme les libéraux d'Europe, les libéraux péruviens (et latino-américains) parvenus au pouvoir avec l'Indépendance, en liquidant la fiscalité d'Ancien Régime, héritent d'un Etat endetté (en particulier par les coûts des guerres d'indépendance). Mais, surtout, ils ne réussissent à reconstruire qu'un Etat DEFICITAIRE, écartelé entre ses besoins internes de développement -énormes : tout est à construire- et la faiblesse de sa fiscalité (fondée sur les faibles excédents prélevables sur une société largement pré-capitaliste, pré-technique, voire pré-monétaire). Par voie de conséquence un Etat FAIBLE, malgré la rudesse de ses caudillos et de leur primitif appareil militariste. Pour accroître son efficacité, gage de modernisation, l'Etat doit donc EMPRUNTER, soit auprès des consignataires nationaux du capitalisme mercantile puis financier international, soit directement (après 1890) sur les principales places financières internationales (Londres jusqu'en 1913, Wall Street après 1924).

Cet Etat déficitaire réussit-il par miracle à disposer de nouvelles ressources fiscales (guano au Pérou entre 1840 et 1873 ; pétrole du Venezuela après 1920) ? Il voit alors s'évaporer son crédit retrouvé dans le service de la dette intérieure contractée auparavant auprès des consignataires nationaux puis, quand sa crédibilité est à nouveau perdue, dans le service d'une dette extérieure aggravée par la reconversion de la dette interne en dette externe et le service de nouveaux emprunts extérieurs, uniques moyens de faire face aux échéances anciennes -mais en hypothéquant un peu plus l'avenir. Loin de servir à l'extinction de la dette, les périodes de croissance servent au contraire par ces mécanismes à l'aggraver, que ce soit pendant la période de "l'impérialisme informel" du capitalisme commercial de libre-échange (de 1820 à 1870) ou celle de l'avancée et du triomphe de "l'empire informel" nord-américain (de 1890 à 1970) ou, plus généralement, de ce que les marxistes (en particulier) appellent le classique "impérialisme financier".

Entre 1820 et 1930, ce cercle vicieux de la dette latino-américaine était-il dépassable ? Dans les conditions internes et internationales du sous-continent de l'époque : c'est douteux. L'aura-t-il été depuis 1930, l'est-il aujourd'hui ? C'est la question que posent, implicitement ou explicitement dans l'ouvrage, les articles d'Albert Fishlow et Manfred Nitsch en affrontant le problème posé par le titre du volume à partir des théories économiques actuelles susceptibles d'en rendre compte analytiquement et/ou de le résoudre techniquement. Si je les comprends bien, leur réponse ne me paraît guère optimiste. Légitimement, me semble-t-il, à l'heure du triomphe apparent de la "globalisation" néo-libérale si favorable, en Amérique latine, au jeu de la renégociation brutale de ses (pauvres) avantages comparés ricardiens exercés aux dépens de ses (discutables) acquis économiques keynesiano-nationalistes ou keynesiano-développementistes hérités de la période antérieure (de 1935 à 1975).

Le Sisyphe latino-américain semble donc, plus que jamais, enchaîné au roc de sa dette extérieure et l'on ne voit guère, dans les circonstances politiques internes et internationales actuelles -dont le présent ouvrage contribue à éclairer les antécédents historiques structurants- à quelles CONDITIONS il pourrait s'en libérer à court ou moyen terme. C'est pourtant à ces conditions qu'avaient tenté de s'attaquer de 1930 à 1975 tous ceux qui, de bonne foi, avaient rêvé de cicatriser "les veines ouvertes de l'Amérique latine" : révolutionnaires, réformistes, populistes, nationalistes, développementistes. Pourquoi, finalement, semblent-ils avoir échoué après 1975 ? Pouvaient-ils réussir ? C'est une question que cet ouvrage n'aborde pas, puisqu'il avait arrêté prudemment par avance sa séquence historique à 1930. C'est dommage !

Sous peine de tomber sous l'accusation de contribuer à diffuser le défaitisme historique actuellement de rigueur, cette excellente contribution à la réflexion sur l'histoire de la dette en Amérique latine en appelle donc une autre : sur le même sujet, mais pour la période de 1930 à 1975.


[1] Catégorie d'historiens qui semble, en France, se faire rare ces derniers temps ! Pas un historien français à ce Symposium où, seuls, trois des quatorze participants édités (latino-américains doctorés en France) auraient pu témoigner de l'importance que l'Ecole des Annales accordait autrefois aux questions d'histoire économique dans la compréhension de la dynamique -y compris culturelle et idiosyncratique- des sociétés (importance que certains croient aujourd'hui pertinent de dénoncer comme ce qui aurait été les excès "quantitativistes" ou "économicistes" des latino-américanistes de "l'Ecole des Annales" du temps où elle existait encore).

[2] Cf. Heraclio BONILLA, Les emprunts extérieurs du Pérou pendant l'ère du Guano de 1840 à 1930, thèse de doctorat d'Etat à Paris I, 1971 (direction Pierre Vilar) ; Jean PIEL, Capitalisme agraire au Pérou de 1840 à 1930, thèse de doctorat d'Etat à Paris I, 1974 (direction Pierre Vilar) ; Pablo LUNA, Fiscalité et finances au Pérou de 1900 à 1929, thèse de doctorat nouveau régime à Paris VII, 1990 (direction Jean Piel).


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