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Cette idée de progrès dans l'aménagement urbain reprend celle développée par les philosophes des Lumières au XVIIIème siècle. Ces derniers situent en effet les événements historiques sur une ligne continue et ascendante qui conduit les sociétés de la "barbarie" à la "civilisation" et qui a pour but le "bonheur" et la "perfection". Pour que la notion de progrès existe, il faut donner au temps un sens, une direction positive, une trajectoire unique. D'après Mircea Eliade, l'idée de temps linéaire "est un produit particulier" de l'Occident judéo-chrétien ; "c'est une métaphore primaire de l'histoire biblique : Dieu crée la Terre une seule fois"[2]. Les éléments du passé s'additionnent aux éléments du présent et ils gardent un lien causal. Le temps parfait, le meilleur des mondes, la ville idéale se trouvent toujours dans l'avenir[3].
Nous croyons que le fait de trouver une ligne droite répétitive dans notre approche géométrique aussi bien que dans le discours du progrès, n'est pas une coïncidence. Il s'agit de deux langages différents utilisés, le premier par les hommes politiques, le second par les aménageurs de la ville. Dans le cas de la transformation de Mexico au XIXème siècle, les uns et les autres font cependant partie de la même élite. Nous essayerons de montrer, à travers le cas du Paseo de la Reforma, la correspondance entre les formes urbaines (concrètes) et les idées (abstraites)[4], ainsi que la façon de matérialiser une définition temporelle (celle de progrès) dans l'espace de la ville. Au moment où l'on écrit cet article, une commission de spécialistes discute encore de la pertinence de réaménager cette fameuse avenue afin de lui donner une cohérence chronologique, "une continuité avec les périodes les plus représentatives de l'histoire du Mexique" en érigeant deux nouveaux monuments[5].
García Bravo trace donc les rues sur le sol au moyen de cordes et de piquets tout en gardant le centre-ville des mexicas et leur orientation cosmique. Si le nouveau tracé n'est pas un échiquier parfait, c'est que Cortés lui a demandé d'épargner les palais de Moctezuma qui sont de forme rectangulaire, et aussi parce que García Bravo respecte le cours des canaux, moyen efficace de communication mise en place par les fabricants de chinampas[9]. Plus tard, en 1573, Philippe II ratifie cette géométrie militaire par les Ordenanzas, règlements émis par la couronne concernant, entre autres dispositions, la façon de fonder des villes.
Ces ordonnances parlent toujours d'une grande place centrale et de la possibilité de prolonger les rues car il n'y a pas de murailles comme dans la ville médiévale européenne ou les bastides de France. La traza, qui exclut explicitement les demeures indiennes, peut donc s'élargir mais de façon à ce que la grande place reste au centre de la ville. De leur côté, les Indiens habitent la périphérie de la traza dans des maisons d'argile crue placées dans des ruelles qui ne correspondent pas toujours à la géométrie régulière utilisée par les Espagnols[10].
Tout au long de la période coloniale, la traza garde son centre et son orientation Nord-Sud/Est-Ouest jusqu'au moment où se fait sentir l'influence française (seconde moitié du XVIIIème siècle) et où les promenades deviennent une mode[11]. Le vice-roi Bucareli fait alors tracer le Paseo Nuevo au Sud-Ouest de la ville pour que les élites puissent se promener comme en Europe. Ce travail public, où les aménageurs mettent en place des fontaines et des monuments, annonce un nouvel urbanisme.
Nous envisageons trois possibilités pour expliquer l'initiative de Maximilien : la première hypothèse, la plus euclidienne (et logique aux yeux de beaucoup d'historiens), c'est de raccourcir la distance entre deux points en traçant une ligne droite[14]. La deuxième est une affaire de sécurité, puisque la pente du terrain et l'existence de l'aqueduc à gauche du chemin en allant vers la ville, aurait pu favoriser un éventuel attentat contre l'Empereur. Se cacher dans les terrains nus dont le niveau par rapport à la chaussée était sensiblement plus élevé et ensuite s'enfuir, aurait été tout à fait possible pour un ennemi de l'archiduc autrichien[15]. C'est dans ces terrains élevés que deux hommes armés avaient été ainsi interpellés par la police craignant un attentat[16], un matin, lors du passage en voiture de Maximilien.
Enfin, la troisième hypothèse, celle que l'on va privilégier ici, tout en acceptant qu'une combinaison des trois est plus crédible, serait une volonté explicite du couple impérial d'aménager les espaces de ses domaines. Effectivement, Maximilien et Charlotte ont une vaste expérience d'aménagement urbain qu'il faut rappeler. En tant que gouverneur de la Lombardie (1857-1859) nommé par son frère François Joseph (Empereur d'Autriche), Maximilien avait décidé de dégager le Duomo de Milan en libérant la piazza des petites maisons qui entourent l'église, permettant ainsi d'apprécier la géométrie régulière du bâtiment. L'aménagement du Palais de Miramare à Trieste est aussi l'oeuvre de Maximilien, tandis que les jardins ont été embellis par son épouse. Il est alors compréhensible que, dès son arrivée à Mexico, la princesse Charlotte commence à aménager la promenade la plus fréquentée de la ville: l'Alameda.
En outre, Maximilien arrive avec un bagage urbanistique très large : il connaît très bien Vienne, Paris et Bruxelles, trois villes en pleine transformation. A la fin des années 1850 et au début des années 1860, il est témoin de la démolition des fortifications de Vienne et du commencement de l'aménagement de la Ringstrasse, série de boulevards qui entourent sa ville natale, et qui sont comparés souvent aux boulevards haussmanniens. Paris est aussi son modèle puisqu'il connaît les travaux du préfet Haussmann ; l'acceptation de la couronne du Mexique proposée par Napoléon III à l'archiduc, a été négociée pendant longtemps et Maximilien s'est rendu à Paris à plusieurs reprises, entre 1856 et 1864[17]. Quant aux travaux du bourgmestre Anspach à Bruxelles (1863-1879), il les a découverts lors de ses voyages en Belgique pour consulter son beau-père, le roi Léopold Ier, père de Charlotte. A Bruxelles, l'influence haussmannienne est évidente et revendiquée par Anspach, l'alignement des rues ayant la même force qu'à Paris[18].
La géométrie qui inspire les travaux d'aménagement de ces trois villes d'Europe est semblable. Cela peut être compréhensible, puisque Napoléon III, François Joseph et Léopold Ier sont à la tête de trois monarchies réputées libérales. C'est une époque de circulation d'argent et d'industrialisation très dynamique qui incite la cour impériale de chaque pays à faire partie des investisseurs et des capitalistes. Du point de vue de l'urbanisme, le XIXème siècle se caractérise par la transformation des grandes capitales. Paris, Vienne et Bruxelles ne sont pas les seuls exemples ; nous pourrions parler du Londres victorien ou du Saint-Pétersbourg du tsar Alexandre II. En Amérique latine, plus encore que le Mexique, le meilleur exemple est celui du Brésil, l'empereur Pedro II ayant transformé à l'haussmannienne Rio de Janeiro[19]. L'application des mesures libérales sur la propriété des terrains et la mise en valeur des biens fonciers de mainmorte, favorise la transformation des espaces urbains. En 1863, Napoléon III écrit ainsi à Maximilien :
"Ce qu'il faut au Mexique, c'est une dictature libérale, c'est-à-dire un pouvoir fort qui proclame les grands principes de la civilisation moderne, tels l'égalité devant la loi, la liberté civile et religieuse, la probité de l'administration, l'équité de la justice, etc."[20]
C'est également l'esprit rationnel de l'époque, héritage des Lumières, qui rend imaginable la reproduction de la géométrie urbaine du Second Empire Français par le Second Empire mexicain, et permet de reprendre à notre compte cette remarque de J. Starobinski à propos de la France révolutionnaire : "Tout se passe comme si les grandes notions d'égalité selon la nature ou d'égalité devant la loi trouvaient immédiatement leur expression spatiale par la règle et le compas. La géométrie est le langage de la raison dans l'univers des signes"[21].
Une inspiration du même ordre (géométrique et libérale), fait tracer à Maximilien une voie impériale en ligne droite, inaugurée en grande pompe en 1865, en même temps que le Ringstrasse à Vienne. Maximilien veut une géométrie urbaine digne d'un Empereur Habsbourg, peu importe qu'elle soit tracée au milieu des landes. Il veut une diagonale impériale comme à Versailles ou à Rome qui font, toutes les deux, partie de son bagage urbanistique. Si la promenade n'est pas achevée par Maximilien c'est que son empire est de courte durée (1861-1867). Néanmoins, la mort de Maximilien ne tue pas sa géométrie. Bien au contraire, la promenade de l'Empereur devient le Paseo de la Reforma à la victoire des libéraux, et sera aménagée successivement pour atteindre son essor en 1910, lors de la célébration, par le général Porfirio Díaz, du Centenaire de l'Indépendance.
La construction de cette diagonale a entraîné la perte de la notion de centre-ville car elle a entamé l'extension de la ville vers le Sud-Ouest. Israel Katzman a montré combien au début du XXème siècle les habitants de la ville placent leur centre perceptible au carrefour du Paseo de Bucareli, Avenue Juárez et la Reforma, c'est-à-dire, sur le rond point nommé El caballito (voir plan à la fin de cet article). Ce phénomène a été profitable aux promoteurs qui proposent des lotissements situés au Nord de Chapultepec, comme s'ils étaient "aussi proches du centre-ville que le Palais National"[22]. Apparemment il y a un déplacement du centre-ville, mais nous croyons plus à la bipolarité représentée géométriquement par El Zócalo d'un coté, et le Château de Chapultepec de l'autre.
Quoi qu'il en soit, le centre des mexicas et de la traza espagnole perd son caractère statique, ce qui nous suggère une autre lecture des espaces de la ville : la notion de centre-ville chez les Mexicains avant 1865, est composée d'un ensemble statique (la grande place) qui réunit dans ses quatre faces, les institutions du pouvoir : l'Eglise (représentée par la Cathédrale), les commerçants (représentés par le portal de mercaderes), le pouvoir royal (représenté par le Palais), et le pouvoir local (représenté par le bâtiment du Conseil Municipal). De son côté, Maximilien propose de façon implicite la notion d'un centre qui n'est plus lié physiquement aux institutions. On dirait qu'il veut s'en détacher. L'Eglise et les élites conservatrices, propriétaires du commerce et maîtres du pouvoir politique de la ville, sont en conflit permanent avec l'archiduc en raison de ses tendances libérales. La géométrie urbaine de Maximilien est une géométrie plus dynamique ainsi que plus personnalisée ; elle ouvre des espaces afin qu'il puisse y circuler. En ce sens, le message que l'on peut retenir de l'urbanisme de Maximilien est : "le pouvoir m'accompagne"[23].
Le premier personnage "clef" de l'histoire nationale, devenue monument en 1877, est le génois Christophe Colomb. Le jour de l'inauguration de sa statue, l'écrivain mexicain Francisco Sosa a lu un discours dont l'extrait suivant est révélateur :
"Le nom de Colomb enferme donc, pour nous, la clef de notre histoire ; il est la base de la société dans laquelle on vit ; c'est à lui que nous devons la jouissance de la civilisation, les rapports avec les peuples cultivés, notre progrès moral, bref, tout ce que nous pouvons signifier dans le catalogue des nations"[25].
Concernant l'identité mexicaine, l'Europe joue un rôle fondateur. Les Mexicains ne sont que par rapport à l'Europe. La construction de l'identité mexicaine est un processus d'acceptation tacite de la vision européenne du monde. D'après le langage urbanistique qui parle à travers des signes, des monuments, des lignes sur le terrain, l'identité mexicaine a aussi, depuis 1887, un ingrédient indigène. Sur le deuxième rond point du Paseo de la Reforma, le Général Porfirio Díaz inaugure la statue de Cuauhtémoc, dernier tlatoani des mexicas qui a vécu la défaite finale. Une ligne droite, celle de Reforma, lie ainsi le symbole de la période précolombienne (monument à Cuauhtémoc) au symbole de l'arrivée des européens en Amérique (monument à Colomb) et à celui de la période coloniale représenté par la statue équestre de Charles IV, placée à une extrémité de l'avenue, à partir de 1852. Il y a une conception linéaire de l'histoire, une conception progressive. Pour les aménageurs, le progrès est un chemin en ligne droite. De Cuauhtémoc, dit l'antiquaire Alfredo Chavero dans le discours d'inauguration du monument, "le Mexique a appris que, quand on ne peut pas vaincre, on peut toujours mourir"[26]. L'indigène noble et mort est le bienvenu dans l'historiographie porfirienne, il peut désormais faire partie de la ligne du progrès[27] ; en revanche, l'indien vivant, celui qui habite les barrios tordus et qui conçoit le temps comme un cycle, est hors du progrès historique[28]. Tel est le message que nous recevons de notre lecture urbanistique.
Le lotissement et la construction dans les terrains adjacents au Paseo de la Reforma à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, renforce la vision de la bipolarité géométrique. Les élites s'y font construire des maisons champêtres et, au fur et à mesure que la ville s'étend vers le Sud-Ouest, les activités récréatives des familles aisées sont aussi déplacées. Dans le centre-ville, les bâtiments coloniaux délaissés par les élites et abandonnés par le clergé lors de l'expropriation, sont occupés par d'innombrables familles pauvres qui divisent les édifices en petites demeures d'une ou deux pièces[29]. Au début du XXème siècle, du côté Sud de Reforma, on développe le projet urbain le plus européen du pays : la Colonia Juárez.
La Colonia Juárez fait partie de l'élan modernisateur du porfiriat. C'est le "petit Paris" dont rêvent les élites depuis un demi siècle[30]. Du point du vue urbain, la Colonia Juárez est une ville ex nihilo tracée en quadrillage et orienté Nord-Est/Sud-Ouest selon l'axe de Maximilien. L'ordre cosmique des Mexicas est rompu définitivement. Il est intéressant de donner ici une autre lecture aux espaces ordonnés par les promoteurs fonciers : la nouvelle orientation des rues enlève au tracé de Maximilien son caractère majestueux de diagonale puisque par définition, une diagonale coupe les rues en angles obtus ou aigus, mais dans le tracé des colonias adjacentes à Reforma les rues sont orthogonales au Paseo. En effet, c'est le tracé des colonias Juárez et Cuauhtémoc qui réoriente la ville. Il y a pourtant un antécédent : d'après une carte préparée par María Dolores Morales, la colonia Limantour qui a été tracée avant la Juárez, suit l'orientation d'un axe parallèle au Paseo de Bucareli ; l'orientation de la traza est donc déjà modifiée avant la fin du XIXème siècle[31].
En 1910, pour les fêtes du Centenaire de l'Indépendance du Mexique, le gouvernement de Porfirio Díaz décide d'élever sur un autre rond-point de Reforma un énorme monument qui ressemble aux colonnes de la Bastille à Paris (1840) et à la Siegessäule à Berlin (1873). C'est aux environs de la Colonne de l'Indépendance et dans la colonia Juárez que le Général Díaz organise des promenades avec les fonctionnaires étrangers invités pour leur faire constater le progrès atteint par le pays durant son mandat. Avec Reforma, une représentation du chemin du progrès en ligne droite est évidente. Les peuples civilisés sont au bout de l'histoire et "ils servent d'exemple" aux Mexicains, comme le dit en 1843 le célèbre libéral Mariano Otero[32]. Le droit chemin de la perfection et du bonheur est tracé : il ne reste qu'à le parcourir. Cette définition de l'histoire avait été perçue après l'indépendance par le premier des caudillos mexicains, Antonio López de Santa Anna, qui reconnaissait dès 1834 qu'au bout de ce chemin il y avait "la civilisation parfaite, à laquelle ne sont arrivés les premiers peuples du monde qu'au fil des siècles"[33]. La même vision linéaire de l'évolution sociale (et urbaine) qui place la perfection et le "bonheur national"[34] au bout de la ligne du progrès, est soutenue par les Científicos. Ceux-ci constituent l'élite intellectuelle et positiviste du Porfiriat, une élite qui décide d'avancer en ligne droite, ayant comme devise "peu de politique et beaucoup d'administration". C'est son application qui permet la réalisation d'innombrables travaux urbains.
José Yves Limantour, le ministre des finances du Porfiriat, parfois appelé l'Haussmann mexicain, en raison des travaux publics qu'il a fait entreprendre à Mexico, écrit en 1921 dans ses mémoires :
"En politique, pour arriver à l'objectif désiré, il faut marcher toujours en zigzag ou en courbe [...]. Ce n'est pas comme ça dans la gestion administrative, dans laquelle si l'on veut atteindre un résultat satisfaisant, le ligne droite est la seule possible"[35].
Ce ministre, propriétaire des terrains de la colonia Limantour dont nous venons de parler, fait partie des promoteurs fonciers qui ont transformé la ville de Mexico en profitant de l'expropriation des biens du clergé et de l'élargissement de la superficie urbaine vers l'Ouest. Aux côtés de Limantour il y a Pablo Macedo, célèbre avocat, député à plusieurs reprises et membre de la plupart des entreprises nationales et étrangères chargées de l'urbanisation (lotissement, égouts, pavage, éclairage, etc.). Pour lui, le progrès ne peut être que matériel, visible, tangible. La métropole doit être transformée physiquement moyennant une administration, comme celle du Président Díaz, qui favorise les travaux. En plein essor de l'urbanisme porfiriste (1905), Macedo déclare qu'avant l'arrivée de Díaz au pouvoir,
"nous nous sommes perdus dans un labyrinthe embrouillé d'idées politiques en oubliant que les vrais instruments de la civilisation sont la pelle et la barre à mine, la pioche et le marteau"[36].
Le progrès ne tolère ni le zigzag ni les labyrinthes[37]. Nous devons à Limantour et à Macedo le tracé ou le percement de plusieurs dizaines de rues à Mexico, toutes disposées en ligne droite[38].
La chaussée en ligne droite du Paseo de la Reforma et le reste des lignes droites qui caractérisent l'architecture et l'urbanisme "néoclassique" mise en place par les élites porfiriennes, symbolisent aussi l'évolution de l'histoire, une histoire qui s'accumule, qui est progressive et positive. L'élite mexicaine du porfiriat se "déguise" alors en Français. Un de ses membres, sous son haut-de-forme, déclare lors de l'Exposition Universelle de Paris:
"Dans le chemin franc et plat du progrès que nous suivons depuis quelques années, nous sommes parvenus à nous placer, quant aux avancements matériels, à la hauteur des nations vraiment civilisées"[39].
Les monuments de cet espace urbain sont des symboles, des jalons historiques placés sur la ligne du temps. La ligne progressive du temps est Reforma et les symboles de Cuauhtémoc, de Colomb, de Charles IV et de l'Indépendance, représentent des époques historiques, des marques indélébiles de la mexicanité selon la définition des aménageurs, voire des élites, et accepté largement par les habitants de la ville. L'aménagement urbain est une façon de mettre en évidence ce que le discours, comme ceux de Limantour ou de Macedo, ne nous font pas voir. Plus que cela, l'aménagement urbain est un langage qui explique à sa façon la vision du monde, qui raconte une histoire du pays aussi valable que celle que raconte l'historien de la politique ou le poète de la ville. Le terrain sur lequel les urbanistes du XIXème puis du XXème siècle écrivent leur histoire est un espace euclidien et cartésien qui s'exprime par la ligne droite du Paseo de la Reforma.
Le processus de construction de cette version urbanistique de l'histoire nationale n'est pas parfait. En 1942, le Président de la République Manuel Avila Camacho, demande au sculpteur Juan Olaguíbel un monument "qui ne soit en rien historique, qui casse la séquence historique de l'avenue"[40]; afin de le placer sur le rond point le plus proche de Chapultepec. Pour ce faire, ils ont mis en place un personnage mythologique : la Diana cazadora (La Diane chasseresse). Plus tard, dans les années 1970, lors des énormes travaux de voirie appelés les ejes viales, le Caballito et la Diana sont légèrement déplacés. En 1992, la Diana a été remise sur un autre rond point de la Reforma. On dirait que tout ces déplacements annoncent la possibilité de disposer de façon géométriquement correcte le langage urbanistique de l'histoire : à l'heure actuelle on discute de l'enlèvement de la Diana ainsi que de celui d'une énorme palmier qui occupe le seul rond-point de la Reforma sans statue, pour leur substituer par un monument à l'écrivain Juana de Asbaje (Sor Juana), représentant la période coloniale, et un autre à Benito Juárez représentant, bien sûr, l'époque de la reforme libérale[41].
Nous aurions ainsi la ligne historique du progrès bien marqué par ses jalons : le monument à Colomb le civilisateur de 1492 (premier rond-point), le monument à Cuauhtémoc, le tlatoani de 1521 qui a su bien mourir (second), le monument à Sor Juana, la poétesse qui symbolise la culture au XVIIème siècle (troisième), le monument aux héros de l'Indépendance qui ont su assimiler l'esprit des Lumières au début du XIXème (quatrième), et enfin le monument au grand libéral Benito Juárez, réformateur des années 1850 (dernier rond-point du Paseo de la Reforma).
Les dates de vie et les événements représentés par ces personnages figurent une progression chronologique qui serait enfin "exacte". Les aménageurs, depuis 1865, ont bien fait l'addition des segments historiques pour rendre explicite leur définition du progrès. Nous constatons que la même vision du monde peut être exprimée par deux langages différents et qu'il ne s'agit pas d'une coïncidence géométrique entre l'aménagement des espaces urbains et l'élaboration d'un discours politique. Les idées et les formes ont donc une correspondance, mais il faut faire attention à la modélisation si chère aux géographes urbains. Une ligne droite n'est pas forcement synonyme de progrès. Cela dépend de la ville et de l'époque en question.
[1] Dans un premier temps la promenade s'appelle "Paseo del Emperador" alors que Maximilien voulait la consacrer à l'honneur de l'Impératrice. Cependant, une carte (anonyme) de 1865 l'appelle "Calzada nueva para Chapultepec" et une autre (signée "Debray") de 1869 désigne cette chaussée simplement sous le nom "Calzada de Chapultepec". Le nom de Calzada ou Paseo de la Reforma est utilisé spécialement à partir du régime de Sebastián Lerdo de Tejada en 1872. Entre temps elle a reçu aussi le nom de Calzada de Degollado et de Calzada Juárez.
[2] Mircea ELIADE, Le mythe de l'éternel retour, Paris, Gallimard, 1969.
[3] Il est impossible de discuter ici la notion de progrès. Voir : Stephen Jay GOULD, Time's arrow, time's cycle, Londres, Penguin, 1991 ; John BURY, La idea de progreso, México, Alianza, 1971 ; Ouvrage Collectif, L'idée de progrès, Nice, Université de Nice, 1981. On peut trouver une remarquable introduction à "l'idée de progrès" dans l'Encyclopedia Universalis.
[4] Le fait d'accepter cette possible correspondance entre les idées et les formes de l'urbanisme n'implique pas l'acceptation de certaines théories géographiques qui veulent tout réduire à des modèles spatiaux. Pour mieux comprendre cette opposition, voir : Spiro KOSTOF, The city shaped. Urban patterns and meanings through history, Londres, Thames and Hudson, 1991, p. 25.
[5] Opinion de la Comisión asesora de monumentos del Paseo de la Reforma, recueilli par : Daniela PASTRANA, "Y la Diana podría volver a emigrar", in Reforma, México, 21 de agosto de 1996, p. 3c.
[6] Témoignages recueillis, le premier par Sahagún, le deuxième par Cortés lui même et cités par Daniel COSIO VILLEGAS (dir.), Historia general de México, México, Colmex, 1987, t.I, pp. 307-308.
[7] Les emplacements militaires tracés par les Espagnols au XVème siècle et devenus par la suite des villes, ont une géométrie en échiquier à la façon des villes romaines et des bastides du midi français. Le meilleur exemple est le campement (aujourd'hui ville) de Santa Fe, établi en Espagne en 1491 pour préparer la reconquête de Grenade. Voir : Jaime ORTIZ LAJOUS, Ciudades coloniales mexicanas, México, Sectur, 1994, pp. 21-32.
[8] Quant à l'orientation des édifices du centre cérémonial de Tenochtitlan, il est sûr que le lever du soleil avait lieu aux dos des temples principaux ; néanmoins il est plus douteux que toutes les maisons des quatre quartiers aient été orientées forcément en fonction des points cardinaux, voir Sonia LOMBARDO DE RUIZ, Desarrollo urbano de México-Tenochtitlan según las fuentes históricas, Mexico, SEP/INAH, 1979. Sur la vision du cosmos des Mexicas, on peut consulter Alfredo LOPEZ AUSTIN, Cuerpo humano e ideología, México, UNAM, 1980, pp. 59-76.
[9] La chinampa est ce que parfois on appelle, à tort, "jardin flottant"; c'est plutôt de la terre agricole gagnée sur le lac et desservie par des canaux pour les semailles et la récolte.
[10] Antonio GARCIA CUBAS, Geografía e historia del Distrito Federal, México, Instituto Mora (facsimilar), 1898, p. 21.
[11] Le rayonnement de l'urbanisme parisien du XVIIIème siècle atteint rapidement l'Espagne, surtout après les réformes des Bourbons. Le Paseo del Prado de Madrid, dessiné entre 1760 et 1770, est une des conséquences de ce modèle d'aménagement. Voir : Carlos SAMBRICIO, "L'Espagne des embellissements", in André LORTIE (dir.), Paris s'exporte, Paris, Picard, 1995, pp. 59-65.
[12] Salvador NOVO, Los paseos de la ciudad de México, México, 1974, FCE, p. 58.
[13] On connaît une version de la vie intime de Maximilien au Mexique grâce à Manuel Blasio, son dernier secrétaire particulier, celui qui l'accompagnait d'habitude à cheval et gardait son courrier. Ces documents ont été étudiés par Torcuato LUCA DE TENA, Ciudad de México en tiempos de Maximiliano, Mexico, 1991, Planeta, pp. 99-107, et José C. VALADES, Maximiliano y Carlota en México. Historia del Segundo Imperio, México, 1993, Diana, pp. 187-205. Le prénom de Blasio, d'après ce dernier, n'est pas Manuel, mais José.
[14] Tovar dit qu'à l'origine du tracé il y a "une nécessité de relier Chapultepec et Mexico par un chemin plus droit et plus court". Guillermo TOVAR DE TERESA, "El paseo de la Reforma. De la Villa a las Lomas", in La Crónica, periódico Reforma, vol. I, nº1, 18 décembre 1993, p. 2.
[15] Francisco DIAZ COVARRUBIAS (dir.), Carta hidrográfica del valle de México, México, Ministerio de Fomento, 1862, Bibliothèque Nationale de Paris. Voir la photographie de Merille en 1865 reproduite par Guillermo TOVAR DE TERESA, La ciudad de los palacios. Crónica de un patrimonio perdido, México, Vuelta, 1991, t.I, p. 184.
[16] Récit du célèbre metteur en scène espagnol José Zorrilla faisant lui même partie de la cour de Maximilien, cité par LUCA DE TENA, op. cit., pp. 106-107.
[17] Voir la correspondance de Napoléon III, de Léopold Ier et de Maximilien recueillie par Egon Caesar CONTE CORTI, Maximiliano y Carlota, México, FCE, 1993, pp. 599-681.
[18] Yvonne LEBLICQ, "La Belgique et le modèle haussmannien", in André LORTIE, op. cit., pp. 73-81.
[19] Dans cette atmosphère monarchiste et libérale, Maximilien entre en contact avec Pedro II (lui aussi réputé très libéral) lors de son séjour au Brésil entre 1859 et 1860.
[20] Lettre de Napoléon III à Maximilien datée à Biarritz, le 2 octobre 1863, reproduite dans Egon Caesar CONTE CORTI, op. cit., p. 615.
[21] Jean STAROBINSKI, 1789 Les emblèmes de la raison, Paris, Flammarion, 1979, pp. 49-50.
[22] Israel KATZMAN, Arquitectura del siglo XIX en México, México, Trillas, 1993, p. 38.
[23] En 1822, lors du premier Empire Mexicain, le fonctionnaire Tadeo Ortiz propose la construction d'un "quartier impérial" à l'Ouest de la ville. Ce projet reprend tous les éléments du Paris de Louis XIV et de Napoléon Ier et constitue le premier essai de substituer la notion de centre statique par celle de centralité plus libérale et plus dynamique. Voir Simón Tadeo ORTIZ DE AYALA, Resumen de la estadística del Imperio Mexicano, México, UNAM, 1822, pp. 24-32.
[24] Pour le processus de formation du nationalisme, consulter Charles A. HALE, La transformación del liberalismo en México a fines del siglo XIX, México, Vuelta, 1991 et Leopoldo ZEA, El positivismo en México, México, FCE, 1990.
[25] Francisco SOSA, "El monumento de Colón", in La Crónica, periódico Reforma, vol. I, nº 1, 18 décembre 1993, pp. 7-8.
[26]"Memorándum acerca de la solemne inauguración del monumento erigido en honor de Cuauhtémoc, en la Calzada de la Reforma de la Ciudad de México", El Nacional, 22 de agosto de 1887, reproduit par La Crónica, op. cit. p. 5.
[27] Pendant la dictature de Porfirio Díaz (1877-1911), la persécution des Indiens rebelles atteint son apogée. La guerre menée contre les Maya et les Yaqui est tristement célèbre. Le fameux livre México Bárbaro du journaliste nord-américain John Kenneth Turner est un témoignage du traitement qu'on a infligé aux Indiens.
[28] L'aménagement linéaire du temps brise les cycles de la vision temporelle du monde qui sert alors de repère à plus de la moitié des habitants : les Indiens. Chez eux, il existe au moins trois dimensions temporelles associées à différents types d'espace. Les "cycles calendriers" sont une façon d'expliquer cette vision pas du tout linéaire. Voir Alfredo LOPEZ AUSTIN, op. cit., pp. 70-76.
[29] Arturo SOTOMAYOR, La expansión de México, México, FCE, 1975, pp. 38-46. Voir aussi María Dolores MORALES MARTINEZ, "La expansión de la ciudad de México (1858-1910)", in Atlas de la Ciudad de México, México, Colmex, 1988, pp. 64-68.
[30] Le journal conservateur La Sociedad résume, en 1864, les aspirations urbanistiques des élites mexicaines : "dans quelque temps, nous espérons voir Mexico converti en un petit Paris", in María Estela EGUIARTE, "Espacios públicos en la ciudad de México : paseos, plazas y jardines, 1861-1877", Historias, México, nº 12, enero-marzo, 1986, p. 99. Concernant l'architecture voir : Elena SEGURAJAUREGUI, Arquitectura porfirista. La colonia Juárez, México, UAM / Tilde, 1990.
[31] María Dolores MORALES MARTINEZ, op. cit. p. 66 ; carte de Carlos Lira in Ariel RODRIGUEZ KURI, La experiencia olvidada. El ayuntamiento de México : política y gobierno, 1876-1912, México, UAM / Colmex, 1996, p. 94.
[32] Jesús REYES HEROLES, El liberalismo mexicano en pocas páginas, México, SEP/FCE, 1985, p. 175.
[33] Santa Anna fut onze fois président de la République. Il a entrepris un certain nombre de travaux entre 1833 et 1854. Enrique KRAUZE, op. cit., p. 136.
[34] Expression utilisée dans ce sens par le journal El siglo diecinueve en 1841, in REYES HEROLES, op. cit. p. 382.
[35] José Yves LIMANTOUR, Apuntes sobre mi vida pública 1892-1911, México, Porrúa, 1965, p. 97.
[36] Pablo MACEDO, La evolución mercantil. Comunicaciones y obras públicas. La hacienda pública. Tres monografías que dan idea de una parte de la evolución económica de México, México, Ballesca editores, 1905, p. 189.
[37] Voir Jacques ATTALI, Chemins de sagesse. Traité du labyrinthe, Paris, Fayard, 1996, pp. 128-138.
[38] Le processus d'urbanisation de Mexico à l'époque et les sombres affaires de ces personnages sont bien décrits par : Jorge H. JIMENEZ MUÑOZ, La traza del poder. Historia de la política y los negocios urbanos en el Distrito Federal, de sus orígenes a la desaparición del Ayuntamiento 1824-1928, México, Codex editores, 1993.
[39] Alberto BEST, Noticia sobre las aplicaciones de la electricidad en la República Mexicana presentada por el Ministerio de Fomento en la Exposición Universal de París, México, Secretaría de Fomento, 1889, pp. 11-12.
[40] "Amor, bronce y cantera", revue Macrópolis, México, 2 de julio de 1992, p. 24.
[41] Voir les journaux mexicains : La Jornada, 21 août 1996, p.40, et Reforma, 21 août 1996, p. 13c. Le Paseo de la Reforma est à ce point significatif pour la ville qu'un journal né en 1994 porte son nom.
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Copyright © 1997 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517