Copyright © 1997  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Préface

Claude Bataillon[1]

Quelles originalités nous séduisent en parcourant Histoire et Sociétés de l'Amérique latine ? La revue nous propose trois rubriques originales -et un lecteur de revue recherche avant tout cela. S'il cherche d'abord un article savant qui l'intéresse, il consulte une revue, il ne la pratique pas.

"Histoire sur le terrain" nous parle non seulement des sources que le professionnel doit connaître, mais mieux encore des moeurs et coutumes qui règnent dans tel lieu d'archives : ce n'est pas seulement le chiste destiné à la confrérie des habitués de Séville ou de Lecumberi, c'est le moyen de se poser une question fondamentale de toute science humaine : des sources pour qui, par qui et pourquoi ? Tout aussi intéressante est la description des conditions de travail que rencontre le débutant sur son "terrain", et là encore les historiens ne sont pas seuls en cause.

"Biographies"[2] peut dépasser une mode du retour de l'acteur (retour du sujet fait plus encore scientifique) : on sait de nos jours, je pense, dépasser l'hagiographie convenue. Mais si la vie d'un homme mérite une biographie, pourquoi pas la vie d'une maison d'édition : "faire" Siglo XXI, n'est-ce pas faire Arnaldo Orfila, ou presque ? ou la vie d'une université : faire le Colegio de Michoacán, n'est-ce pas faire Luis Gonzalez ?

"Lectures et débats historiographiques" va plus loin que "Nous avons lu", dessert de comptes-rendus de presque toutes les revues. Ce qui fait sens est la thématique, le groupement, la mise en perspective, la discussion à plusieurs voix sur un corpus d'ouvrages. Mettre en sauce les notes et comptes-rendus est un art qu'il faut souhaiter de réussir à tout chef cuisinier -pardon à tous les responsables de revues.

Au delà, quelles visées découvrons-nous dans Histoire et Sociétés de L'Amérique latine ? Sans doute une critique de l'histoire traditionnelle et -parallèlement- un désir de produire pour l'Amérique latine une histoire critique. Essayons d'approfondir la question : depuis Paris, la tentation est forte de vouloir appliquer les grandes thématiques de l'historiographie française, récente ou actuelle, dans un monde intellectuel qui évolue vite, avec les risques inhérents d'effet de mode. Alors la question à poser aux historiens -français ou latino-américains- qui travaillent dans ce milieu n'est-elle pas : existe-t-il des besoins spécifiques des intelligentsias des pays latino-américains ? Peut-on comparer ces besoins entre ces pays et tracer des problématiques convergentes ?

Pour dire l'avenir (ou la bonne aventure) à une revue, il faut bien voir ses chances dans la selva où la lutte pour la vie n'est pas facile. Dans l'université française, le groupe de pression exotique des latino-américanistes est modeste, comparé en particulier à ceux de nos collègues qui héritent de l'Empire, en Afrique ou en Asie. Il en est de même partout en Europe -sauf en Espagne bien sûr-, à ceci près que le poids des enseignements de littératures hispaniques est beaucoup plus lourd en France que la "romanistique" en Europe du Centre ou du Nord. Si bien que vivent en France plus de revues "latino-américanistes" que chez ses voisins. Mais les plus reconnues sont -en France comme ailleurs- pluridisciplinaires. Sans doute parce qu'en aucun lieu ne s'est trouvé réuni un groupe de chercheurs assez solide, au sein d'une discipline unique, prêt à soutenir une entreprise-revue sur l'Amérique latine. A cette explication par défaut j'ajouterai une raison sans doute plus positive : le dialogue avec nos collègues latino-américains ne se fait pas dans un cadre disciplinaire similaire à celui que l'on connaît en France. Découpages thématiques et pratiques scientifiques sont souvent différents et y réfléchir dans notre dialogue avec l'Amérique latine est essentiel. Une institution comme l'Instituto Nacional de Antropología e historia mexicain est un bon exemple de la réunion de plusieurs missions qui en France sont séparées. Ce propos n'est pas destiné à mettre en cause la viabilité d'une revue d'histoire de l'Amérique latine. Il incite simplement à pousser l'étude des champs à labourer sur les deux rives de l'Atlantique, tant du point de vue des thématiques que de celui des outils documentaires (ce que "Histoire sur le terrain" aborde de façon originale).

Revenons à nos rubriques, pour comparer encore avec des consoeurs de Histoire et Sociétés de l'Amérique latine[3] : Problèmes d'Amérique Latine est née au sein des Notes et Etudes Documentaires de la Documentation Française des dossiers de dépêches et de coupures de presse des "postes" diplomatiques français en Amérique latine. Caravelle donne des cuentos et des poèmes dans sa rubrique littératures, I'Ordinaire Latino-américain a aussi ses "littératures" ("Rincón del curioso lector") et ses dossiers de cartes et statistiques ("Recuentas"). Cahiers des Amériques Latines a sa rubrique de documentation et surtout, son "ouverture" ambitieuse. Faut-il être provocateur et dire qu'une revue vit plus intensivement si elle invente d'autres contenus que des articles ? Sans doute les pratiques en ce domaine vont-elles évoluer très vite au contact d'lnternet.

Souhaitons à Histoire et Sociétés de l'Amérique latine, qui monte en puissance, de constituer une équipe qui se renouvelle sans se défaire, d'inventer souvent de nouvelles rubriques, de se doter d'un comité scientifique d'invention et de critique, et non pas de caution honorifique.


[1] Membre du Groupe de Recherche sur l'Amérique Latine (GRAL), Université Toulouse-Le Mirail.

[2] Exceptionnellement, ce numéro 5 d'Histoire et Sociétés de l'Amérique latine ne comprend pas de rubrique "Biographie".

[3] Le présent texte poursuit une réflexion amorcée dans l'Ordinaire Latino-américain, IPEALT, Toulouse, n°157/158, mai 1995, p. 117-118.


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