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Je vous invite maintenant à la découverte des archives concernant le Venezuela en ce début du XIXème, de 1808 à 1820. L'objet de cette mission à Séville était triple. D'une part, faire un état des lieux général sur la période afin d'apprécier la quantité et la nature des documents avec pour objectif de dégager de nouveaux champs de recherches. D'autre part, d'étudier plus spécifiquement les textes portant sur les réformes économiques mises en oeuvre dès le milieu du XVIIIème, afin de repérer leur incidence dans l'entrée en modernité politique de la société vénézuélienne, dès lors que ses élites projettent, à partir de 1811, de la faire accéder au rang de "nation civilisée"[6]. Enfin, dans ce contexte plus précis de l'indépendance, je voulais travailler sur les documents saisis ou envoyés par les représentants de la Couronne à partir du processus de rupture et durant la période de pacification[7], afin non seulement d'appréhender les premières tentatives juntistes telles qu'elles apparaissent en 1808, dès l'annonce de l'occupation de l'Espagne par les troupes napoléoniennes, mais aussi de mieux saisir ce qui se passe, dans le même temps, dans les provinces et villes demeurées fidèles à la mère-patrie, dès 1810, à savoir Maracaibo, Coro et la province orientale de Guyana.
Passons maintenant au détail des sections consultées à ce jour. J'ai surtout étudié la section V. Gobierno (1492-1858). 14deg. Caracas (1533-1847) qui comprend 976 liasses, sous-section 4. Consejo y Ministro, et plus particulièrement, les liasses 108 (1809-1812); 175 (1820-1822) ; 177 (1809-1814) ; 359 (1787-1798) ; 385 (1806-1813) ; 437A (1810-1816) ; 804 (1789-1809) ; 822 (dépouillée pour 1807-1808) ; 917 (1802-1814).
J'ai également consulté deux autres sections. La Section Diversos qui comprend les archives du vice-roi Abascal, de Polaviga et divers documents sur Séville, Córdoba et l'Equateur. J'ai uniquement travaillé les Archives d'Abascal, qui comprennent des documents de 1810-1813, en particulier les conflits qui opposent le vice-roi aux rédacteurs du journal El Peruano, à propos de la liberté de la presse et l'interprétation du décret des Cortès de Cadix du 10 novembre 1810, ainsi que ses échanges de courrier avec les autorités du Rio de la Plata et de Quito, et des correspondances privées ; les unes et les autres nous renseignant sur les réseaux qui structurent les élites créoles et espagnoles. La Section Indiferente General, divisée en 24 sous-sections[10], en particulier les liasses 1523 et 1524 (1810-1820) qui contiennent de nombreux documents sur la formation des Ayuntamientos constitucionales entre 1812 et 1813, et sur les élections aux Cortès de 1820, avec notamment une plainte de députés américains quant au nombre de députés pour l'Amérique.
Et c'est à ce point que l'histoire commence...
Pourtant, bien que les fonds aient été consultés, les ouvrages portant sur cette période sont silencieux, non seulement en ce qui concerne l'administration des provinces loyalistes, mais surtout sur ce qui se passe, à partir de la chute de la première république après la capitulation de San Mateo le 24 juillet 1812 entre Miranda et Monteverde, dans les villes désormais sous contrôle espagnol. En effet, non seulement nous découvrons dans ces archives que, dès juillet-août 1812, la constitution de Cadix est publiée, jurée et célébrée[11], mais, à partir de fin 1812 et 1813, il est procédé à l'élection d'Ayuntamientos constitucionales[12], chargés de mettre en oeuvre la politique de pacification qui, dès lors, se révèle sous son aspect non plus seulement militaire mais aussi constitutionnel. Sur ce point, il est particulièrement frappant de noter que l'ouvrage demeuré inégalé à ce jour sur l'histoire constitutionnelle du Venezuela, à savoir la Historia constitucional de Venezuela, de José Gil Fortoul[13], ne dit rien de toute cette activité. Pour preuve, dans le chapitre intitulé Desastre de 1812, qui se termine sur les conséquences de la capitulation de San Mateo, entre autres l'emprisonnement de Miranda et la "trahison" de Monteverde, puis l'emprisonnement de la plupart des patriotes, il n'est réservé que quelques lignes à la publication à Caracas de la Constitution de Cadix[14]... Par contre, dans cette même partie, un chapitre est consacré à la Juventud del Libertador (1783-1812) et un autre à la Guerra y Muerte (1813-1814).
Mais surtout, nous disposons des archives des provinces loyalistes de Maracaibo, Coro, et Guyana, auxquelles s'ajoutent, à mesure que la pacification fait son oeuvre, nombre de villes[15]. C'est ici que j'ai pu appréhender de façon privilégiée la mise en place des nouvelles institutions par les autorités espagnoles, et leur réception par la population dans son ensemble et les partisans de l'indépendance. De même, c'est dans les villes demeurées "royalistes" qu'il est possible de suivre, de 1809 à 1821, la façon dont se déroulent les élections des députés à la Junte Centrale puis aux Cortès[16].
En corrélation directe avec ce qui précède, il est un second aspect de cette période qui émerge de cette mission aux Archives des Indes, c'est ce que j'appellerais l'effet de miroir[17]. Effectivement, les documents qui se trouvent en ce lieu sont, d'une part, des textes émanant des autorités espagnoles de la métropole et du Venezuela ; d'autre part, des textes et requêtes des élites créoles et de la population adressés aux unes ou aux autres et, pour ces dernières, des copies transmises par les autorités en place au Venezuela ; enfin, des documents (imprimés ou manuscrits) envoyés pour information ou saisis à titre de preuve, notamment en ce qui concerne les agissements des "patriotes". De ce fait, nous trouvons "matériellement" côte à côte les différentes parties en présence ; le Venezuela et l'Espagne se font face. J'ai ainsi trouvé de nombreux documents sur les tentatives de débarquements de Miranda en 1806[18], sur ses actions postérieures, mais également des lettres de Miranda lui-même, après son arrestation et emprisonnement, dans lesquelles il justifie ses prises de position avant et après la Capitulation de San Mateo[19], ainsi que sur le climat politique et social, notamment des courriers de 1809 du Capitaine Général Emparán sur la situation à Caracas, et un témoignage de Level de Goda[20] sur l'état du Venezuela en 1813, dans lequel il évoque notamment l'existence de groupes de rebelles qui, dit-il, "savent penser"[21].
Nous avons ainsi sous nos yeux, reproduits, par le biais de l'archive, les termes des débats et des conflits qui opposent, au Venezuela même, à partir de 1808, les tenants d'une autonomie, puis de l'indépendance aux partisants de la fidélité aux autorités qui se substituent au monarque déchu ; et la réaction des autorités de la péninsule face à ce processus de rupture et la pacification entreprise à partir de 1812. Or, cette expérience est riche d'enseignements, en ce sens que l'on constate une sorte d'annulation, au niveau des imaginaires et des espaces mentaux, du conflit supposé entre les acteurs, ou plus exactement un déplacement de celui-ci. En effet, ce sont les mêmes référents qui sont mis au service de deux projets politiques non pas tant antagonistes quant à leur vision de la société que quant aux enjeux de pouvoir qu'ils représentent. Deux exemples sont particulièrement symptomatiques de ce processus. Il s'agit d'une part du discours sur le peuple, d'autre part et, pourrait-on dire corrélativement, celui sur la liberté de presse et d'opinion. Ainsi, sur ce dernier point, les justifications données à l'occasion de la formation de la junte de censure, par les autorités espagnoles en 1820, sont en tout point identiques à celles des patriotes[22]. Si bien, que l'on en arrive parfois à ne plus savoir, à la lecture, s'il s'agit d'un document émanant des "patriotes" ou des autorités espagnoles et de leurs partisans "créoles".
Un tel parallélisme confirme un autre aspect fondamental de cette période, à savoir l'extrême mobilité des allégeances qui donne toute sa validité au fait, après qu'il ait été "nié" par une partie de l'historiographie patria[23], que le conflit qui éclate du fait de l'arrivée des troupes espagnoles est une authentique guerre civile, au sens où les clivages opérèrent certes entre l'Espagne et le Venezuela mais tout aussi radicalement parmi la population elle-même. Or, le caractère fluctuant de l'engagement derrière la bannière de l'un ou l'autre des camps en présence, pour partie dictée par les circonstances et l'instabilité des rapports de force, tient aussi à l'extrême difficulté à entériner la rupture politique sur un plan intellectuel ; de rompre avec le système monarchique et l'imaginaire organique d'ancien régime, mais aussi avec une identité de langue, et de culture afin de faire place à une identité nationale vénézuélienne oeuvre de la volonté des élites. Le caractère radical du discours de mobilisation qu'elles déploient dès lors que le conflit éclate l'atteste. Il n'est que de lire les récits faits par les autorités municipales à l'arrivée des troupes, qu'elles soient loyalistes ou patriotes pour constater que la chose qui importe dès lors est de restaurer la sécurité publique. Et souvent, pour ce faire, il est fait appel à l'ordre ancien comme seul garant de cette nécessité. De même, dans les rares lettres de patriotes "repentis" qui, au vu de la réaction espagnole, considèrent avoir fait fausse route en s'engageant sur la voie de l'indépendance, nous retrouvons ce besoin d'en revenir aux imaginaires anciens comme pôles structurants de cette société en pleine mutation[24].
Par ailleurs, en relation avec mes recherches sur l'économie politique, j'ai trouvé un grand nombre de documents concernant les problèmes de l'agriculture et de la répartition des terres, de la fin du XVIIIème à 1809, ainsi que sur l'installation de compagnies de commerce et de commerçants anglais dans la province de Caracas, qui permettent de bien saisir les conflits entre créoles et péninsulaires, pour les premiers, et de voir, dans les seconds, non seulement la politique économique adoptée mais aussi, après l'indépendance, l'attitude des autorités qui se succèdent (créoles, puis espagnoles) vis-à-vis des étrangers, de leur volonté ou non de les intégrer au corps social et de l'attitude de ces derniers face aux événements politiques[25].
Enfin, il est un autre terrain que toute mission à Séville effectuée par un historien travaillant sur cette période se doit de parcourir. C'est celui de la ville de Séville elle-même, mais aussi de Cadix, hauts lieux de cette rupture vers la modernité politique telle qu'elle s'engage dès 1809 avec les premières élections de députés américains à la Junte Centrale. Et ces villes portent véritablement la marque de cette époque, comme autant de "lieux de mémoire" des héros de cette révolution hispanique. Nombre de rues portent leurs noms et il n'est pas rare, au détour d'une des ruelless tortueuses de Cadix de rencontrer une plaque en hommage à tel ou tel d'entre eux.
[1] Cf. sur ce point, l'article de Souad BENNAILI, "Parcours à travers les Archives des Indes de Séville.", Histoire et Sociétés de l'Amérique latine. Revue d'histoire, ndeg.2, Paris, Université de Paris VII/UFR GHSS-URA CNRS 363, mai 1994, pp. 13-19.
[2] On peut consulter pour le détail de ce projet et les difficultés (financières essentiellement) rencontrées pour la réalisation des CD Rom, l'article de Jean-Paul ODDOS, "La numérisation des Archives Générales des Indes de Séville.", Bulletin de la Bibliothèque de France, tome 39, ndeg. 4, Paris, 1994, pp. 82-86.
[3] Ibid., p. 84.
[4] J'ai eu confirmation téléphonique de ces retards, début janvier 1996.
[5] Il s'agit d'une des séries les plus consultées. Elle comprend la liste de tous les pasageros partant d'Espagne pour l'Amérique, sur trois siècles.
[6] Je reprends ici l'expression utilisée fréquemment par les acteurs de la période.
[7] Celle-ci est entreprise par Monteverde, chef des armées espagnoles, qui occupent Caracas à partir de juillet 1812. La dernière ville libérée du territoire vénézuélien est Puerto Cabello en 1823. Toutefois, on peut considérer que le retrait des espagnols est effectif, surtout d'un point de vue politique et administratif, après la victoire de Carabobo, le 24 juin 1821.
[8] La date de la réalisation de ce catalogue est approximative. Selon l'un des responsables de Archives, Pedro González García, ce travail aurait été effectué entre les années 1955 et 1970.
[9] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajo 359.
[10] Registros, Gobernación y Gracias Reales, Consultas del Consejo y Cámara, Personal y Régimen interno, Contaduría, Tesorería, Pelatorías y varios, Porteros, Libros de registros de entradas de solicitudes, memoriales y expedientes despachados por el Consejo y Cámara, Cartas, Expedientes, informaciones y probanzas, Ordenes generales, expedientes, instancias e informes, Peticiones y memoriales, Méritos y servicios, Expedientes diversos, Bienes de difuntos, Hacienda, Contratación, consulado y comercio, Armadas y flotas, Armadas, flotas y navegación, Abiento de negros, Eclesiástico, Canarias.
[11] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 177 (Caracas, nov 1812),
[12] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 175 (La Guaira, mai 1820) 177 (Province de Guyana, 1813, Caracas et Maracaibo, nov. 1812), 385 (Caracas, sept 1812) 437A (Caracas, aôut-sept. 1812)
[13] José GIL FORTOUL, Historia constitucional de Venezuela, Caracas, Librería Piñango, 1967, 3 vol., 1ère édition, Berlin, 1909.
[14] Ibid., vol 1. p. 302..
[15] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 108, 177.
[16] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 108 (élections à la Junte Centrale, 1809), 175 (élections aux Cortès de 1820-21), 177 (élections à la Junte Centrale et Maracaibo, élections de députés aux Cortès, 10/02/1814), 437A (Cumaná, élections aux Cortès, 28/11/1812).
[17] Il s'agit d'un phénomène constaté par plusieurs membres de l'association, et qui fait l'objet d'une réflexion commune sous forme d'atelier (cf. rubrique Dernières Nouvelles).
[18] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 108.
[19] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajo 437A.
[20] A cette date, il est Gefe político interino de Cumaná, dont il est obligé de s'enfuir en août, après l'assaut des insurgés, pour se réfugier à Puerto Rico.
[21] Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajo 437A. Effet de miroir que nous retrouvons dans le conflit entre Abascal et les rédacteurs de El Peruano cité plus haut. Sección Diversos, Legajo 1. Ramo 1 (1810) et Legajo 3, Ramo 1 (1813).
[22] Sur ces projets de constitution de junte de censure, voir Sección V. Gobierno. 14° Caracas, 4. Consejo y Ministro. legajos 175, 177. De même que les discours prononcés par les acteurs sur les conspirateurs et les ennemis.
[23] Cette histoire "officielle" et nationale, pour reprendre les catégories proposées par G. CARRERA DAMAS dont les travaux ont également contribué à réhabiliter la thèse de la guerre civile (Cf. Características de la historiografía venezolana, Montevideo, 1963, 36 p.) a constitué un véritable écran entre les événements et leur appréhension historique. Elle a en effet occulté certaines approches qui tentaient de saisir la signification des faits dans leur complexité, en tenant compte (certes parfois selon des schémas contestables) des caractéristiques sociales et ethniques de la société. Ceci se vérifie en particulier pour la guerre d'indépendance et son rôle dans l'élaboration et la mise en application du projet national. Parmi les artisans de cette tentative, nous pensons notamment au schéma interprétatif proposé en 1919 par L. VALLENILLA LANZ dans Cesarismo Democrático (Caracas, 1990 (1a éd. 1919), 314 p.), qui soulignait qu'elle avait été avant tout une guerre civile et fratricide. Mais plus "grave", cette historiographie équivaut dans une certaine mesure à réfuter le constat effectué par certains des acteurs eux-mêmes tel J.G. Roscio qui, dès 1820, dans une correspondance adressée à Bolívar, analysait ces années de conflits comme une lutte entre Américains, entre Créoles, même si cette "haine" fut attisée et entretenue selon lui par l'Espagne aux fins de nier toute légitimité à l'oeuvre entreprise pour l'indépendance ("J.G. Roscio a S. Bolívar. Angostura, 13 de setiembre de 1820", in J.G. ROSCIO, Escritos representativos, Caracas, 1971, p. 162).
[24] Le plus bel exemple est une lettre de Antonio Nicolas Briceño, adressée, le 14 juin 1813, à sa femme depuis la prison de Barinas à la veille de son exécution. Il dit s'être trompé en défendant la cause de l'indépendance, qu'il qualifie de pur sophisme et enjoint sa femme, non seulement de cesser toute activité politique, mais surtout de porter secours à leur voisine, espagnole. Il se dit en effet pour partie responsable de la mort de son époux. Sección V. Gobierno. 14deg. Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajo 177.
[25] Sección V. Gobierno. 14° Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 804 (1789-1804), 822 (1809) et 917 (1802-1814).
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Copyright © 1996 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517