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Cet ouvrage, qui rassemble 11 articles d'historiens sévillans et vénézuéliens, constitue le résultat des premières recherches réalisées dans le cadre du projet de recherche intitulé La configuración histórica de la nacionalidad venezolana : Reformas ilustradas, regionalismo e independencia bolivariana. La aportación andaluza (1700-1830). Chacune de ces contributions vise à rendre compte, à travers un exemple régional, des modalités et des répercussions du vaste mouvement de réformes entrepris par les Bourbons au XVIIIème siècle visant, dans ce cas précis, à intégrer d'un point de vue administratif, économique et territorial, les provinces vénézuéliennes. Il convient en premier lieu de souligner le caractère novateur des problématiques retenues afin d'appréhender ce processus, qui fait contraste avec l'historiographie, même la plus récente, sur le Venezuela. En effet, si l'étude de la vie quotidienne, des modalités de formation des élites, des réformes économiques comme partie intégrante de l'histoire des idées, de la représentation, nous sont familières, rares sont les travaux de cette nature publiés à ce jour sur le Venezuela. Deuxième aspect novateur, la périodisation adoptée, tant pour le projet que dans les articles : en privilégiant la longue durée, elle permet d'appréhender dans un même mouvement la période des réformes et l'entrée en modernité politique que représentent les élections à la Junte Centrale de 1809 qui, d'un point de vue "culturel" en constitue le corollaire. Et, par la même, de repenser les modalités du processus de rupture avec l'Espagne, comme l'expression des mutations entreprises, tant d'un point de vue économique que politique et culturel, tout au long du XVIIIème. Enfin, saluons des travaux qui ont tous été réalisés à partir des sources[1] et non pas, caractéristique là encore de l'historiographie vénézuélienne, sur les seuls recueils de documents imprimés.
Quant au contenu même des articles, il est assez inégal. Si tous, en relation avec ce que nous venons de dire, apportent des informations importantes pour le sujet traité et le projet d'ensemble, certains par contre, en restent à un niveau assez général pour ce qui est de la problématique adoptée avec, pour résultat, des articles avant tout descriptifs. C'est le cas notamment de ceux de Rosa María Guillén Serrano, "Vida cotidiana en Cumaná en vísperas de la independencia" et de María del Carmen Mena García, "La elección de diputados americanos a la Junta Central y la excepcionalidad del representante venezolano Don Joaquín Mosquera y Figueroa". Ce dernier est le plus significatif de ce constat ; d'un côté l'auteur aborde la problématique de la représentation en s'attachant aux élections de la Junte Centrale, souvent méconnues voire négligées dans nombre de travaux sur la période, alors qu'elles constituent la première consultation de type moderne de l'histoire hispanique et crée un précédent majeur pour l'entrée en modernité politique et les pratiques qui en découlent. Mais, par contre coup, et en raison des nombreuses pages consacrées au contexte à partir de 1808, connu, ce qui concerne Mosquera à proprement parler perd de sa force. L'article de Isabelle Arenas Frutos[2] analyse l'incidence de la création, en 1776, de la Intendencia de Caracas dans la prise de conscience de l'importance que revêt l'exploitation des richesses du sous-sol. Mise en exploitation qui se traduit par les transferts, depuis la Nouvelle Espagne, des moyens techniques et des hommes, mais dont les premiers essais sont toutefois très vite suspendus.
La seconde contribution, de María Angeles Eugenio Martínez[3], est consacrée à la construction d'une route entre Cumaná et Barcelona. Elle s'attache d'une part aux motivations à la fois d'ordre économique, politique et défensif qui amènent le gouverneur des provinces de Nueva Andalucía, en 1756, à ouvrir ce chemin ; d'autre part à analyser le coût de cette construction ainsi que la main d'oeuvre mobilisée à cet effet.
Adela Sánchez Nario[4], présente les tentatives d'introduction de l'añil au Venezuela en 1767, par don José de Aponte, et de 1774 par don Antonio Arvide. L'auteur met bien en relief, outre ses répercussions économiques, l'importance de cette nouvelle culture, qui rompt avec la tradition de monoculture du cacao, dans le développement urbain et l'organisation du travail, notamment avec l'accroissement de la main d'oeuvre libre et esclave. Par contre, il est peu fait état des résistances, en particulier dans la vallée de Aragua où il fut en priorité implanté, qui durent jusqu'en 1809 et révèlent le choc entre deux conceptions de la mise en valeur des terres et de leur détention[5].
L'article de María Justina Sarabia Viejo[6] porte sur l'évolution de l'estanco du sel au Venezuela et ses modalités d'application, notamment en ce qui concerne son extraction et utilisation par les indigènes. L'auteur insiste également sur les résistances des particuliers à cette volonté de la Couronne, dans le cadre des réformes de la seconde moitié du XVIIIème siècle[7], de rationaliser et d'augmenter ses ingresos en Amérique.
Or, ces quatre premiers textes, quoiqu'à caractère économique, sont au coeur des problématiques et des débats entre mercantilistes et physiocrates qui ont présidé, comme participants des Lumières, à la formulation des réformes bourboniennes et qui introduisent, dans la mesure où les champs économique et politique ne peuvent être dissociés, une nouvelle conception du corps social et de nouvelles pratiques. Il est dommage que cette articulation n'ait pas été davantage mise en lumière, ainsi que le fait Gerardo Vivas Pineda dans son article sur les causes du développement de la fraude à la Casa de Contratación de Cádiz à travers l'exemple de la Compagnie Guipuzcoana[8], et alors qu'elle transparaît dans le type même des problématiques abordées dans l'ouvrage[9].
Pour sa part, Antonio Ignacio Laserna Gaitán[10] nous expose comment, en violation des dispositions prises en matière de liberté des Indiens par les Leyes Nuevas de 1542 et confirmées dans la Recopilación de Indias, le Venezuela continue de pratiquer l'esclavage de cette population et de recourir au service forcé des femmes et des mineurs, en particulier en Nueva Andalucía. En outre, il montre qu'en dépit des premières mesures visant à réglementer le travail domestique des Indiens de cette région, en 1700, ce n'est qu'en 1757 que l'on trouve des mentions attestant de l'application de cette législation. Enfin, son étude des maîtres de ce personnel domestique révèle la relative faiblesse des Espagnols et, par contre, l'existence de nombreux européens et gens de couleur.
María José Nestares Pleguezuelo[11] tente de reconstituer à partir des comptes de Real Hacienda de la Tesorería de Cumaná et des rapports des missionnaires, évêques et gouverneurs, les tributs payés par les Indiens à la Couronne espagnole et, parallèlement, d'analyser la charge importante que représentait pour l'empire, la sédentarisation et l'évangélisation des différentes tribus qui occupaient le territoire, en raison de leur dispersion.
Quant à Carmen María Panera Rico[12], elle étudie, à travers les conflits entre l'Université de Caracas et les autorités, l'impact de la diffusion des Lumières dans les relations entre l'Eglise et l'Etat. Conflits de pouvoir entre les deux autorités, mais également résistance de l'Eglise à l'introduction de l'enseignement de la doctrine régaliste, qui avait entre autres objectifs la formation des futurs fonctionnaires royaux et qui permet, dans le même temps, l'entrée des créoles.
Enfin, Enrique Nóbrega étudie la formation d'une élite militaire à Maracaibo dans le cadre des réformes entreprises au XVIIIème siècle par la Couronne afin d'améliorer la défense de ses territoires américains. Son analyse s'inscrit dans le cadre du renouvellement des problématiques touchant ce champ de recherche, et qui visent, par une approche plus sociologique, à mettre en évidence les relations de type social, économique et politique que l'armée a générée, conférant en grande partie la physionomie de la société de cette époque. C'est ainsi qu'il révèle que ces élites sont en grande partie créoles et que la formation de milices a permis à nombre de pardos de se hisser dans la hiérarchie sociale, bénéficiant du fuero qui fut accordé à ces milices afin justement de privilégier un recrutement local. Ceci lui permet, à travers le cas de la province de Maracaibo de poser que, dès cette époque, l'armée avait perdu son caractère royal, explicitant pourquoi, lors des guerres d'indépendance la Couronne dut dépêcher sur place un fort contingent de troupes péninsulaires. Ce constat confirme en outre, contrairement à ce que l'historiographie "nationaliste" affirmait jusqu'à une date récente, que cette guerre d'indépendance fut une véritable guerre civile ; Maracaibo ayant été un des derniers bastions royalistes du pays.
[2] "Trasvase tecnológico minero desde México a Venezuela a finales del siglo XVIII", pp. 11-32.
[3] "El camino real de Cumaná a Barcelona en la Nueva Andalucía : costos de apertura", pp. 33-66.
[4] "La introducción del añil como planta comercializable en Venezuela", pp. 67-82.
[5] Los vecinos de los Valles de Aragua. Al Rey, Valles de Aragua, 14 de agosto de 1809. in AGI : Sección V. Gobierno. 14° Caracas, 4. Consejo y Ministro. Legajos 822.
[6] "Evolución del Estanco de la sal en Venezuela", pp. 83-100.
[7] L'estanco sur le sel est établi par une real cédula du 24 juin 1777.
[8] "Los tropiezos del Estado : la Casa de Contratación de Cádiz y su incidencia en los fraudes marítimos de la Real Compañía Guipuzcoana de Caracas (1728-1785)", pp. 101-136.
[9] Notamment si l'on rapproche ces quatre articles de celui de Rosa María Guillén Serrano, "Vida cotidiana en Cumaná en vísperas de la independencia", pp. 201-230.
[10] "Los guarichos : indígenas utilizados como sirvientes domésticos en Nueva Andalucía (S. XVIII)", pp. 137-172.
[11] "Tributación indígena y déficit fiscal en Nueva Andalucía durante el siglo XVIII", pp. 173-200.
[12] "Ideología política y conflictos universitarios en la Venezuela preilustrada (1737-1743)", pp. 231-253.
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Copyright © 1996 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517