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Pour rompre avec ce schéma, nous voulons dans ce texte, écrit à deux, adopter une approche comparative de l'histoire urbaine de deux villes du Sud du pays, São Paulo et Porto Alegre. Une telle approche pourra non seulement contribuer à l'approfondissement des connaissances sur l'histoire de chacune de ces deux villes, mais elle pourra également mettre en évidence, par contraste, des caractéristiques spécifiques concernant les processus de constitution de la vie urbaine dans l'histoire du Brésil.
Capitale de l'Etat le plus méridional du pays -le Rio Grande do Sul- Porto Alegre connaît une naissance tardive, au milieu du XVIIIème siècle, en tant que modeste village formé par des Açoriens et connu comme Porto dos Casais ("Port des Couples"). Même s'il n'est pas situé en zone frontalière, le Porto dos Casais n'échappe pas au climat de guerre permanente entre les Portugais et les Espagnols. Au long du XVIIIème siècle, les Espagnols du Bassin du Prata envahissent trois fois le Rio Grande, y déclenchant une véritable fuite de la population vers le Nord. Le Porto dos Casais, devenu Porto Alegre, se transforme en refuge pour la population qui bat en retraite. Par sa position stratégique, au bord de la rivière Guaíba, et éloignée de la frontière, la ville devient ainsi la capitale de la province.
L'établissement d'une base administrative, civile et militaire vient enfler le noyau de population naissant, accru d'un contingent de fonctionnaires. Du chiffre réduit de 3.925 habitants en 1803, la population de Porto Alegre passe à 10.000 habitants en 1820. Toujours en fonction des nécessités de la guerre, des fortifications sont construites en 1778 autour de la ville pour protéger les habitants d'éventuelles attaques espagnoles. A l'occasion du long conflit armé de 1835-1845, entre la province de Rio Grande et l'Empire brésilien (la dite Révolution Farroupilha), les premiers problèmes proprement urbains surgissent à Porto Alegre. Encerclée par les troupes impériales, la population est obligée de se concentrer intramuros et cette proximité forcée met à nu certains problèmes jusque-là méconnus : l'agglomération de maisons de toutes sortes, dans un carrefour de rues et de venelles, illustre la croissance anarchique de la ville. Les mauvaises conditions d'hygiène, l'approvisionnement précaire en eau potable et le mauvais éclairage public révèlent des problèmes à résoudre dans le domaine de la sécurité et de l'assainissement, même s'agissant d'une ville à dimension si réduite[1].
Avec la fin de la lutte contre l'Empire, en 1845, les murailles sont démolies, demeurant néanmoins dans l'imaginaire populaire comme frontière symbolique qui sépare la ville proprement dite (le périmètre urbain abritant la ville haute, siège du pouvoir et zone commerciale portuaire) de la partie plus basse, pauvre et suburbaine. Le nom donnée à cette dernière, Cidade Baixa ("Ville basse"), concerne non seulement la désignation de l'aspect topographique original de l'agglomération -des terres basses qui rejoignent la Praia do Riacho ("Plage du ruisseau")- mais aussi la représentation en termes de valeurs de ceux qui y habitent : ceux qui n'ont pas les moyens d'aller vivre dans la ville haute. En passant par Porto Alegre au début des années vingt du siècle dernier, le voyageur français Auguste de Saint-Hilaire remarque la présence de petites maisons mal construites, éparses et non-alignées, au milieu de terrains vides, où vit la population pauvre.
L'immigration vers le Sud du Brésil, tout au long du XIXème siècle, exerce une influence décisive sur l'accroissement de la population de Porto Alegre. Même si la ville était plutôt conçue comme une porte d'entrée dans le pays ou même un simple lieu de passage, l'arrivée des Allemands, à partir de 1824, et des Italiens, à partir de 1875, est déterminante en ce qui concerne sa poussée démographique. La population de Porto Alegre quadruple, passant de 10.000 habitants en 1820 à 40.000 en 1864, pour atteindre 52.421 en 1890, et 73.647 au début du siècle suivant.
Jusqu'aux dernières décennies du XIXème siècle, São Paulo, dixième commune du pays, n'était qu'une petite ville de province.
C'est à partir de 1890 qu'une forte croissance déclenche
un processus général de transformation : en dix ans, la population
de la ville augmente de presque 300%. En 1900, seule Rio de Janeiro, la
capitale du pays, est plus peuplée (690.000 habitants). Et cette
progression continue jusqu'à la fin des années vingt :
| Année | Population | Progression
(%) |
Taux annuel
(%) |
| 1872 | 31.385 | - | - |
| 1890 | 64.934 | 107 | 4,1 |
| 1900 | 239.820 | 269 | 14,0 |
| 1920 | 579.033 | 141 | 4,5 |
| 1940 | 1.326.261 | 129 | 4,2 |
Cette explosion démographique est due au recrutement de main-d'oeuvre pour la culture du café, qui connaît un fort développement dans l'Etat de São Paulo[2]. De tous les étrangers arrivés au Brésil entre 1888 et 1935, près de 57% (environ 2.300.000) s'établissent d'ailleurs dans cet Etat.
La culture intensive du café s'est développée de manière itinérante, dès la fin du XVIIIème siècle, d'abord à partir de l'Etat de Rio de Janeiro, en direction de l'Etat de São Paulo, le long de la vallée du fleuve Paraíba. A partir de 1870, l'Etat de São Paulo est le premier producteur national de café.
Pendant la deuxième moitié du XIXème siècle, les cultures de café quittent la vallée du Paraíba et commencent à occuper la région centrale de l'Etat, trouvant là des terres plus fertiles, les terras roxas. L'expansion continue vers le nord-ouest, s'éloignant de plus en plus de la côte. Dans les années vingt, la "frontière" atteint les confins occidentaux de l'Etat.
Les propriétés acquièrent vite de la valeur alors qu'elles peuvent s'obtenir pratiquement sans aucun investissement[3] ; cela explique le caractère itinérant de cette expansion : il est plus rentable de vendre les terres épuisées et d'en acheter d'autres, encore vierges, que d'investir pour augmenter la rentabilité des premières.
Entre 1870 et la fin des années vingt, grâce au café, la balance commerciale de l'Etat de São Paulo présente, en moyenne, un solde positif équivalent à plus de 50% des exportations. Dans les années vingt, pratiquement tous ses revenus proviennent de l'exportation du café, qui est aussi responsable de plus de 70% de l'excédent commercial du pays.
La réussite économique de cette activité est soutenue par une politique officielle très favorable aux producteurs. En effet, jusqu'en 1930, le groupe des cafeicultores domine les gouvernements pauliste et fédéral.
La politique massive d'incitation à l'immigration, mise en place à la fin du XIXème siècle, en est un exemple. Elle vise entre autres à augmenter l'offre de main-d'oeuvre agricole et à faire ainsi baisser les salaires. Les villes de l'Etat de São Paulo, notamment la capitale, voient alors affluer une population nombreuse et misérable, issue de l'exode rural ou directement de l'immigration.
A ce sujet, Maria Inez Borges Pinto montre bien comment le décalage entre la croissance de la population paulistane et les offres d'emplois entretient la présence d'une masse de travailleurs pauvres, assujettis à des travaux temporaires, fluctuants et échappant à toute réglementation[4]. Et cela, malgré l'expansion des activités économiques et la diversification de l'emploi.
Dans ce contexte, en 1886, les étrangers forment le quart de la population de la ville ; en 1890, ils constituent plus des deux tiers de la population, avec une majorité d'Italiens ; en 1920, après la législation sur la "naturalisation tacite"[5] des immigrés, ils représentent encore 35% de la population.
Avant la Première guerre, la majorité des ouvriers paulistes sont nés en Italie, au Portugal et en Espagne (les étrangers et leurs descendants représentent encore presque 40% des ouvriers paulistes en 1920). Ces étrangers ont un rôle déterminant dans la naissance du mouvement ouvrier local, avec une forte présence d'anarchistes et d'anarcho-syndicalistes jusqu'aux années vingt. A ce moment-là, les communistes commencent à gagner du terrain au sein des organisations de travailleurs.
Au contraire de São Paulo, qui reçoit la plupart des immigrants entrés dans le pays à partir du XIXème siècle en les destinant au travail libre dans la culture du café, le Rio Grande do Sul incorpore les immigrants dans des colonies agricoles organisées en régime de petites propriétés. Ainsi les Allemands et les Italiens arrivés au Rio Grande do Sul ne sont pas venus pour toucher un salaire, mais pour devenir propriétaires de terres, et cela limite leur déplacement de la campagne à la ville. Le principal facteur qui va déclencher les modifications à Porto Alegre après l'arrivée des immigrants est la transformation de la ville en centre d'exportation et de distribution interne des denrées produites par la région coloniale[6].
La commercialisation des produits agro-pastoraux de la colonie, destinés à l'approvisionnement du marché interne brésilien alors en expansion, enrichit quelques immigrants et leurs descendants. Une différenciation sociale tend à s'affirmer au sein du complexe colonial immigrant, entre les petits propriétaires ruraux et les commerçants qui accumulent le capital par la vente de produits agro-pastoraux. Ce groupe enrichi s'établit à Porto Alegre, en y créant des bureaux d'importation et d'exportation. Aussi l'animation commerciale de la ville devient le pôle attractif des immigrants "bourgeois", ceux qui apportent du pays d'origine un peu de capital pour investir, ainsi que de certains immigrants artisans qui préfèrent rester en ville au lieu de prendre la route de la campagne.
La possibilité d'investir dans de nouvelles entreprises les gains provenant de la commercialisation ou les fonds apportés d'Europe détermine la diversification des modes de placement des capitaux dans le milieu urbain. De grands commerçants commencent à monter des fabriques, importer des machines, lotir de nouveaux terrains dans la ville, organiser des compagnies d'équipements pour les services urbains.
Cette floraison économique centralisée à Porto Alegre et liée au complexe colonial immigrant vient contrebalancer, dans le Rio Grande, la crise qu'affrontent depuis les années 1870 l'élevage du Sud et l'industrie rurale de viande séchée et salée (les traditionnelles charqueadas).
L'élite gaúcha, propriétaire de terres et de bétail et tenante du pouvoir politique, établit une stratégie de rapprochement des groupes naissants, formés par des étrangers détenteurs du capital non-agraire[7].
Face à la bourgeoisie urbaine naissante se constitue également un marché du travail libre, mais plus restreint que celui de São Paulo. La mobilité des immigrants est limitée, leur entrée dans l'extrême Sud étant déterminée, comme il a été dit, par l'acquisition de terres. Ainsi l'exode rural reste faible et les industriels, ne pouvant recruter les travailleurs dans leur région, sont obligés de promouvoir la venue d'ouvriers spécialisés de l'étranger. Ainsi une grande partie de la population ouvrière sera d'origine étrangère. À la fin du siècle surgissent les premières mutuelles prolétaires et les syndicats, ainsi que les premières grèves. Dans la direction de ces grèves, le mouvement ouvrier suit les idées socialistes et anarcho-syndicalistes, ce dernier courant devenant prédominant au XXème siècle.
C'est dans la période charnière qui voit exploser la croissance de São Paulo que les familles de l'oligarchie, récemment enrichies grâce au café, quittent leurs fermes et s'installent dans la capitale.
Ces élites mettent alors en place toutes sortes de stratégies de distinction et d'identité de classe pour bien marquer les distances, les exclusivités et les hiérarchies sociales. De telles stratégies s'expriment aussi bien par les discours que par les pratiques développées au sein du groupe. Dans ce cadre, la récupération de l'image du bandeirante est un élément significatif.
Les bandeirantes, premiers explorateurs de la région de São Paulo, avaient organisé à partir du XVIIème siècle des expéditions à la recherche d'Indiens à capturer et de minéraux précieux, indépendamment des investissements officiels de la Couronne. Quatre siècles après, on récupère l'image de ces pionniers pour en faire non seulement les fondateurs du territoire mais aussi les archétypes du caractère pauliste, des gens courageux et entreprenants.
Il s'agit là en fait d'une forme de distinction déployée par les membres de l'oligarchie, face à une société dont la composition devient de plus en plus hétérogène, avec le surgissement des couches moyennes urbaines et l'émergence de nouvelles structures hiérarchiques, y compris au sein des élites. La revendication d'un héritage de 400 ans, d'une pureté du sang, fonde ainsi la garantie d'une appartenance et d'une reconnaissance mutuelle[8].
L'installation de l'oligarchie en ville entraîne en outre des conséquences spécifiquement liées à l'occupation de l'espace urbain. Nous voyons ainsi surgir des codes de différenciation concernant la présentation physique, qui préparent les citoyens à partager l'espace urbain de façon anonyme, tout en affichant leurs appartenances par leurs modes d'apparition en public. De nouvelles pédagogies se mettent alors en place pour organiser la présence des hommes et des femmes de chaque groupe social au sein des espaces collectifs de la cité[9].
En ce qui concerne l'organisation de ces espaces, la croissance de São Paulo est marquée dès le début par son extrême rapidité et par un manque total de planification urbaine.
Cela n'empêche pas les élites de mettre en place une politique bien définie d'occupation de la ville, en créant non seulement des lieux exclusifs -comme les quartiers résidentiels et les endroits consacrés à l'exercice de la sociabilité (clubs ou salons de bal)-, mais aussi des circuits différenciés d'occupation et de fréquentation des espaces publics.
Ainsi, les transformations du São Paulo de l'époque suivent deux logiques parallèles, voire convergentes. D'un côté, les pouvoirs publics interviennent de façon très timide face à l'explosion urbaine, notamment en ce qui concerne les infrastructures susceptibles de mieux adapter la ville aux besoins de plus en plus importants de sa population. Celle-ci se multiplie au milieu d'une carence aiguë en transports, en canalisations d'eau, en égouts, et dans tous les domaines où l'action publique est déterminante.
De l'autre côté, l'initiative privée intervient
dans l'espace urbain, mais au seul profit des élites. Les écarts
sociaux deviennent alors d'autant plus lisibles à travers la nouvelle
configuration de la ville. Les lieux où vivent et circulent les
élites ne font que réaffirmer la réussite économique
d'une oligarchie victorieuse et conquérante
-voire bandeirante- qui construit pour elle, et à ses
yeux, une ville véritablement moderne. Il s'agit de pourvoir l'espace
paulistan de tous les équipements, de loisirs ou autres, qui permettent
à ses membres de se reconnaître en tant que groupe dominant
et d'être fiers de leur oeuvre.
Lors de la transition du XIXème au XXème siècle, le périmètre urbain de Porto Alegre s'étend au-delà des limites de l'aire centrale : là surgissent les arraiais, des zones suburbaines où l'on construit des ateliers de poterie, des moulins, des abattoirs et des petites fabriques.
Au fur et à mesure de son développement, la ville reproduit dans l'occupation de l'espace urbain l'asymétrie sociale qui s'est structurée.
D'un côté, dans la ville haute, représentée par la rue Duque de Caxias et son prolongement en haut de la colline -l'avenue Independência- s'érigent les palais des notables et les somptueux immeubles de l'administration publique. Cette élite est principalement formée d'anciens commerçants d'origine luso-açorienne et de capitalistes allemands et italiens nouvellement arrivés. S'y ajoutent les hauts fonctionnaires et quelques grands fermiers qui demeurent dans la capitale et possèdent des terres à la campagne.
De l'autre côté, dans la ville basse et dans les arraiais Glória, Menino Deus et sur la route du Mato Grosso, s'installe une population plus pauvre, subalterne, d'origine açorienne, des anciens esclaves ou même des immigrants allemands et italiens, qui se mélangent aux couches moyennes, formées par de petits commerçants, fonctionnaires, militaires et artisans propriétaires de petits ateliers. Les arraiais comptent encore quelques jardins fruitiers et établissent une interpénétration de l'urbain et du rural. Autour du périmètre urbain, comme une ceinture entourant la ville, se trouvent les territoires occupés par les populations d'origine esclave : l'Arraial da Baronesa, à l'embouchure du Riacho, zone basse et marécageuse, et la redoutable Colônia Africana, énorme champ qui s'étend au-dessous de la ville haute, au-delà du Campo da Redenção ("Champ de la Rédemption"), au long du Caminho do Meio ("Chemin du Milieu") et de l'Estrada de Azenha ("Route d'Azenha"). Ces derniers lieux, habités surtout par des Noirs, sont considérés comme des antres de marginalité extrêmement dangereux. L'imaginaire social de l'époque, élaboré dans la ville qui se veut blanche et qui se voit ainsi, impose une vision particulièrement dure des Noirs, les associant au vagabondage et au crime, ce qui les rend éternellement suspects aux yeux de la police.
Mais c'est surtout au centre de la ville que se vérifie, aux yeux de l'élite, une promiscuité indésirable de riches et de pauvres vivant face à face. D'anciens immeubles du centre sont partagés et sous-loués, abritant dans ses caves et ses petites pièces une population pauvre qui se révèle chaque jour plus nombreuse. Les cortiços, habitations collectives irrégulières, forment avec les bordels, bars et maisons de jeux des ruelles, un coin de la ville sale et puant, d'aspect désordonné et désagréable à la vue, contre lequel il faut prendre des mesures urgentes.
L'écho de l'intervention urbaine promue à Paris par Haussmann en réponse aux nécessités techniques du trafic, de l'esthétique et de l'hygiène se propage auprès de l'élite cultivée de Porto Alegre, et au tournant du siècle les pauvres sont balayés du centre de la ville[10].
Quant à São Paulo, décrivons un peu plus dans le détail le processus d'urbanisation à deux vitesses dont nous avons parlé plus haut, caractéristique des transformations de l'espace paulistan.
Depuis la fin du XIXème siècle, l'expansion des activités commerciales se localise dans le noyau urbain d'origine, qui devient alors le centre ville. La population se déplace, créant de nouveaux quartiers autour de ce noyau. Une certaine différenciation s'organise entre, d'un côté, les quartiers centraux, commerciaux, financiers, zones de loisirs des élites et, de l'autre côté, les zones résidentielles.
Les quartiers bourgeois et ouvriers se différencient eux aussi : les familles riches occupent les hauteurs de la ville ; d'abord les Campos Elíseos puis, en s'éloignant davantage du centre, Higienópolis et le quartier de l'avenue Paulista.
Entre 1916 et 1936, le prix du mètre carré à São Paulo connaît une énorme inflation. Pour la partie la plus recherchée du centre ville, la hausse est de 450% ; pour le reste du centre ville, de 364% ; pour les autres quartiers, de 435%.
La population pauvre se voit donc expulsée des quartiers centraux à cause de la valorisation des terrains et des immeubles, de plus en plus recherchés pour l'établissement de commerces et de bureaux. Elle se déplace vers les zones basses, moins valorisées, où elle souffrira, pendant longtemps, des effets fréquents et néfastes de la montée des fleuves. Ces quartiers, très insalubres, seront le théâtre de la prolifération de maladies graves comme le typhus, fréquent jusqu'en 1922.
Dans les quartiers chic, les nouveaux hôtels sont bâtis dans un style éclectique, sous la houlette de Ramos de Azevedo[11].
Le centre ville est vite envahi par la construction d'immeubles hauts, de trois, quatre ou même cinq étages au départ. Pendant les années vingt, les gratte-ciels deviennent le symbole de la nouvelle métropole brésilienne, si fièrement comparée par ses élites à New York. Dans le cinéma muet, produit avec des moyens assez précaires à São Paulo pendant cette décennie, la verticalité de l'espace urbain correspond bien à l'imaginaire des producteurs et des critiques de films comme "São Paulo, a sinfonia da metrópole" (1929) et "Fragmentos da vida" (idem)[12].
Les constructions se multiplient ; les matériaux changent (les murs de terre battue se voient remplacés par les briques et, un peu plus tard, par le béton) et l'homogénéité des bâtiments coloniaux fait place à une plus grande diversité de styles et d'influences. Les traces architecturales de la vieille ville disparaissent rapidement.
L'action de la municipalité se limite presque uniquement aux projets d'embellissement et de réorganisation du centre ville.
Les places et jardins publics de cette zone commencent à être réaménagés à partir de la décennie 1880. Mais ce ne sera qu'au cours des années 1900 et 1910 -grâce d'abord aux projets du maire Antonio Prado pendant l'exercice de quatre mandats consécutifs (1899-1910) et, ensuite, au plan Bouvard[13]-, que d'importants travaux changeront complètement le paysage urbain du centre de la ville.
La vieille bourgade coloniale, avec ses ruelles étroites et mal pavées, s'adapte au goût de ses élites : ouverture de nouvelles rues et places, élargissement de certains axes principaux, création du parc de l'Anhangabaú et réaménagement des jardins de la place de la République, agrandissement de la place centrale -de la Sé-, construction de la cathédrale, pavage des rues...
Le noyau central de São Paulo prend alors des tonalités fortement européennes, avec ses promenades sophistiquées aux pelouses bien découpées et le style architectural de certains bâtiments comme le Théâtre Municipal (1911), directement inspiré de l'Opéra de Paris.
Les années vingt voient l'aboutissement de nouveaux projets : ouverture d'avenues pour améliorer les liaisons entre le centre et d'autres quartiers de la ville, travaux de drainage et d'endiguement du fleuve Tietê.
L'ouverture de nouveaux quartiers se fait le plus souvent par l'initiative privée. La spéculation immobilière est à l'époque une activité extrêmement rentable qui compte de nombreux intervenants. En règle générale, chaque nouveau quartier se crée à partir du lotissement d'anciennes maisons de campagne appartenant à des riches propriétaires.
C'est ainsi par exemple qu'en 1915 la City of San Paulo Improvements and Freehold Land Co., Ltd., dont le siège est à Londres, crée le premier quartier "Jardin" de la ville, le Jardim América, avec des rues brodées d'arbres[14]. D'autres lotissements existent, plus ou moins luxueux en fonction des couches sociales auxquelles ils sont destinés. Pour les couches défavorisées, les agents immobiliers offrent des quartiers avec des maisons uniformisées, pour location, sans résoudre pour autant le manque très fréquent d'infrastructures d'eaux et d'égouts.
La République, proclamée en 1889, apporte à Porto Alegre les idéaux du progrès économique et de l'ordre bourgeois, exprimant le désir d'une ville qui se développe et se veut belle, ordonnée et hygiénique.
Le gouvernement de l'Etat, qui adopte les idées positivistes comme matrice d'orientation politique et administrative, trouve dans la modernisation urbaine un but à atteindre et dans l'organisation disciplinée de l'espace une méthode d'action. Ainsi l'Etat agit dans l'intérêt de la riche élite qui le soutient. Pour empêcher la prolifération d'habitations modestes, les taxes d'habitation sont augmentées et le Code d'Ordonnance de la Municipalité établit des règles pour la construction dans la ville. En même temps le Bureau d'Hygiène organise des inspections dans les habitations collectives des classes inférieures pour évaluer leurs conditions de salubrité. Les conséquences de telles mesures sont l'augmentation des loyers des habitations populaires et du prix du sol urbain, ainsi que l'interdiction des cortiços existants et la prohibition de nouvelles constructions de ce type. Les pauvres de la ville sont peu à peu bannis du centre, refoulés vers des zones de plus en plus éloignées. Dans des banlieues lointaines un processus de lotissement se met en place pour y installer les populations défavorisées.
Or la réorganisation de l'espace urbain offre à la bourgeoisie émergente de nouvelles opportunités d'investissement de capitaux. Les terrains se valorisent principalement dans la ville haute, zone noble où l'élite fixe sa résidence. Mais suite au déplacement des populations de faibles revenus vers les banlieues et les arraiais, le chemin s'ouvre à la spéculation immobilière urbaine. Pour ceux qui ont du capital, c'est une bien avantageuse affaire que d'acquérir des terrains à des prix dérisoires dans ces aires distantes, pour ensuite les lotir et les vendre à la population, l'étendue de l'urbanisation allant au-delà de la péninsule de Porto Alegre. Il faut signaler que les propriétaires de ces entreprises de lotissement sont liés aux compagnies de services publics de la ville, responsables de l'approvisionnement d'eau, d'électricité et des transports. Souvent, il s'agit de propriétaires d'industries installées dans la région qui voient avec plaisir l'établissement d'une communauté ouvrière autour de leurs entreprises. La plupart d'entre eux occupent également des postes de conseillers municipaux. Les intérêts de la municipalité coïncident avec ceux du capital privé, ce qui rentabilise le lotissement des banlieues et crée une nouvelle modalité d'accumulation capitaliste dans la ville. Ainsi, au début de ce siècle, les quartiers ouvriers Navegantes et São João surgissent au-delà du Caminho Novo, avec une population de travailleurs dans des fabriques, ceux-ci étant pour la plupart des émigrants d'origine allemande et italienne, auxquels vient se joindre un contingent de Polonais.
Moralité, hygiène et esthétique, voici les trois éléments qui soutiendront, dans les années suivantes, la campagne de transformation urbaine de Porto Alegre, menée à terme par les initiatives de la bourgeoisie naissante et par les interventions du gouvernement municipal. Le ton du discours inspirateur des pratiques des secteurs privé et public accentue la distinction entre ces deux domaines, mais leur gestion demeure entre les mains de l'élite bourgeoise. En réprimant les conduites indésirables et attentatoires à la morale, l'élite essaie d'inculquer aux populations subalternes les valeurs de l'ethos citadin bourgeois, comme par exemple la façon adéquate de se comporter dans des lieux publics, l'exaltation du repli sur soi familial face aux dangers de la rue et la valorisation du foyer en tant qu'espace privilégié d'intimité et d'amour. De telles valeurs sont attachées à la réalité des classes défavorisées sans que soit résolue la question fondamentale de l'accès à la propriété. On exige des pauvres qu'ils s'adaptent aux codes de la morale bourgeoise et aux formes correctes de comportement, jusqu'à la façon de s'habiller, sans que le problème social soit résolu[15].
Au contraire de l'évolution urbaine pauliste, résultant d'un certain laisser faire de la part de l'administration municipale, la rénovation de Porto Alegre est marquée par la participation active d'un gouvernement positiviste.
Pour l'élite politique, la modernisation de la ville trouve son horizon dans le Paris du Second Empire, remodelé par l'action du Baron de Haussmann. Une partie de l'élite locale se transforme en ce qu'on appellera les "producteurs de l'espace". Ce sont des ingénieurs, des architectes et des médecins hygiénistes qui se consacrent aux pratiques d'intervention urbaine, ayant pour base l'étude d'auteurs français et l'exemple de la rénovation de Paris, coeur du débat dans les milieux académiques et officiels de Porto Alegre.
A São Paulo, les services urbains sont en général le monopole de quelques entreprises privées, très souvent étrangères.
Ainsi, les transports en commun sont d'abord des tramways à traction animale. A partir de 1900, la São Paulo Railway Light & Power Company s'installe dans la ville, crée les tramways électriques et en acquiert le monopole. En 1903, ils remplacent déjà complètement les premiers. Fruit de l'initiative privée, les lignes de tramways assurent surtout les liaisons entre les beaux quartiers et le centre ville.
Les moyens de transports modernes se mélangent avec des charrettes à traction animale pour le transit des passagers et des marchandises, et cela jusqu'aux années vingt. Les embouteillages sont fréquents et la circulation est problématique dans plusieurs endroits du centre. Et cela s'explique facilement : entre 1910 et 1920, la population augmente de 65 %, tandis que dans un laps de temps voisin, de 1908 à 1922, le nombre de passagers des tramways de la Light s'accroît, lui, de 450 %[16].
L'électricité, dont la Light obtient le monopole de production, se répand à partir de 1900. Initialement, son utilisation se concentre dans l'industrie, les transports et, en moindre proportion, dans l'éclairage des intérieurs. Les rues sont éclairées au gaz jusqu'en 1922, sous la responsabilité d'une autre compagnie anglaise qui en détient le monopole ; l'électricité lui sera complètement substituée en 1930.
Enfin, le processus d'urbanisation s'accompagne d'une structuration de la consommation et de l'émergence d'activités économiques nombreuses et diverses, allant des services, des loisirs et du commerce de détail au grand commerce, aux marchés financier et bancaire et aux industries. Ces activités trouvent une main-d'oeuvre abondante sur un marché du travail en expansion -où s'approvisionne aussi la bureaucratie de l'Etat, également en augmentation d'effectifs.
Dans tous les cas, ce processus, tel que nous venons de le décrire, combine d'un côté la croissance hasardeuse de la ville -marquée par le manque important de services publics et d'infrastructures urbaines-, avec, de l'autre côté, une politique qui organise pour les élites "une ville dans la ville" renforçant de la sorte les inégalités et les écarts sociaux, largement visibles dans les formes d'intervention, d'occupation et d'aménagement de l'espace urbain.
Les pouvoirs publics n'y interviennent que très peu et leur action est le plus souvent solidaire de cette logique. L'action des compagnies privées, quant à elle, vise exclusivement à améliorer le cadre de vie des élites qui habitent, circulent et fréquentent des lieux et des circuits urbains où les graves problèmes affrontés par la plus grande partie des citoyens sont absents et invisibles.
L'élite lettrée de Porto Alegre centralise le projet de transformation de la ville sur trois points principaux : la dynamisation des services publics, le remodelage de l'espace urbain et la rénovation architecturale de l'urbs.
L'investissement dans les services publics s'impose comme un projet immédiat, les égouts étant le point crucial à régler parmi les problèmes qui atteignent la vie quotidienne de la ville. Au début de l'année 1907, on commence la construction des égouts souterrains, projet basé sur de minutieuses études de la technologie française. Dans le transport public, les lourdes et curieuses voitures tirées par des animaux qu'on appelait maxambomba et qu'on remplace par des tramways tirés par des ânes, sont finalement substituées par le tramway électrique à partir de 1908. Dans le secteur de l'électricité, les capitaux français et la compagnie américaine Bond and Share se disputent la concession des services. Bond and Share gagne la concurrence, signant un contrat avec la municipalité en 1928[17].
La dynamisation des services publics se poursuit naturellement avec l'organisation des projets d'intervention dans l'espace urbain qui replanifient le dessin de la ville.
Le premier "Plan d'amélioration et d'embellissement" de Porto Alegre est élaboré en 1914 par l'ingénieur et architecte João Moreira Maciel. Technicien de formation française, admirateur de l'oeuvre de Haussmann, Maciel subit dans son travail l'influence du plan appliqué à Rio de Janeiro par l'architecte Agache, lui aussi français. C'est donc dans la capitale de la République que Porto Alegre va chercher son référentiel en termes de Brésil urbain. Le plan de remodelage de Rio réalisé par le maire Pereira Passos tendait à modeler la ville en un véritable Paris tropical. Les grands travaux menés à terme par Passos entre 1902 et 1906 sont un exemple de la séduction exercée par Paris sur l'élite brésilienne cultivée qui transforme la capitale fédérale en carte postale du pays[18].
Le développement de Porto Alegre en tant que capitale de l'Etat du Rio Grande do Sul, avec ses 150.000 habitants environ en 1910, impose, selon l'optique de l'élite régionale, la nécessité d'ouvrir de périphériques afin de dégager le trafic et de relier les banlieues. On soutient également le besoin de travaux de remblai au bord de la rivière Guaíba, ce qui permettra à la fois de gagner de l'espace et d'assainir la zone marécageuse appelée Arroio Dilúvio. On suggère aussi l'embellissement général de la ville par la création de parcs et de jardins, ainsi que de larges avenues plantées d'arbres, selon le style des boulevards parisiens.
Quoique soigneusement conçu, le Plan Maciel ne sera pourtant exécuté que dans les années vingt et trente, de façon progressive et parcellaire. Il s'agit d'un projet éminemment bourgeois, qui exclut les pauvres et les villages populaires des zones suburbaines.
Sont mis en oeuvre de grands travaux de démolition, destruction de ruelles, élargissement et pavage de voies publiques, drainage, ouverture de larges avenues et de nouvelles rues. Le vieux Campo da Redenção -l'ancien marécage- est transformé dans le grand parc de la ville et au début des années trente a lieu le principal événement de la modernisation urbaine de Porto Alegre : l'ouverture de l'avenue Borges de Medeiros que surmonte un imposant viaduc.
Au long des deux premières décennies de ce siècle, l'élite économique d'ascendance allemande fait construire des palais, des banques et des fabriques de style germanique, tandis que l'élite politique érige des bâtiments publics à l'architecture éclectique, d'inspiration française. Le Porto Alegre des années trente, avec ses 200.000 habitants environ, sera une ville au profil à la fois autochtone et européen.
Outre la différenciation importante des espaces -qui rend les écarts sociaux lisibles entre autres au travers du paysage urbain-, l'urbanisation de São Paulo est le cadre de l'établissement de codes sexués qui régissent l'occupation et la fréquentation de l'espace public.
La réalité reste ambiguë : si, d'un côté, les femmes dans la rue (normalement en groupe) sont de plus en plus l'objet de remarques, l'insistance même de ces remarques exprime le manque de naturel de la situation. De nombreuses références indiquent que les rues appartiennent davantage aux hommes et que ceux-ci profitent de leur prérogative. Marchant en ville, les femmes circulent dans un territoire qui n'est pas neutre, dans lequel elles sont toujours étrangères[19].
Ainsi, si sortir seule constitue toujours une hérésie, sortir tout court n'entre pas encore dans les moeurs. Le manque d'options en termes de loisirs convenables et certaines traditions bien ancrées limitent beaucoup le contact des femmes avec l'espace urbain.
En fait, si les femmes veulent s'arrêter en ville, et non pas simplement se rendre d'un point à un autre, en dehors des magasins où leur présence est de plus en plus marquée, les lieux de sociabilité féminine sont encore peu nombreux.
Les familles, ou même des groupes de femmes de la bourgeoisie peuvent se réunir dans quelques salons de thé, glaciers ou confiseries pour un goûter en milieu d'après-midi, lors d'une promenade dans la partie élégante et commerciale du centre ville, le Triângulo. Toutefois, les nouvelles habitudes de se promener en ville respectent des zones et des horaires appropriés.
Pour les femmes qui travaillent en ville et qui cherchent à déjeuner sur place, des barrières s'imposent : les cafés, les bars et les restaurants sont traditionnellement fréquentés par des hommes. Des femmes s'y feraient remarquer.
En 1926, la très active Ligue des Dames Catholiques, répondant à ce type de problème, inaugure un restaurant pour les femmes qui travaillent, qu'elles soient institutrices ou employées, dans un lieu concédé par la mairie en plein centre ville. Des représentants de l'Etat et de la ville, ainsi que des membres de l'Eglise, assistent à la cérémonie d'ouverture.
Le but de cette réalisation est précisé par l'Archevêque de São Paulo venu bénir le restaurant. Il s'agit d'offrir des repas à des prix raisonnables dans un lieu de fréquentation exclusivement féminine, pour que les femmes, issues notamment des classes moyennes, n'aient pas de contact avec des hommes au moment de la pause. Plusieurs allusions sont faites, dans des textes de la Ligue, aux dangers guettant les jeunes filles qui circulent librement en ville et prennent leurs repas n'importe où.
L'initiative recouvre ainsi avant tout une préoccupation morale, et entend tenir les femmes à l'écart de toute promiscuité, à l'abri des contacts hasardeux avec les hommes. Cependant, le succès du restaurant, devenu un lieu de rencontre et de sociabilité féminine de la ville, dépasse l'objectif initial.
En fait, à la différence des quelques établissements raffinés où se réunissent les femmes des élites pour des moments de loisirs et de sociabilité, le restaurant de la Ligue ouvre ses portes aux femmes des nouvelles couches moyennes qui, travaillant, sont censées manger en ville. Sans trop dépenser, elles peuvent alors occuper leur place au sein d'un espace urbain qui, à l'origine, n'a pas prévu leur présence.
Pour les hommes, les choses se passent tout à fait autrement. Une sociabilité exclusivement masculine occupe toutes sortes de lieux de rencontres et de loisirs en ville.
Dans ses souvenirs, Cícero Marques[20] en brosse un tableau précis. Il évoque notamment les jeunes étudiants de la Faculté de Droit de São Paulo et leurs habitudes bohèmes. Dans la liste exhaustive de leurs fréquentations sociales, les seuls noms de femmes qui apparaissent sont ceux des artistes de cabaret et des prostituées de luxe.
Les rencontres informelles d'habitués, les débats politiques, les réunions entre amis, etc., tout cela se passe exclusivement entre hommes. La gent masculine occupe la ville et ses points d'animation, et exploite, entre hommes, ses réseaux de sociabilité.
Les femmes qui ne vivent pas du mouvement nocturne de la ville ne sont jamais citées dans tout ce circuit de sociabilité et de loisirs, qui nous dépeint un monde n'appartenant qu'aux hommes. Si les réseaux d'amitié et de sociabilité masculine occupent des espaces urbains nombreux et variés, c'est loin d'être le cas pour les femmes. Les références en sont rares et isolées ; leur relation avec l'espace de la ville n'est pas intime et joyeuse comme celle des hommes.
Les "bandes" de jeunes gens, les groupes d'amis, les réseaux de connaissances n'ont pas d'équivalent chez les femmes. Les réseaux d'amitiés féminines s'organisent surtout dans le privé, entre voisines, soeurs, cousines, ou amies intimes, à dire vrai peu nombreuses. La liberté de déplacement, la promenade sans but, ponctuée de rencontres fortuites avec les gens de connaissance, sont à l'époque des privilèges masculins.
A Porto Alegre, le remodelage de l'espace s'accompagne d'un processus de transformation des sociabilités qui expriment un nouveau ethos urbain tout en dévoilant les inégalités sociales instaurées dans la ville.
Si les espaces et activités de la sociabilité populaire sont condamnés -les petits bistros, les combats de coq, le jeu d'osselets, les cérémonies festives et religieuses africaines (les candomblés et les cucumbis)- l'élite organise son propre espace de loisir.
La ville a des théâtres, plusieurs hippodromes, des clubs de société et de gymnastique, des vélodromes, des salles de cinéma, des cafés et des cabarets, tout pour les distractions des couches les plus favorisées de la population. Des fêtes populaires comme l'entrudo, sorte de carnaval ancien qui se caractérise par une véritable bataille avec des seaux d'eau et de petits citrons de cire parfumée (limões de cheiro), sont remplacées par le carnaval des clubs. Les sociétés carnavalesques Venezianos et Esmeraldinos organisent le corso, défilé des groupes d'associés avec ses riches costumes (fantasias) et ses reines. Désormais le peuple ne fait plus qu'assister aux défilés et les applaudir jusqu'à ce que, dans les années trente, le carnaval de rue soit remplacé par les bals dans des salons où la population défavorisée n'est pas admise. Ce sont ces mêmes exclus qui vont reprendre dans les zones populaires de la Cidade Baixa, Arraial da Baronesa et Ilhota, le carnaval de rue et les défilés de leurs propres sociétés, chacune d'entre elles désignée comme une tribu indigène : Xavantes, Carijós, Aimorés etc.
Jusqu'aux années vingt, les espaces publics de la sociabilité bourgeoise connaissent une prédominance masculine (le café et le cabaret, par exemple). A condition d'être accompagnées par des hommes, les femmes sont admises dans les théâtres, hippodromes, vélodromes, salons de thé et cinémas.
Un seul espace urbain s'honore de la présence féminine : le traditionnel footing de la rue de la Plage, promenade au centre de Porto Alegre où des gentlemen disposés en ligne sur le trottoir ou dans la rue assistent au défilé des élégantes qui exhibent la mode et regardent les vitrines.
La vocation domestique des femmes est encouragée. Destinées aux rôles d'épouse et de mère dans le mariage, ces "reines du foyer" dirigent le milieu familial bourgeois. Néanmoins, au long des premières décennies de ce siècle, les jeunes filles sont de plus en plus nombreuses à l'Ecole normale d'Instituteurs, en vue de se former à une profession jugée alors compatible avec la nature féminine.
En ce qui concerne les femmes du peuple, le travail en dehors de la maison et la marche solitaire dans les rues s'imposent comme une nécessité. La plupart des fabriques embauchent les femmes, main-d'oeuvre moins chère et toujours disponible. Le discours officiel, moralisateur vis-à-vis du comportement des femmes bourgeoises, se tait devant la réalité quotidienne des femmes de la population pauvre.
En conclusion, les processus de constitution urbaine de São Paulo et de Porto Alegre sont marqués par des différences aussi bien qualitatives que quantitatives. Fondamentalement, la différence d'échelle de l'accumulation et l'orientation des économies, vers le marché international dans un cas et vers le marché interne dans l'autre, établissent des bases différenciées pour l'action des élites locales. Tandis que Porto Alegre est le siège d'une économie d'appui au marché national, São Paulo abrite le secteur de pointe de l'économie brésilienne, essentiellement agro-exportatrice.
A São Paulo, l'intervention de l'Etat sur l'espace urbain est peu marquante ; l'initiative privée y joue un rôle plus significatif. Ce laisser faire dans le processus de renouvellement urbain est contemporain de l'arrivée massive d'immigrants, à l'origine d'une explosion démographique qui dépasse les capacités des infrastructures existantes. A Porto Alegre, la bourgeoisie s'appuie sur le soutien de l'Etat, gestionnaire des plans d'intervention sur la ville qui cherchent à adapter l'espace urbain aux besoins d'une croissance plus lente et plus progressive de la population.
[*]Professeur à l'Université Fédérale du Rio Grande do Sul, spécialiste d'histoire urbaine.
[1] Cf. CORUJA, Antonio Pereira, Antigualhas : reminiscências de Porto Alegre, Porto Alegre, Companhia União de Seguros Gerais, 1993.
[2] Dans cet article, "São Paulo", sans précision, se rapporte à la ville ; pour les références à l'Etat, nous dirons "l'Etat de São Paulo". Les habitants de l'Etat de São Paulo sont appelés "paulistes" ; ceux de la ville de São Paulo, "paulistanos" et "paulistanas".
[3] En 1927, dans la région Alta Paulista, vers l'ouest de l'Etat, la terre vaut plus de trente fois ce qu'elle valait en 1912.
[4] Cf. Cotidiano e sobrevivência - a vida do trabalhador pobre na cidade de São Paulo, 1890 a 1914, thèse de Doctorat, Université de São Paulo, 1984.
[5] "Naturalisation tacite" signifie qu'à l'exception de ceux qui manifestent formellement leur envie de garder la nationalité d'origine, tous les autres sont automatiquement considérés comme Brésiliens dans un délai de six mois.
[6] ROCHE, Jean, A Colonização alemã e o Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Globo, 1969, 2 vol..
[7] PESAVENTO, Sandra Jatahy, A burguesia gaúcha : dominação do capital et disciplina do trabalho, Porto Alegre, Ed. Mercado Aberto, 1988 ; História da indústria sul-riograndense, Guaíba, Riocell, 1985 ; et Os Industriais da República, Porto Alegre, IEL, 1991.
[8] En fait, cette revendication ressort le plus souvent de la légende : "Quant aux fermiers des familles de l'élite, leur origine ne remontait pas, dans la plupart des cas, au-delà de la deuxième moitié du XVIIIème siècle et, une fois déroulé le fil de la dynastie, on trouvait un muletier, un commerçant, un trafiquant d'esclaves qui, enrichis par leurs affaires, avaient investi leurs rentes dans la propriété foncière." (ABUD, Katia Maria, O Sangue intimorato e as nobilíssimas tradições (a construção de um símbolo paulista : o Bandeirante), pp. 121-122.) Mais cela ne change rien à la question : ce qui compte, c'est la construction de cette identité, c'est la représentation qui est faite de cette communauté ancestrale.
[9] Voir, à ce sujet, SCHPUN, Mônica Raisa, Paulistanos & Paulistanas : rapports de genre à São Paulo dans les années vingt, thèse de Doctorat, Université Paris VII, 1994, notamment deuxième et troisième parties ; et Corpos na cidade -esporte e beleza em São Paulo nos anos vinte, São Paulo, Brasiliense, sous presse.
[10] Cf. PESAVENTO, Sandra Jatahy, Emergência dos subalternos : trabalho livre e ordem burguesa, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1989 ; O cotidiano da República : elites e povo na virada do século, Porto Alegre, Ed. Universidade, 1990 ; et Os pobres da cidade, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1994.
[11] Francisco de Paula Ramos de Azevedo (1851-1928), ingénieur, après avoir fait ses études en Belgique et travaillé pour les chemins de fer à l'ouest de l'Etat de São Paulo, s'installe en 1886 dans la capitale de celui-ci où il va dicter aux élites le goût architectural, jusqu'aux années vingt.
[12] MACHADO JUNIOR, Rubens L. R., São Paulo em movimento : a representação cinematográfica da metrópole nos anos 20, thèse de mestrado, Université de São Paulo, 1989.
[13] Au début des années 1910, cet architecte français de grand prestige, crée pour São Paulo un projet de réaménagement du centre ville qui est approuvé par la municipalité.
[14] Le conseil de direction de cette société, réuni à Londres, comprend des investisseurs brésiliens et anglais, et l'architecte Bouvard, auteur des transformations récentes du centre de la ville.
[15] PESAVENTO, Sandra Jatahy, Memória de Porto Alegre : espaços e vivêncas, Porto Alegre, Ed. Universidade, Secretaria Municipal de Cultura, 1991 ; et O espetáculo da rua, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1992 ; MAUCH, Cláudia, et alli, Porto Alegre na virada do século XIX: cultura e sociedade, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1994 ; MACEDO, Francisco Riopardense de, História de Porto Alegre, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1993.
[16] LEME, Marisa Saenz, Aspectos da evolução urbana de São Paulo na Primeira república, thèse de Doctorat, Université de São Paulo, 1984, p.86.
[17] FRANCO, Sérgio da Costa, Guia histórico de Porto Alegre, Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1988 ; PESAVENTO, Sandra Jatahy, Entre práticas e representações : a cidade do possível e a cidade do desejo, Itamontes, septembre 1994 et Relatórios do Intendente Municipal de Porto Alegre de 1907 a 1924.
[18] BENCHIMOL, J. L., Pereira Passos : um Haussmann tropical, Rio de Janeiro, AECRJ, Col. Biblioteca Carioca et ROSSO DEL BREGNA, G., O Rio de Janeiro de Pereira Passos, Rio de Janeiro, PUC, 1985.
[19] Sur le rapport des femmes à l'espace public voir SCHPUN, Mônica Raisa, "Entre privé et public : partage de genres à São Paulo dans les années vingt", Histoire et Sociétés de l'Amérique Latine, n°3, mai 1995, pp. 137-159 et "Com licença, vou à rua. Relações de gênero em São Paulo nos anos vinte", Cultura Vozes, n°2, vol. 89, mai-juin 1995, pp. 16-29.
[20] Tempos passados, São Paulo, Moema Editora, 1942.
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