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Travailler un thème d'histoire régionale en Argentine n'est ni neutre, ni simple. Pouvons-nous croire, en effet, que la grande majorité des travaux se cantonnent à Buenos-Aires et sa région parce qu'il est plus facile d'y travailler, que le pays est immense et les transports onéreux ? Ce serait céder à une certaine paresse (pas seulement intellectuelle) et alimenter un fatalisme trop répandu qui veut que le pays s'arrête à la General Paz. Mais si l'étude des provinces constitue un défi peut-être excitant à relever, il ne faut pas se méprendre sur la quantité et la qualité des informations disponibles. Celles-ci sont très variables d'une province à l'autre.
Pour les besoins de ma thèse, j'ai été amenée à travailler dans quatre des principales villes de l'Intérieur : Córdoba, Mendoza, Tucumán et Salta. Ces capitales de province comptent plusieurs centres d'archives, chacun rattaché à une institution de la province et fonctionnant de manière autonome. A côté des Archives historiques, on trouve ainsi des fonds d'archives au siège de la Législature, du Pouvoir Judiciaire, ou encore de la Municipalité[1].
Cette spécialisation peut être parfois plus détaillée encore, avec l'existence d'archives de la Police, du Cadastre ou des installations hydrauliques. Selon les dates et le sujet traité, notamment pour la fin du XIXème et le XXème siècle, on peut y trouver son bonheur. Il est donc fort utile de prendre connaissance de leur existence et de leur fonctionnement dès que possible. Une précieuse petite brochure éditée par l'Université de Córdoba en 1981 en établit une liste assez complète et donne plusieurs détails utiles. Faute de quoi, il faut recourir aux guides de recherche provinciaux.
Pour ma part, je me limiterai aux Archives historiques de ces quatre villes, qui se trouvent, comme toutes les archives argentines, sous la responsabilité du pouvoir exécutif de leur province et possèdent chacune leur mode de fonctionnement et leur organisation propre. Ce régime autonome n'est pas sans répercussions, nous le verrons, sur la production historiographique susceptible d'en découler.
Les fonds de l'Hacienda ont été constitués à partir de la révolution d'indépendance (1811) ; ceux de la Police et du Conseil National de l'Education à la fin du XIXème siècle (respectivement 1899 et 1888). L'ensemble ne dépasse pas les premières années du XXème siècle (1902 et 1922 suivant les fonds). Après quoi, les documents ne sont plus conservés aux archives historiques, mais au siège des différentes institutions, Tribunaux, Police provinciale, Etat Civil, etc.
Chacun de ces fonds comporte plusieurs centaines de volumes, reliés ou rangés dans des cartons. L'ensemble a été classé et catalogué, quoique de manière un peu fantaisiste. En l'occurence, l'aide efficace des archivistes s'avère indispensable... Un effort semble avoir été fait quant aux conditions de conservation, mais la Direction déplore à grands renforts de surveillance et d'affichage les vols qui ont été commis au cours de ces dernières années.
Il faut dire que la reproduction des documents relève du parcours du combattant, et fait toucher du doigt l'absurdité qui là-bas comme ailleurs semble être le trait saillant de l'esprit bureaucratique. Les Archives possèdent une photocopieuse flambant neuve, qui marche parfaitement... mais ne saurait servir à reproduire les documents. En effet (m'a t-on doctement expliqué après quelques tentatives pour percer ce mystère), il existe dans la province une loi qui interdit aux établissements publics de percevoir de l'argent. Cabines téléphoniques, distributeurs de boissons sont donc exclus des Archives... faute d'être gratuits.
La photocopieuse entre malheureusement dans cette catégorie d'équipements, au grand dam des chercheurs... et des documents[2]. Car la solution admise consiste à accompagner un employé dans une officine privée située à quelques pas de là pour tirer les précieuses épreuves. Ces petites promenades forcées, les paquets d'archives sous le bras, sont un des charmes des séjours de recherche à Córdoba. S'ensuit l'attente dans la dite officine, les coups de sang à la vue du traitement des précieuses liasses (nous sommes bien tâtillons envers ces chères vieilles choses !), et le regret du temps ainsi perdu. Mais à sa décharge, il faut souligner que c'est le seul centre d'archives du pays qui soit ouvert sans interruption de 8 heures à 19 heures : l'histoire cordobaise ignore la sieste !
Comme nous l'avons souligné, d'autres centres à Córdoba présentent un intérêt non négligeable pour la recherche historique, notamment la collection documentaire de Mgr Cabrera (encore lui !) entreposée à l'Instituto de Estudios Americanistas, fondé en 1936. Cet institut siège à la Faculté des Lettres, dans un charmant pavillon au milieu du campus. La collection comporte plus de 12.000 documents, reliés ou non, qui touchent à des aspects très divers de l'histoire de la ville depuis sa fondation jusqu'en 1919. Au début, on se sent pousser des ailes : l'index chronologique, extrêmement bien fait, va jusqu'à donner un résumé de chaque texte. Mais les choses se gâtent à la consultation : les documents sont entreposés dans une pièce fermée à clé, et sont communiqués... un par un ! (deux par deux les jours fastes). Comme il est, de surcroît, interdit de les photocopier, on y cultive l'art de la lecture rapide et de la synthèse-minute.
La seconde période qui couvre tout le XIXème et la moitié du XXème siècle regroupe 370 livres et plus de 1000 liasses. On y retrouve le classement entre les différentes instances (Gouvernement, Hacienda, Pouvoir Judiciaire, Armée), divisé en plusieurs rubriques. S'y ajoute la section "Pouvoir Exécutif et Législatif", les décrets, les actes notariés, et les documents touchant aux relations avec les départements, les autres provinces et l'étranger (notamment le Chili avec lequel Mendoza garde des liens solides). A ceci vient s'ajouter une collection qui fait la fierté de la cité : les papiers du gouvernement de San Martin et de son remplaçant et second Toribio de Luzuriaga, naturellement publiés par ailleurs[3].
Les fonds ont terriblement souffert de l'inondation qui a sévi dans la cité au début du XVIIème siècle, et surtout du tremblement de terre de 1861 qui a détruit le Cabildo et ses archives : on ne possède donc que quelques liasses des actes capitulaires de Mendoza, qui datent surtout du XVIIIème siècle. Plus rien n'existe, par contre, pour la période de l'indépendance. L'ironie du sort a voulu que le regroupement et le classement des archives aient été entrepris quelques années seulement avant la catastrophe (1856), avec des moyens très limités : c'est à cela que l'on doit néanmoins la sauvegarde des archives du Gouvernement.
Après le tremblement de terre, les documents furent à nouveau dispersés, jusqu'à la création d'un véritable centre d'archives par la loi de 1884. C'est à partir de cette date que se trouvent séparés les fonds judiciaires et administratifs. Ces derniers constituent les Archives historiques, réorganisées dans les années 1930 par les soins de la Junta de Estudios Históricos (notamment Simon Semorille et José Pringles) sur le modèle de l'Archivo General de la Nación. C'est à peu près l'état dans lequel elles se trouvent aujourd'hui. Signalons également la présence d'autres fonds intéressant les historiens : les archives de la Législature, celles du pouvoir judiciaire, et les archives ecclésiastiques de l'Eglise San Nicolás qui comprennent notamment les registres de l'état civil du XVIIème au XIXème siècle. Ces fonds ne sont malheureusement pas classés.
Ceux-ci sont inventoriés, catalogués et classés en quatre sections. Les deux premières regroupent les 50 volumes des archives de la Législature (1833-1886), et les 174 volumes d'actes notariés (protocolos) qui vont de la fin du XVIème à la fin du XIXème siècle. Pour la même période, la Section Judiciaire compte près de 300 dossiers de justice civile et criminelle.
La Section Administrative, quant à elle, regroupe les actes du Cabildo, de l'Hacienda, les livres de comptes, ceux des emplois et charges, des biens ecclésiastiques, ainsi que toute la correspondance administrative (copiadores, borradores et autres escrituras...). L'ensemble représente près de 400 volumes reliés.
Outre ce travail de classement qui est, j'insiste, le plus complet et le plus abouti que j'aie trouvé en Argentine, la Junta de Estudios Históricos a entrepris dès les années 1940 la publication systématique de ces archives, en commençant par les documents de la période coloniale, les actes du Cabildo[4], ceux de la Chambre des Représentants, puis la place de la province dans la Ligue du Nord[5], et ses rapports avec différents chefs militaires de premier plan (San Martín, Alvarez et Araoz de Lamadrid). Avec les travaux des membres de la Junta édités par les Archives, l'ensemble représente 16 titres, et plusieurs centaines de volumes.
Dans un rapport sur les archives datant de 1964, il est signalé en conclusion qu'il serait possible d'améliorer la tenue des archives en y installant l'électricité, un atelier de reliure et un atelier de photographie. Trente ans après, il s'avère qu'on a au moins installé l'électricité. Quant à la reprographie, elle se fait à l'extérieur, comme à Córdoba, mais sans accompagnement...
Lorsque je me suis attaquée en soupirant au fonds de gobierno, je n'y ai trouvé que des papiers concernant les affaires économiques. Renseignements pris auprès de la direction, l'absence de toute documentation politique pour la période de l'indépendance ne s'explique que par de vagues supputations : les archives auraient été déportées à Tucumán pendant la guerre d'indépendance[6] (mais on n'en trouve nulle trace à Tucumán, et on ne voit pas pourquoi elles n'auraient pas été restituées par la suite lors du méticuleux inventaire effectué là-bas), et les actes du Cabildo auraient de même été envoyés à Buenos-Aires pour être publiés (mais on n'en sait pas plus...). Bref, un mystère plane autour de ces archives, et les autres sont laissées dans un état de semi-abandon.
L'aristocratique Salta mépriserait-elle son passé, au contraire de l'industrieuse et bourgeoise Tucumán ? L'explication serait plutôt à chercher dans une pratique hélas par trop commune, à savoir la "rétention" privée de documents qui devraient avoir été versés depuis longtemps dans le domaine public. Deux cas de figure semblent se confondre pour ce qui concerne Salta : d'une part, certaines familles n'ont jamais cru bon de faire don à la province des papiers de leurs glorieux ancêtres, qu'elles considèrent comme un patrimoine inaliénable. D'autre part, nombreux sont les documents qui ont été "empruntés" par des institutions ou des personnes privées... et n'ont jamais été rendus[7].
En réalité, ce sont les notions mêmes de "public" et de "privé" qui se trouvent ici en question : à quel moment considérer qu'un document appartient de droit à l'une ou à l'autre de ces sphères ? La question, qui n'est tranchée que par une décision politique, demeure ici en suspens, comme le montre l'exemple contrasté de Tucumán et de Salta. A Salta, ville "aristocratique" dont la prééminence ne fut jamais contestée, tout porte à croire que les grandes familles se considèrent toujours comme l'incarnation de la cité, et considèrent de ce fait les archives comme un patrimoine semi-privé. Les autorités provinciales, étroitement mêlées à ces grandes familles, n'ont donc aucun souci de légiférer en ce domaine.
Tucumán fut au contraire dépossédée de son rang de capitale au profit de Salta[8], et par la suite, ses élites n'ont eu de cesse de revendiquer un statut de ville capitale pour leur cité (qu'ils ont obtenu en 1814). Ils ont de ce fait utilisé leur histoire comme un puissant facteur d'identité, contribuant par là-même à l'étendre de leur clan à l'ensemble de la communauté. D'autre part, il n'y existe pas comme à Salta de grandes familles aristocratiques. Enfin, l'histoire de la ville croise en un moment-clé celle de toute la nation, puisque c'est à Tucumán que se réunit le Congrès qui déclare l'indépendance le 7 juillet 1816. Tout cela peut peut-être expliquer le traitement de faveur dont jouissent les archives à Tucumán.
En parallèle, c'est la question même de l'histoire écrite avec ces archives qui est ici en question. Nous ne nous étonnerons guère d'apprendre que le principal volume de sources publiées pour la période de l'indépendance à Salta est consacré à la figure emblématique de Martin Güemes, qui possède son Institut particulier[9], et que l'auteur de cet ouvrage est un descendant du héros, Luis Güemes. Il y a fort à parier que bon nombre de documents officiels provenant de Salta n'ont jamais figuré dans les archives ! De même, beaucoup d'actes capitulaires de la période y sont reproduits : serait-ce là la cause de leur disparition ? Que sont-ils devenus après leur publication ? Pourquoi n'ont-ils pas été renvoyés à Salta ?
Cette publication me paraît, entr'autres, tout à fait significative d'une certaine conception "patrimoniale" de l'histoire, sans parler du choix et de la présentation des documents qui y sont reproduits sous une allure d'exhaustivité. Mais on pourrait multiplier les exemples, notamment parmi les biographies : telle vie de Güemes, (encore lui) est signée du descendant de son principal rival Antonino Fernández Cornejo[10] ; le biographe le plus récent du député Tomás Godoy Cruz s'appelle... Cristian García-Godoy[11] ! L'histoire régionale argentine, même défendue et illustrée par de grands noms, reste attachée dans une large mesure à l'histoire des grandes familles, qui en contrôlent le débit à la source !
On ne s'étonnera donc pas que l'un des projets de l'Institut d'histoire argentine "Emilio Ravignani", un des hauts lieux de la recherche actuelle, soit de persuader les grandes familles de faire don aux archives des documents qu'elles possèdent, qu'ils soient privés... ou anciennement publics. Les "collections privées" de la salle VII de l'AGN sont éloquentes à cet égard : le fonds Tomás Guido, pour ne citer que lui, regroupe trente années... de documents officiels ! Et que dire des fonds qui ont pu être légués par des historiens du siècle dernier...
L'Archivo General de la Nación semble travailler un peu dans la même voie en s'efforçant actuellement de récupérer les archives des entreprises récemment privatisées, chantier dans lequel il tente d'entraîner ses "confrères" provinciaux. Mais là encore, le manque de moyens et de coordination rendent la tâche bien ardue, d'autant plus que la sauvegarde de la mémoire n'est pas dans l'air du temps, plutôt affairiste et tourné vers l'avenir. De ce point de vue, le sort des archives provinciales rejoint, dans un même état d'abandon, celui de la capitale. La "dette intérieure" que l'on dénonçait il y a quelques années se double peut-être d'une dette à l'égard du passé... Bel enjeu pour d'autres recherches.
Córdoba
Archivo Histórico de la Provincia de Córdoba "Monseñor Pablo Cabrera"
Archivo de la Honorable Cámara de Senadores
Archivo de la Honorable Cámara de Diputados
Archivo General de los Tribunales
Archivo General de Catastro de la Provincia
Archivo de la Dirección General del Registro Civil
Archivo General de la Policía
Archivo de la Dirección provincial de Vialidad
Archivo de la Dirección provincial de Hidráulica
Archivo General de la Municipalidad
Archivo Capitular de Córdoba
Archivo administrativo e histórico de la Universidad
Coleccion documental del Instituto de Estudios Americanistas
Archivo del Banco de la Provincia de Córdoba
Mendoza
Archivo Histórico de Mendoza
Archivo de la Legislatura de la Provincia
Dirección de Registros públicos y Archivo judicial de la Provincia
Archivo de la Dirección de Rentas
Archivo de Geodesia y Catastro
Archivo del Departamento general de Irrigación
Tucumán
Archivo Histórico de Tucumán
Archivo General de la Provincia
Archivo de las Cámaras Legislativas
Archivo del Registro del Estado Civil y Capacidad de las personas
Archivo del Consejo General de Educación
Archivo de la Policía
Archivo General de la Municipalidad
Salta
Archivo y Biblioteca históricos de la Provincia
Archivo de la Cámara de Senadores
Archivo de la Cámara de Diputados
Archivo de la Dirección General del Registro del Estado Civil y Capacidad de las personas
Oficina de Archivo y Estadística de la Municipalidad de Salta
[1] Voir la liste de ces centres en annexe.
[2] Je rassure les âmes sensibles : une commission a été créée au sein de l'Assemblée législative de la province et planche sur ce délicat problème... depuis déjà quelques années. Mais ici comme ailleurs, il y a des problèmes plus urgents à régler...
[3] Documentos del Archivo de San Martin, Museo Mitre, Buenos-Aires, 1910-1911, 11 vol..
[4] Je rend hommage en passant au scribe inconnu (de moi !) qui a recopié à la main l'ensemble des actes du Cabildo... une réponse hardie au problème de la conservation des sources, qui à l'ère de la photocopie et du scanner, mérite un très grand coup de chapeau !
[5] Union militaire des provinces de l'Intérieur à l'origine de la chute de Rosas et de la création de la Confédération Argentine en 1852.
[6] Lors des nombreuses invasions royalistes de la période de l'indépendance, le gouvernement de la province se repliait de Salta à Tucumán.
[7] Cas de figure qui n'est pas récent, comme en témoignent les érudits chargés d'organiser les archives de Mendoza dans une lettre de février 1939, qui se plaignent auprès du pouvoir exécutif de ne jamais avoir récupéré les documents qu'ils avaient prêtés à la Chambre des Députés et au Sénat de la province afin que ceux-ci puissent en effectuer des copies.
[8] Par la cédule modifiant l'ordonnance royale créant les intendances en 1783.
[9] La revue de cet Institut est un parangon d'écrits hagiographiques dont certains titres valent le détour.
[10] Atilio CORNEJO, Historia de Güemes, Mexico 1946, 2ème ed, Salta, 1971, 364 p..
[11] Cristian GARCíA-GODOY, Tomás Godoy-Cruz , su tiempo, su vida, su drama, Washington D.C., Full Life, 1991, 811 p..
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Copyright © 1996 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517