Copyright © 1996  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Agustín Rivera : de la polémique en histoire

Elisa Cárdenas Ayala
Nous sommes le 16 septembre 1910. Après 33 ans passés à la tête du Mexique, le Général Porfirio Díaz préside les fêtes commémoratives du centenaire de l'indépendance. Le dictateur approche de ses 80 ans. Dans le faste des cérémonies où les légations étrangères sont les invités d'honneur, un homme -âgé quant à lui de 86 ans- prononce un interminable discours. Face aux restes exhumés des héros de l'indépendance et aux drapeaux sortis pour cette occasion solennelle des vitrines du musée, il déploie une rhétorique pleine d'érudition et de savoir historique. Díaz s'impatiente et ordonne de couper l'élan de l'orateur. Federico Gamboa -écrivain et diplomate- eut le déshonneur de remplir une telle mission ainsi qu'il le racontera lui-même quelques années plus tard dans son livre Lamentaciones.

L'orateur ainsi interrompu n'est autre que le père Agustín Rivera, l'un des intellectuels les plus admirés de l'époque. Une telle anecdote ne met pas en question la vénération dont il était l'objet, mais souligne plutôt les manières que pouvait se permettre le vieux dictateur.

L'intérêt de rapporter ici ce fait singulier n'est pas tellement, cependant, de rappeler ou constater l'humiliation dont l'orateur fut l'objet, mais plutôt -outrage mis à part- de poser la question suivante : que fait un prêtre à prononcer l'un des plus importants discours du centenaire de l'indépendance d'un pays dont les lois ont banni la participation du clergé à la vie publique ? Paradoxe, mais non contresens du régime porfirien qui sut pendant trois décennies concilier dans la pratique ce qui paraissait inconciliable : le libéralisme intransigeant et l'Eglise intransigeante. Le premier devint institution et foi d'Etat dans les formes, la seconde composa avec le dictateur laissant de côté la contestation trop bruyante des institutions.

La présence de Rivera au sein de l'élite intellectuelle porfirienne illustre remarquablement la complexité du tissu social mexicain du début du XXème siècle, car il appartient tout à la fois à plusieurs univers -notamment l'ecclésiastique et le libéral-, apparemment inconciliables. Agustín Rivera est ainsi l'une des figures intellectuelles les plus vigoureuses et attirantes de son temps : historien, polémiste, homme d'Eglise et penseur libéral, sont tous des qualificatifs qui conviennent à sa personnalité ; encore faudrait-il toujours ajouter, laguense[1] (et il l'est profondément, dans son oeuvre), porfiriste, juariste, érudit, antifanatique, intellectuel prestigieux et bien d'autres.

Il s'impose surtout de dire que Rivera incarne certains des grands paradoxes du monde porfirien, et que l'approche de ce que furent sa vie et son oeuvre éclaire plus d'un trait de cet univers complexe qu'était la société mexicaine au tournant du XXème siècle ; complexité qui ne saurait être réduite à un simple partage entre libéraux et conservateurs, traversant toute la structure sociale avec leur cortège respectif de "bouffeurs de curés" et "grenouilles de bénitier".

Agustín Rivera est ainsi un homme d'Eglise, un savant très estimé par une partie de la hiérarchie institutionnelle (il eut l'amitié et l'admiration de ses supérieurs tels que Clemente de Jesús Munguía, évêque du Michoacán ; l'évêque Pedro Aranda, les archevêques José de Jesús Ortiz et Pedro Loza de Guadalajara ; Díez de Sollano, évêque de León[2] ; et Pelagio Antonio de Labastida, évêque de Puebla puis archevêque de Mexico), et il est à la fois un intellectuel auréolé de prestige dans les milieux libéraux, qu'ils soient ou non attachés à l'Etat porfirien. On ne peut que tenir compte de ce double soutien -qui prouve par ailleurs un relâchement des tensions internes de la société mexicaine- car s'il eut la reconnaissance de nombreux libéraux, ce qui permit à son influence de s'exercer bien au-delà des milieux catholiques, il eut aussi l'appui de ses supérieurs hiérarchiques lui permettant de développer son oeuvre sans le forcer à rompre avec l'institution qui donnait un cadre rassurant à ses activités[3].

Naturellement, une personnalité pareille ne pouvait pas rester à l'abri de la discussion et des inimitiés, sans devenir elle-même un sujet de polémique ; comme le rapporte Mariano Azuela, "sans ennemis, une personnalité aussi forte que celle du père Agustín Rivera n'aurait pas pu se réaliser"[4]. Mais revenons au début de notre histoire...

Agustín Rivera y Sanromán est né le 29 février 1824 à Santa María de los Lagos, Jalisco, ville de la région de Los Altos qui avait vu naître également Pedro Moreno, l'une des grandes figures du mouvement indépendantiste[5]. Il était le fils de Don Pedro Rivera -espagnol péninsulaire qui avait combattu précisément les forces de Moreno- administrateur de la douane de Santa María puis commerçant, que la mort trouva ruiné alors qu'Agustín avait à peine 13 ans. Sa mère -Doña Eustasia Sanromán- appartenait à ce que Rivera lui-même aurait appelé une "bonne famille" de la société de Lagos, au sein de laquelle on trouvait des propriétaires fonciers (comme la grand-mère d'Agustín, qui possédait l'hacienda de Lodeávalos) et aussi des membres appauvris sinon pauvres depuis toujours. Une autre division traversait apparemment la famille Sanromán : celle opposant les conservateurs et les libéraux[6].

Elevé dans un milieu profondément catholique, Agustín fut cependant, grâce à son père, en contact avec les rares libéraux de sa ville natale, et apprit bientôt le mépris de la superstition et du fanatisme. Sa volonté et ses bonnes dispositions pour les études l'amenèrent à voyager et à résider dès son jeune âge loin de sa famille : au séminaire de Morelia d'abord, où il rencontra le théologien Clemente de Jesús Munguía et Pelagio Antonio de Labastida[7] ; ensuite à Guadalajara, au séminaire, mais aussi à l'Université, où il poursuivit des études de droit et se lia d'une solide amitié avec l'avocat Crispiniano del Castillo[8].

Au séminaire de Morelia, Rivera apprit comment la division entre libéraux et conservateurs touchait le clergé lui-même. Les discussions auxquelles il assista dans cet endroit ont dû marquer profondément son esprit, aussi bien dans le penchant libéral qu'il acquit très jeune, que dans le goût de la polémique qui deviendra bientôt l'un des grands traits de sa personnalité.

De ses années d'étudiant à Guadalajara (d'abord de 1837 à 1840, puis de 1844 à 1847), c'est sa vision critique des institutions éducatives qui ressort en premier lieu. Il estimait que les institutions de son temps n'avaient rien changé à celles d'avant l'indépendance, et c'est alors probablement qu'il forma son concept de l'éducation coloniale, qui sera un des piliers de sa réflexion historique. Bien plus tard il écrira :

"L'immense majorité des maux sociaux que le Mexique endure encore aujourd'hui en 1897, et l'énorme retard en matière de civilisation qui en résulte, et les grandes difficultés pour atteindre celle-ci, et les tempêtes politiques qui lui sont liées, proviennent de l'éducation coloniale."[9]

Après la réussite de ses études au séminaire et à l'Université de Guadalajara (avant de rentrer dans les ordres, il avait reçu le titre d'avocat), il fut professeur de droit au séminaire[10]. Plus tard, il exerça plusieurs charges ecclésiastiques, comme celle de curé intérimaire du Santuario de Guadalajara (de novembre 1853 à octobre 1854) et celle de promoteur fiscal de l'Archevêché de Guadalajara à partir d'octobre 1854.

En décembre 1866 Rivera entreprend un voyage en Europe, dont il rêvait depuis longtemps. Au retour de ce voyage, en mars 1868, il s'installe à Lagos de Moreno où il est chapelain du couvent des capucines et où, parallèlement, il occupe la chaire d'histoire du Lycée du père Guerra, institution récemment créée. Depuis Lagos, il réalise quelques courts voyages à Mexico, Morelia, León.

Vient ensuite une reconnaissance officielle de ses travaux, et le 10 décembre 1901, le Congrès National octroie à Rivera une pension d'une durée de cinq ans, afin qu'il puisse subvenir à ses besoins, car l'historien n'a aucune fortune personnelle et emploie tous ses revenus à l'édition de ses travaux. Cet événement marque le début des hommages officiels dont Rivera fut l'objet vers la fin de sa vie, dont le moment culminant fut sans doute l'attribution en 1910, lors de l'inauguration de l'Université Nationale, du doctorat honoris causa de cette institution. Entre temps, en 1906, sa pension avait été prolongée à vie.

Mais la vie de Rivera ne fut pas qu'une succession d'hommages ; il subit la censure de ses oeuvres, les attaques et les intrigues de petits curés ou même d'autorités de l'Eglise en désaccord avec ses opinions ou ses attitudes, alimentées sans doute par son goût constamment renouvelé de la polémique qui lui donna tout loisir d'entretenir de petites, moyennes et grandes querelles. Sa vie elle-même permet de repérer un cycle des relations Eglise-Etat qui représente une parenthèse entre deux moments de forte intransigeance ; c'est cette parenthèse qui permet à l'esprit de Rivera de s'épanouir pendant les trente ans d'entente relative que représente le porfiriat.

Aux deux extrêmes de cette parenthèse, l'intolérance et la cassure du dialogue entre ces deux instances eurent des répercussions sur la vie de Rivera : une première fois, en octobre 1858, lorsque les forces du général libéral Degollado firent leur entrée dans Guadalajara, il fut arrêté et maltraité du fait de son état ecclésiastique. Le colonel Miguel Cruz Ahedo, lui-même membre des forces libérales, en fut mis au courant et put mettre fin aux vexations dont Rivera était l'objet, mais lui conseilla tout de même de quitter Guadalajara, du moins pour un certain temps. Plus tard, en juillet 1859, moment où les conservateurs dominaient le Jalisco, Rivera fut accusé d'être en relation avec les libéraux et, de ce fait, durement attaqué dans la presse[11]. A la fin de sa vie, l'intransigeance étant de retour dans la région avec l'archevêque Orozco y Jiménez[12], celui-ci essaya d'obtenir du vieux Rivera la rétractation de ses écrits[13].

Rien d'étonnant finalement à ce qu'un homme comme Orozco y Jiménez ait voulut "nettoyer" symboliquement son archevêché d'un intellectuel de la stature et du genre de Rivera, qui ne rentrait point dans sa conception des relations avec l'Etat et qui de surcroît était ouvertement libéral (n'oublions pas que Pie X avait condamné explicitement le libéralisme).

Considérons seulement que l'admiration qu'avaient pour Rivera les milieux libéraux amena même certains d'entre eux à donner son nom à des loges maçonniques.14

L'historien

En 1910, dans le prologue aux Anales de la Vida del Padre Hidalgo, Agustín Rivera stipulait :

"Il est bien connu que la science de l'histoire se compose de deux parties, à savoir, l'Histoire au sens strict, qui consiste en la narration des faits, et la Philosophie de l'histoire, qui consiste à réfléchir sur les faits, à savoir, les appréciations, la critique des faits ; à connaître les causes et les effets de chaque fait dans l'ordre social."[15]

Ainsi explicitait-il, vers la fin de sa vie, la conception de l'histoire à laquelle il était fidèle depuis ses premiers écrits. Effectivement, même dans la présentation de ses oeuvres, il a, à chaque fois, séparé ces deux volets de sa science[16]. Plus important encore, il a constamment suivi cette conception dans son étude de l'oeuvre d'autres historiens et c'est elle qui l'a conduit à ce qui constitue son apport principal à l'historiographie : la réinterprétation.

Rivera réinterprète l'histoire mexicaine et entend dépasser la querelle réductrice et manichéenne qui prévalait chez les intellectuels mexicains du XIXème siècle au sujet des mythes fondateurs de la Nation.

Cette querelle trouve ses origines dans les travaux des deux premiers historiens de la révolution d'indépendance : Carlos María de Bustamante et Lucas Alamán.

Selon Agustín Rivera, la discussion tourne autour des points d'interprétation suivants : 1) le rapport entre la guerre d'indépendance et une "nation" indienne préhispanique ; relation que Bustamante soutient tandis qu'Alamán la nie. 2) La relation entre le mouvement d'Hidalgo qui déclencha la guerre d'indépendance et la consommation de celle-ci par le mouvement d'Iturbide ; que Bustamante conçoit comme une même révolution, alors qu'Alamán considère ces deux mouvements comme des révolutions sans aucun rapport entre elles. 3) Alamán affirme que l'idée selon laquelle l'indépendance est due à Hidalgo n'est qu'une erreur vulgaire, contrairement à Bustamante qui voit en cela un sentiment national et un jugement correct. 4) L'existence d'un principe politique chez Hidalgo lorsqu'il commença son mouvement, que Bustamante défend et qu'Alamán niera par la suite, en insistant plutôt sur le fait que, selon lui, c'était Iturbide qui avait un principe politique, dans le Plan de Iguala. Tous ces points de discussion étaient présentés dans le cadre d'une exagération des crimes des royalistes par Bustamante et de ceux des insurgés par Alamán et de l'atténuation corrélative de ceux de la partie adverse.

Cette querelle autour des pères fondateurs de la Nation avait, bien entendu, une dimension politique fondamentale. "Libéraux" et "conservateurs" s'identifièrent aux différentes interprétations, eurent à coeur de les défendre et de contribuer à instaurer une version "officielle", matérialisée surtout dans les commémorations. En ce qui concerne la révolution d'indépendance, la querelle tourne autour de l'attribution de la "paternité" de la Nation à Hidalgo ou à Iturbide. Comme Rivera l'explique, les diverses interprétations de la révolution d'indépendance -et, par ce biais, aussi bien du passé colonial que des tribulations vécues dans les premières années du Mexique indépendant- prenaient leur source dans les travaux de ces deux historiens :

"Cette opposition d'opinions entre les deux premiers historiens de notre révolution d'indépendance [...] a produit dans notre nation cinq opinions et cinq classes de personnes ayant une opinion en la matière."[17]

Il s'agit, en peu de mots, de plusieurs sortes d'"alamanistes" et de "bustamantistes", ces deux catégories étant subdivisées chacune entre les adhérents que Rivera nomme "de bonne foi" -c'est-à-dire ceux qui connaissant le contenu de l'oeuvre, s'identifient aux principes exprimés dans celle-ci- et ceux qui défendent les mêmes principes de manière naïve et mal informée.

Rivera lui-même -qui s'inscrit dans la lignée des intellectuels libéraux de la dernière moitié du XIXème siècle- n'échappe pas totalement à ces catégories, même s'il ouvre une voie nouvelle : tout en faisant la critique du Cuadro Histórico, il se place de bon gré chez les "bustamantistes", non pas de manière simple, ni entière, mais une fois ses réserves exprimées et excluant un point essentiel, tel qu'il l'exprime dès l'intitulé de son oeuvre majeure, Principios Críticos sobre el Virreinato de la Nueva España y Revolución de Independencia de México :

"Ce sont les mêmes que ceux de Bustamante, à l'exception du dernier, c'est-à-dire que je n'essaie pas de minimiser les crimes des insurgés ni d'exagérer ceux des royalistes."[18]

L'oeuvre de Rivera part ainsi d'un bilan de l'historiographie existante sur la question. S'il s'arrête particulièrement sur ces deux piliers fondateurs de courants d'interprétation divers (Bustamante et Alamán), il connaît bien les oeuvres produites depuis sur le sujet : que ce soit celle de Zamacóis ou bien celle de José María Liceaga, entre autres. Et il semble bien qu'il ait lu toute la littérature disponible sur le sujet, y compris des sermons. Ainsi, il mène dans son oeuvre un double combat : contre les interprétations historiographiques qui lui paraissent erronées, fruits de travaux sérieux, et contre celles -moins savantes- données à droite et à gauche, lorsqu'elles lui paraissaient tendancieuses ou issues d'une pensée fanatique. C'est pour cela que toute son oeuvre, de manière insistante et inlassable, essaie de se démarquer de l'histoire écrite par Bustamante et par Alamán qu'il juge trop passionnelle :

"Je répète qu'il est très important en étudiant le Cuadro, de Bustamante (et l'Histoire, d'Alamán, et toute autre histoire), de distinguer les faits des appréciations que l'historien en fait."[19]

S'il ne perd pas l'occasion de signaler les erreurs et les interprétations tendancieuses de Lucas Alamán -il s'arrête même sur ses fautes de syntaxe-, bien plus qu'il ne se réfère à Bustamante, c'est bien parce qu'il reconnaît dans le premier une des plus grandes figures intellectuelles mexicaines. Il est évident que Rivera tient à valoriser l'oeuvre d'Alamán qui est à ses yeux, incontestablement, un homme de grand talent. La confrontation avec l'oeuvre d'Alamán est au niveau de l'interprétation des faits historiques. Ce que Rivera reproche à Alamán, ce sont finalement ses convictions politiques et son interprétation de l'histoire en accord avec son conservatisme, avec lesquelles il a servi la cause du Second Empire. Il fait remonter les origines de ce militantisme d'Alamán à l'année 1846 et note :

"Alamán commençait à l'époque, avec ses livres et principalement avec son journal El Tiempo, à semer la graine du second empire et à conquérir assez de prosélytes parmi les conservateurs."[20]

La polémique de fond que Rivera mène avec l'oeuvre d'Alamán prend forme au sujet des mythes fondateurs de la Nation et des symboles de l'histoire mexicaine. Elle se tisse, par exemple, autour de la figure de Miguel Hidalgo, et de sa stature politique dans son rôle de dirigeant du mouvement d'indépendance.

"Une des préoccupations qu'Alamán eut depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, fut [de prouver] que Hidalgo au moment du Grito de Dolores n'avait pas eu un plan politique comme celui de l'indépendance du Mexique vis-à-vis de l'Espagne, mais qu'il voulut seulement 'coger gachupines'."[21]

Or, et bien probablement en réaction au parti adopté par Alamán, la grande préoccupation de Rivera, le fil conducteur de toute son oeuvre est de démontrer la cohérence de l'action et de la pensée politique d'Hidalgo, car

"l'oeuvre d'Hidalgo se soulevant et allant çà et là sans aucune pensée politique, aurait été l'oeuvre d'un imbécile."[22]

Mais l'interprétation de Rivera n'est pas une vision libérale quelconque. Son originalité, vis-à-vis de la pensée dominante de son temps tient à une conception des masses indiennes comme des acteurs, dans le sens le plus complet du terme, c'est-à-dire, comme des êtres pensant et agissant en accord avec leur pensée ; Rivera est en cela un précurseur.

Le regard sur l'acteur

Si son choix -libéral- est clair, des précisions et des nuances sont dues au souci qui l'accompagna tout au long de sa carrière de faire une histoire moins dépendante des passions politiques et de rendre les acteurs à leur qualité d'êtres humains. Ainsi assiste-t-on, dans les textes de Rivera, à un traitement double de l'acteur -souvent un "héros"- : celui-ci est avant tout ramené à sa condition d'être humain, même exceptionnel, et pour ce faire l'historien s'arrête volontiers sur les "erreurs", les excès et les abus des acteurs individuels ou collectifs, (par exemple Hidalgo ou les Indiens qui le suivaient) sur lesquels il n'hésite pas à porter son jugement :

"Juárez, en décrétant la mort de Maximilien, fut juste et libéral ; Hidalgo, en égorgeant des Espagnols, dépassa les limites du libéralisme et se souilla."[23]

L'autre volet de ce traitement des acteurs -fondé sur le premier, bien que plus important- est la reconstruction du symbole, ici encore collectif ou individuel -dans sa dimension humaine et historique- où la cohérence de l'action constitue le principal atout. Ainsi, par exemple, sa préoccupation principale est-elle de reconstruire un Hidalgo d'une cohérence politique absolue, depuis ses années d'étudiant jusqu'au moment de sa capture et, presque, jusque dans sa rétractation[24]. Rivera ne cherche pas cependant à faire de son héros une figure sans hésitations ni faiblesses.

Si son étude sur Hidalgo est fort intéressante (particulièrement l'humanisation du personnage puis la reconstitution du héros), sa relecture des masses indiennes comme acteur collectif conscient constitue un trait original pour son époque :

"L'acclamation de Ferdinand VII fut un stratagème très politique d'Hidalgo pour obtenir le ralliement de la race indienne, parce que les Indiens étaient très ignorants de la politique machiavélique des Espagnols, mais ils n'étaient pas sots, nombre d'entre eux avaient une excellente capacité intellectuelle, et depuis le XVIème siècle savaient très bien et se racontaient les uns aux autres que de très nombreuses lois des Rois d'Espagne leur étaient très favorables (d'autre lois des Indes leur étaient très nuisibles). Pour cette raison les Indiens aimaient les Rois d'Espagne."[25]

Ou bien encore :

"C'est la race indienne qui a fait la Révolution d'Indépendance du Mexique, dirigée par Hidalgo, Allende, Morelos et les autres chefs. Et les Indiens n'ont pas agi comme des automates ou des simples instruments de leurs chefs, mais avec l'entière conscience de leurs droits."[26]

Cette vision de la "race indienne" faisant l'indépendance relève d'une conception générale de Rivera, qui attribue un rôle primordial au "bas peuple" dans les révolutions et les transformations de l'histoire :

"Il ressort de l'Histoire Universelle que toutes les révolutions sociales ont été faites par le bas peuple, dirigé par des grands hommes."[27]

Il en cite plusieurs exemples : les barbares du nord, les premiers chrétiens, la Révolution française.

Construction de symboles

Cette façon non conventionnelle de considérer l'acteur amène Rivera à une reconstruction particulière des symboles et des mythes fondateurs de la Nation. A côté de cet Hidalgo humanisé et profondément cohérent dans sa pensée politique et ses actes ; à côté du Juárez consolidateur d'une seconde indépendance, Rivera propose que l'on fasse une place dans la mémoire historique à l'acteur collectif :

"Le campo de Calderón commande que l'on y érige une statue à Hidalgo, et des statues aussi aux Indiens, avec leur caleçon de toile de coton, leurs sandales, empoignant leurs armes grossières et en groupe au pied d'Hidalgo."[28]

Et il interpelle ses contemporains pour les inciter à la cohérence :

"Pourquoi donc, nous, démocrates, enfants du XXème siècle, n'appellerions-nous pas illustres ces Indiens-là qui pour leur patrie laissèrent leurs cadavres par milliers étendus pêle-mêle sur le campo de Calderón ?"[29]

Il me paraît fondamental, par ailleurs, d'insister sur le fait qu'Agustín Rivera est un historien du contemporain. Cette considération permet de mieux comprendre son oeuvre ainsi que de mieux saisir ce que fut son action culturelle. Non seulement un demi-siècle tout au plus le sépare des faits qu'il étudie -l'Indépendance, la Réforme, le Second Empire- mais il tient toujours à prolonger le fil de son raisonnement jusqu'au présent. D'ailleurs, lui-même se conçoit comme un contemporanéiste[30].

Rivera explore le passé afin de mieux agir sur le présent, car il est autant un historien qu'un polémiste qui confronte son oeuvre à celle des intellectuels qui l'ont précédé, aussi bien qu'aux hommes de son temps.

Le combat contre los partidarios de lo antaño

Cette confrontation, Rivera la mène comme un combat contre ceux qu'il appelle "los partidarios de lo antaño". Il s'agit d'une manière générale, de ceux qui veulent maintenir la population plongée dans la superstition. Rivera la combat en la dénonçant et, surtout, en tant qu'historien, en essayant de rendre accessible au plus grand nombre la connaissance du passé, puisqu'il estime que :

"ceux qui ont enseigné et qui enseignent des erreurs à l'humanité, les oppresseurs des peuples, n'ont jamais rien craint ni ne craignent rien autant que l'Histoire."[31]

C'est donc par un souci de cohérence que Rivera adresse ses écrits à un public vaste et s'attache à un style littéraire qui convienne -selon lui- à ce public :

"Mes pauvres écrits s'adressent non seulement aux hommes de lettres, mais aussi à ceux de la classe moyenne, qui se compose pour la plupart de non-lettrés et aux artisans et autres de la classe basse qui savent lire [...], il convient d'utiliser parfois des adages, des anecdotes et des phrases vulgaires, ceci afin que le style leur plaise et qu'en lisant ils s'instruisent."[32]

Mais plus particulièrement, pour Rivera, les partisans du passé se trouvent parmi les intellectuels et hommes politiques et sont ceux qui ont cherché l'instauration d'une monarchie dans le Mexique indépendant (Alamán en tête) et cherchent encore la réhabilitation de la mémoire d'Iturbide, question qui était, au moment où il écrivait, d'une grande actualité[33].

En 1910, et dans sa rubrique Philosophie de l'histoire, Rivera s'emporte :

"Les Mexicains iturbidistas, monarquistas y españolados, soucieux et capricieux comme tous les partisans de l'ancien temps [...] sont fous, au XXème siècle, de faire l'éloge du Plan de Iguala. Le Plan de Iguala fut l'enfant bâtard de la révolution d'Indépendance, mais que dis-je, il n'en fut pas l'enfant, mais la falsification du Grito de Dolores et de la révolution. Le Plan de Iguala sortit de la cellule des Inquisiteurs de la Profesa, Monteagudo et Tirado, dont Iturbide fut l'instrument."[34]

Dans ce combat contre les partisans du passé, Rivera refait, à chaque fois, sa profession de foi libérale.

De la vénération à l'oubli

Agustín Rivera fut l'un des rares intellectuels dont la carrière fut saluée et couronnée par l'Etat porfirien. La pension que celui-ci lui octroya devait permettre de survivre convenablement à cet homme âgé de plus de 80 ans, lui qui avait dépensé tout son bien dans l'édition de ses oeuvres, dont il avait toujours assumé seul les frais. Cette prérogative cependant allait être suspendue au moment des troubles profonds qu'amena la révolution commencée en 1910. C'est donc d'une manière plutôt modeste qu'il vécut ses dernières années à León, Guanajuato, -ville proche de sa Lagos natale- où il décéda le 6 juillet 1916, à l'âge de 92 ans.

A cet oubli matériel dans lequel il passa ses dernières années correspond, de nos jours, un oubli relatif de son oeuvre, auquel les tirages limités des éditions originales ne sont pas étrangers. Toutefois, à la fin de sa vie et après sa mort, plusieurs biographies lui furent consacrées. La première, publiée en 1907, fut écrite par son filleul, Rafael Muñoz Moreno et autorisée par l'historien[35]. Vint ensuite, l'année même de sa mort, celle, très brève, rédigée par l'historien Alfonso Toro[36]. Finalement, Mariano Azuela en écrivit une troisième, publiée en 1942. Quant à son oeuvre, l'Université de Guadalajara publia, en 1954, Hidalgo, el joven teólogo, accompagné de Anales de la vida del Padre Hidalgo. En ce qui concerne ses deux oeuvres majeures, Principios Críticos et Anales de la Reforma y el Segundo Imperio, elles firent l'objet d'une édition commémorative en 1963. Ces rééditions semblent pour partie l'oeuvre d'une génération qui connut personnellement Rivera et, depuis, l'historien est resté plutôt dans l'oubli. Pourtant, nul doute qu'une compilation critique de ses oeuvres complètes, qui joindrait aux textes de l'historien ceux du polémiste, permettrait de mieux cerner la personnalité et l'oeuvre d'Agustín Rivera, à partir desquelles un regard plus précis et très riche sur l'univers intellectuel de son temps, serait alors possible.


[1] Laguense, nom donné aux originaires de Lagos de Moreno, Jalisco. Il n'y a pas de place dans ces pages pour analyser en détail cette dimension de la personnalité de Rivera qui se perçoit profondément dans son écriture, mais il faut dire qu'il fut très attaché à sa ville natale, dans laquelle il est retourné tout en ayant eu la possibilité de résider dans des capitales d'états ou même à Mexico. Pour l'historien, Lagos fut un terrain de travail permanent, une source vivante. C'est sans doute pour ces deux raisons complémentaires que l'oeuvre historique de Rivera se trouve parsemée d'allusions et de reférences précises à Lagos et à sa population. Ses relations avec les habitants de la région sont nombreuses et constituent souvent des sources qu'il exploite dans ses écrits comme témoignage direct ou indirect. Ainsi, si d'une manière générale il livre dans ses notes la filiation des personnages dont il parle, en faisant référence non seulement à leurs ancêtres mais aussi à leurs descendants, ses informations sont naturellement plus abondantes lorsqu'il y a des laguenses dans la lignée.

[2] L'amitié avec Sollano se termina en polémique, au sujet de l'enseignement des classiques latins dans les séminaires, dont Rivera estimait qu'il devait être non seulement maintenu mais élargi. Cf. AZUELA, Mariano, El Padre Don Agustín Rivera, Ediciones Botas, México, 1942, pp. 70 et suiv..

[3] C'est finalement la bienveillance de ces évêques à son égard qui permit à Rivera de consacrer la plupart de sa vie à l'étude et à l'écriture, car il ne disposait pas, de par sa famille ou en propre, de moyens matériels suffisants pour le faire.

[4] AZUELA, Mariano, op cit., p. 73.

[5] En honneur de ce chef insurgé, Santa María de los Lagos avait prit le nom de Lagos de Moreno, au grand plaisir sans doute, cela dit en passant, du père Rivera, admirateur fervent de ce personnage.

[6] C'est ce que laisse entendre Mariano Azuela, originaire lui-même de Lagos et apparenté à Rivera par alliance.

[7] L'amitié de Rivera pour Labastida constitue un exemple de liens qui se sont maintenus dans le temps, malgré les différences d'opinions politiques. Cf. TORO, Alfonso, dans la biographie de Rivera, qui présente l'édition des Principios Críticos de celui-ci, p. 10.

[8] Crispiniano del Castillo, fondateur à Guadalajara du journal libéral La Estrella Polar, en 1824; il a ensuite participé à l'élaboration de la constitution centraliste de juin 1835 et fut, entre octobre 1841 et février 1842, Ministre de Justice de Antonio López de Santa Anna.

[9] RIVERA, Agustín, Anales de la Reforma y el Segundo Imperio, Comisión Nacional para las conmemoraciones cívicas de 1963, México, Talleres Gráficos de la Nación, 1963, p. 14.

[10] Alfonso Toro affirme que de nombreux étudiants quittèrent alors les salles de l'Université pour suivre le cours de Rivera au séminaire. Op. cit., pp. 15-16.

[11] TORO, Alfonso, op. cit., p. 17.

[12] Francisco Orozco y Jiménez arriva à Guadalajara comme archevêque en 1912, suite au décès de José de Jesús Ortiz, ami de Rivera ; il fut un des dirigeants les plus intransigeants de l'Eglise catholique vis-à-vis de l'Etat et principal protagoniste par la suite de la rupture avec celui-ci.

[13] AZUELA, Mariano, op. cit., pp. 185 et suiv.. On peut lire dans ces pages un récit de la brillante défense de Rivera face aux menaces d'Orozco y Jiménez.

14 En 1932 il y avait à Lagos de Moreno une loge Agustín Rivera, en reconstruction, qui portait le numéro 12. On peut supposer que la loge a été fondée après la mort de Rivera (en 1916). Cette loge faisait partie de la Gran Logia Occidental Mexicana, fondée quant à elle en 1912.

[15] RIVERA, Agustín, Anales de la Vida del Padre Hidalgo, Universidad de Guadalajara, Guadalajara, 1954, p. 15.

[16] Dans ses oeuvres, Rivera fait d'abord une chronique au sens premier du terme, c'est-à-dire, en rapportant les événements pratiquement au jour le jour. De nombreuses précisions et commentaires s'inscrivent en des notes érudites. Un deuxième volet est celui qu'il appelle Philosophie de l'histoire où, à la fin de chaque chapitre, il donne son interprétation des faits.

[17] RIVERA, Agustín, Principios Críticos... pp. 25-26.

[18] Ibid., p. 31.

[19] Ibid., p. 25.

[20] Anales de la vida del Padre de la Patria, Miguel Hidalgo y Costilla, note 105, p. 174.

[21] Ibid., note 29, p. 155. Rivera s'indigne de trouver de telles idées chez des hommes de la stature intellectuelle d'Alamán, tandis que même Zamacóis "l'historien espagnol et partial" accepte que Hidalgo, dans sa communication adressée à Riaño, ait écrit "proclamer l'Indépendance de la Nation" et alors que José María Liceaga affirme dans son livre posséder l'original de ladite communication d'Hidalgo à Riaño.

[22] Ibid..

[23] Ibid., note 52, p. 161.

[24] Selon l'opinion de Rivera, Hidalgo eut, pour donner sa rétractation, les mêmes raisons qu'avait eues Galilée pour faire la sienne devant le tribunal de l'Inquisition : la peur de la torture et celle de mourir sans recevoir les sacrements.

[25] Anales de la vida del Padre Hidalgo, note 22, pp. 151-152.

[26] Ibid., note 26, pp. 153-154. Dans cette dernière affirmation, il n'hésite pas à citer Alamán à son appui.

[27] Ibid..

[28] Ibid., p. 84.

[29] Ibid., pp. 85-86.

[30] La première page de son livre La Reforma y el Segundo Imperio s'ouvre avec "Deux mots concernant les difficultés pour écrire sur l'histoire contemporaine".

[31] Anales de la vida del Padre Hidalgo, p. 134.

[32] Ibid., p. 141.

[33] De plus en plus, pendant le porfiriat, des intellectuels, en particulier catholiques, comme Miguel Palomar y Vizcarra, et les rédacteurs de la presse catholique comme El País (à Mexico) ou El Regional (à Guadalajara), prirent à coeur cette tâche symbolique.

[34] Op. cit., pp. 49-50.

[35] Publiée par les presses de Jalisco Libre, le public de l'époque a pu la lire aussi en feuilleton, dans les pages de ce journal.

[36] La biographie écrite par Toro fut reproduite en guise de présentation de l'édition des Principios Críticos, par les Talleres Gráficos de la Nación, en 1963.


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Copyright © 1996  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517