Copyright © 1996  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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L'Europe dans le discours identitaire mexicain :
Manuel Gamio, Forjando Patria.

Christophe Giudicelli

Dans le cadre d'une réflexion sur la place de l'Europe dans le discours identitaire mexicain, Forjando Patria, de l'anthropologue Manuel Gamio, présente un intérêt singulier, pour une série de raisons qui tiennent d'une part aux circonstances historiques de son écriture, et d'autre part plus particulièrement à l'angle d'attaque, si l'on peut dire, de l'auteur, à l'éclairage anthropologique qu'il apporte au sujet.
Tout d'abord, il est important de noter que cet ouvrage fut publié en 1916, soit en pleine effervescence de l'activité révolutionnaire au Mexique, à la veille de la constitution de Querétaro, et, de l'autre côté de l'Atlantique, au pire de la crise de civilisation qui secouait l'Europe. Il s'agit donc d'une oeuvre marquée par l'urgence, et qui présente l'intérêt inestimable, par rapport à d'autres ouvrages nationalistes postérieurs à la Révolution, d'avancer des jugements et des pensées bruts, non polis par le recul ou déformés par la logomachie du nouvel ordre institutionnel.
Par ailleurs, il faut savoir que Manuel Gamio était appelé à exercer dès l'année suivante d'importantes fonctions à la tête de la Dirección de antropología, organisme chargé par le pouvoir révolutionnaire, entre autres choses, de veiller à la réhabilitation et à l'intégration de la classe indigène, composante principale du pays, mais marginalisée jusque-là par la domination sans partage des classes dominantes, d'origine et de culture européennes. En ce sens, Forjando Patria constitue une remise en question "autorisée" de la place de l'Europe dans l'identité nationale en cours de formation, en même temps qu'il est un programme d'action concret pour la constitution de cette identité.

Révolution et révolution copernicienne

Manuel Gamio s'inscrit dans la lignée des penseurs mexicains et, au delà, de nombre de penseurs latino-américains de la fin du XIXème siècle, bien décidés à ne plus appréhender la réalité américaine en fonction des catégories importées des pays européens, reçues et prônées comme paroles d`Evangile par les classes dirigeantes et les classes de culture, le plus souvent d'origine européenne, et, dans l'écrasante majorité des cas, de formation culturelle européenne.

Rejet de l'européanisme porfirien

La Révolution mexicaine de 1910 se dressa avant tout, contre l'ère précédente, c'est-à-dire celle de Porfirio Díaz. Ce qui unit le mouvement madériste, la révolte des paysans zapatistes du Chiapas, des troupes frustes de Pancho Villa et des intellectuels de l'Ateneo de la Juventud, en un mot ce qui fait la cohésion du vaste mouvement mis en route en 1910, c'est une volonté de rupture exacerbée, qui dépasse, dès le début des événements, le cadre d'une simple révolte passagère. Il ne s'agissait plus de changer la tête du pouvoir, mais bien de jeter les bases d'un ordre nouveau, issu, donc, d'une révolution au sens premier et pleinement idéologique du terme.
L'identité nationale que les intellectuels engagés dans le processus révolutionnaire se proposent de reconstruire sera, en conséquence, définie d'abord résolument contre les valeurs qui servaient de piliers au régime de don Porfirio. On ne s'étonnera donc pas de retrouver, dans Forjando Patria, un rejet catégorique de l'européanisme à tout crin qui définissait la doctrine officielle du dictateur et de son entourage, et caractérisait dans le même temps les classes de culture, beaucoup plus enclines à se pencher sur les fluctuations de la mode européenne dans tous les domaines que sur leur immédiate réalité nationale. En tout premier lieu, les révolutionnaires s'en prirent à l'oligarchie des científicos constituée originellement dans l'entourage de Limantour, ministre des Finances de Díaz : positivistes pratiquants, ils appliquaient au Mexique les recettes de la doctrine comtienne, au mépris de la réalité du pays, ce qui, si l'on suit les analyses de toute l'intelligentsia de la Révolution, n'eut pour effet que de conforter leurs certitudes -- et leur situation sociale -- sans améliorer en rien la situation du pays. C'est ce qu'affirme le jeune intellectuel Manuel Zamacona, personnage très représentatif de ses aînés révolutionnaires dans sa critique virulente de l'action de ces científicos, que Carlos Fuentes met en scène dans La región más transparente : "Díaz et les 'científicos' pensèrent qu'il suffisait de vêtir le Mexique d'un costume confectionné par Auguste Comte et de l'installer dans une demeure dessinée par Haussmann pour que nous entrions en Europe."[1] De fait, à l'exotisme, pour reprendre le vocabulaire de Manuel Gamio, de la doctrine positiviste, totalement inadaptée au gouvernement d'un pays tel que le Mexique, ne serait-ce qu'en raison de l'abîme qui sépare la France qui inspira Auguste Comte du Mexique de la fin du siècle, venait s'ajouter la domination sans partage du critère européen accepté dans tous les domaines par la bourgeoisie, cultivée ou non, sans autre justification que la caution idéologique que semblaient apporter ces morceaux de l'éclat des nations les plus brillantes du Vieux Monde. Une fascination qui dépassait les frontières du Mexique naturellement : qu'on se souvienne de la prise de conscience, près de vingt ans avant la Révolution mexicaine, de José Martí : "Nous étions un masque, avec un pantalon anglais, un gilet parisien, un veston américain et un bonnet espagnol."[2] L'anti-européanisme volontiers professé par les théoriciens du renouveau national mexicain plonge ses racines dans ce stérile mimétisme dont la première conséquence est naturellement la perte d'un sentiment national encore balbutiant.

"Cultura cismática" et "autodenigración"

Manuel Gamio n'a pas de mot assez dur pour fustiger cette attitude qui finit par créer chez ceux qui l'adoptent une "cultura cismática", qui les incitera à mépriser tout ce qui est mexicain et à ne tenir en estime que la culture européenne, quels qu'en soient la forme ou l'intérêt : "Cette 'culture schismatique' n'est pas, et ne sera jamais la culture nationale, pas plus qu'elle n'est la culture occidentale [...] la 'culture schismatique' est le patrimoine de pédants et d'imbéciles."[3] Cette imitation abusive de tout ce que l'Europe pouvait produire avait conduit les Mexicains au mépris de leur propre pays ... au nom de la supériorité européenne : "On ne peut nier que l'intérêt pour la culture étrangère a pris, pour de nombreux Mexicains, le sens d'une fuite spirituelle de leur propre terre." L'auteur de ces lignes est Samuel Ramos ; sans doute celui qui analysa le plus en profondeur, dans El perfil del hombre y la cultura en México, le mécanisme d'aliénation qui poussa inéxorablement tous ces "schismatiques" vers une "autodenigración"[4] de leur propre patrie. Il y voit la justification de la réaction nationaliste, de laquelle il participe, contre l'excès mimétique qu'il rend responsable de la "desestimación de México por los propios mexicanos"[5]. Pour rompre avec ce qu'ils vivent comme une insupportable haine de soi, les penseurs de la mexicanité sont amenés à accomplir une authentique "révolution copernicienne" : tout leur discours identitaire est une incitation à ne plus appréhender le visage de la patrie avec des yeux d'Européens suffisants, mais au contraire à s'ancrer dans la réalité nationale, de manière à pouvoir avec discernement intégrer les éléments positifs venus d'outre-Atlantique. Gamio se dresse avec la dernière vigueur contre la prétention universelle du "Concepto cultural"[6] des Occidentaux : "Tout Mexicain ayant été en Europe ou aux Etats-Unis a dû entendre le qualificatif de 'peuple inculte' dont nous gratifient là-bas ignares, pédants, et jusqu'à des personnes qui se prétendent instruites."[7] Le Mexicain conscient de son identité abandonnera donc le prisme hégémonique européen prompt à rabaisser une réalité qui ne correspond pas à ses critères de jugement, pour se réapproprier les apports indéniables que les grands pays d'Europe peuvent lui fournir : "Que l'on accepte de la civilisation européenne les moyens, la méthodologie, le 'comment se font les choses', soit, mais que l'on ne veuille pas que notre matière première sociale ait les mêmes molécules et les mêmes propriétés que celle des Européens."[8] Il s'agit rien moins que de sortir du "colonialisme spirituel"[9] dans lequel se trouve le Mexique, pour définir la culture mexicaine alors "à l'abandon"[10]. Le terme de cette "révolution copernicienne" est encore très bien conceptualisé par Samuel Ramos : "Le Mexique doit avoir à l'avenir une culture 'mexicaine'.[...] Par 'culture mexicaine' nous entendons la culture universelle rendue nôtre, qui vive parmi nous et qui soit capable d'exprimer notre âme."[11] Notons au passage que cela revient à inscrire la "mexicanité" dans le cadre de ce que lui-même entend comme le "concept culturel européen" authentique, dégagé de son contexte impérialiste : la culture universelle[12]. Il s'agit donc pour M. Gamio, tout comme pour Samuel Ramos et les chantres du "resurgimiento nacional que se prepara"[13], de replacer dans une perspective critique le modèle européen. De se défaire de "la pobre imitación del europeo"[14] pour pouvoir intégrer, sans tomber dans l'inauthenticité, les progrès que peuvent apporter à la patrie les nations européennes, plus développées que le Mexique. Gamio est d'ailleurs le premier à reconnaître et à saluer le rôle de la France dans la formation des scientifiques mexicains[15]. La rupture voulue par les révolutionnaires se fait non pas avec l'Europe, mais avec une attitude d'imitation systématique, sans aucun sens critique, et avec l'abandon jusqu'au mépris de l'identité mexicaine qui s'en suit.

Europe et civilisation en 1916

La première guerre mondiale eut sans aucun doute un rôle déterminant dans la popularisation du discours nationaliste, et particulièrement de son aspect critique à l'égard de la référence à la supériorité du Vieux Monde en matière de "civilisation". En effet, comment accepter d'être jugé avec la condescendance due à un peuple inculte et à peine civilisé, par "des gens [...] qui nous toisent avec le regard protecteur et le mépris qui conviendrait à des quadrumanes de cirque"[16], par une Europe plongée en pleine "barbarie"[17] ? Au moment où Gamio publie Forjando Patria, la brillante civilisation européenne agonise à Verdun dans la boue des tranchées. Nul doute que cela rallia bon nombre de Mexicains, peut-être encore trop aveuglés par les lumières européennes, au discours nationaliste de la Révolution. Il ne fait pas de doute non plus que l'ironie amère de Gamio trouva une audience parmi ces désabusés :

"Implorons donc le Dieu Culturel Etranger, pour qu'il nous fasse grâce de son zèle rédempteur et qu'il continue à imposer sa culture à coups de canons, de bouteilles de whisky et de missionnaires suspects en Afrique et en Asie, ou encore qu'il dise son dernier mot en Europe sur le combat que se livrent pour dominer la 'kultur' et la 'culture'."[18] Qu'on ne s'y trompe pas : il ne viendrait à l'idée ni de Gamio ni des plus extrémistes des anti-impérialistes de se réjouir de la boucherie de 14-18, qui fut vécue par eux comme un véritable traumatisme. Mais elle apporta de l'eau au moulin de ceux qui s'étaient lancés dans un mouvement de régénérescence nationale, en rendant à la fois plus évidente et plus urgente la définition d'une identité propre, affranchie des critères de la civilisation européenne dont la faillite était patente.
Bien plus, la forge de la patrie se voyait confier un rôle transcendant : celui de ressuciter "la" civilisation que l'on savait désormais mortelle, pour paraphraser le mot célèbre de Paul Valéry. Le désastre européen contribua à relancer sur le mode humaniste, pour aller vite, l'espérance millénariste placée dans le Nouveau Monde, dès les premières années de la Conquête, par les franciscains "spirituels". S'il ne s'agissait plus de trouver le paradis terrestre, hors d'une Europe --déjà-- perdue de vices et livrée sans recours à l'influence du démon, les théoriciens de la Révolution mexicaine n'étaient cependant pas loin de penser que du laboratoire mexicain sortirait une forme de civilisation nouvelle, pour ne pas dire l'ultime civilisation destinée à réaliser l'idéal du progrès et de la fraternité universelle. Cette sorte de mystique universaliste ne se trouve qu'ébauchée dans Forjando Patria, d'une part parce qu'en 1916, c'est-à-dire dans la période qui précéda immédiatement la rédaction de la constitution de Querétaro, les circonstances se prêtent plus aux propositions concrètes qu'aux prophéties, et aussi sans doute parce que el doctor Gamio est naturellement peu porté à l'abstraction lyrique. On y retrouve cependant le grand rêve panaméricain : "la grande patrie américaine [...] du Bravo à Magellan"[19] et la conscience de ce que le peuple mexicain a une mission vis-à-vis tout au moins de ses frères américains, la fusion d'une "race" nouvelle : "Il revient aujourd'hui aux révolutionnaires mexicains d'empoigner la masse et de revêtir le tablier du forgeron pour faire surgir de l'enclume miraculeuse la patrie nouvelle, de fer et de bronze fondus."[20] Autant d'éléments qui, repris dans une perspective eschatologique, permettront à José Vasconcelos, philosophe de l'Ateneo de la Juventud puis ministre de l'Instruction Publique du premier gouvernement Obregón, de proclamer la misión de la raza ibero-americana[21], destinée à réaliser l'idéal de fraternité universelle qui dominait la pensée progressiste de l'après-guerre : "Nous parviendrons en Amérique, plus tôt qu'en quelque région du globe que ce soit à la formation d'une race composée du trésor de toutes les précédentes, la race finale, la race cosmique."[22] On ne s'étonnera donc pas de voir le même Vasconcelos diffuser "comme un Evangile de l'époque, dans toutes les écoles et toutes les bibliothèques, les oeuvres de Tolstoy et de Romain Rolland"[23], ni de nouer des liens avec ce dernier et plus précisément avec le groupe "Clarté", et encore moins de le voir travailler, en compagnie de Gabriela Mistral, au siège de la Société des Nations, dans une commission d'"intellectuels" dirigée par son maître Bergson : d'une certaine manière, la nation mexicaine née de la Révolution pouvait, toujours selon ses analyses, montrer la voie à l'élaboration d'une S.D.N. valide. Répétons-le : si Manuel Gamio ne pousse pas aussi loin la vaticination, et reste plus prudent au vu du travail qui reste à faire[24], le message reste le même : l'Europe a définitivement perdu le monopole de la civilisation, il faudra désormais compter avec l'Amérique latine et avec sa locomotive, la nation mexicaine, dont l'avènement en perspective servira de modèle aux autres pays[25]. L'identité nationale mexicaine en gestation se construira donc en rupture avec la prétention hégémonique européenne, au nom du progrès universel à l'avant-garde duquel se trouverait le Mexique.

Europe et "mexicanité"

¿ Parricidas a medias ?

Le discours critique et parfois sans ménagement à l'égard de l'Europe qui sous-tend et justifie, d'une certaine manière, le discours identitaire des nationalistes mexicains, est bien entendu aux antipodes du chauvinisme atavique décrit par Samuel Ramos chez le "pelado", type du mexicain socialement déclassé et qui pallie, précisément, son manque d'identité nationale par des gesticulations patriotardes[26]. En cela le "pelado" n'est que l'expression la plus grossière et, partant, la plus visible, de l'attitude générale du Mexique depuis l'Indépendance : jamais l'on n'avait entendu tant de déclarations, officielles ou privées, exaltant la grandeur de la patrie... et jamais la "mexicanité" n'avait été si appauvrie, noyée dans la masse de l'imitation de "lo europeo"[27]. Suivant une logique qui n'est paradoxale qu'en apparence, les plus farouches partisans d'une "mexicanité" authentique, ceux qui déployèrent toute leur ardeur à rendre effective la décolonisation spirituelle qu'ils clamaient nécessaire, n'en gardèrent pas moins intacte l'estime qu'ils continuaient à porter à la grandeur européenne, quitte, au besoin, à se dresser contre les idées reçues de leurs compatriotes. Ainsi, au mueran los gachupines repris en coeur par des générations entières de mexicains depuis l'Indépendance, Manuel Gamio répond par un chapitre sur l'Espagne et les Espagnols[28] qui est une véritable réhabilitation. Souvenons-nous que l'un des génies qui contribua le plus à l'éveil de la conscience identitaire américaine porte le nom d'une créature de Shakespeare[29]. Car ce n'est pas avec l'Europe ou avec les Européens que les penseurs de la "mexicanité" veulent rompre : c'est avec l'aveuglement des classes dirigeantes, qui, sous couvert de patriotisme, reflètent une idéologie d'importation, dénoncée par Gamio comme exotique, parfaitement inadaptée à la réalité nationale et rendue par là-même responsable de l'absence d'unité du corps de la nation, hétéroclite dans sa composition et inauthentique dans son expression officielle. La cible des attaques les plus acerbes des chantres de la Révolution, de l'avènement d'un nouvel ordre enfin délivré de l'impérialisme idéologique européen, est bien ce patriotisme tonitruant qui servit de doctrine officielle à un Mexique replié à l'intérieur de ses frontières mais tout à fait perméable à la domination des modes les plus absurdes en terre mexicaine. On peut légitimement penser que Manuel Gamio n'a rien a priori contre l'architecture du Paris du baron Haussmann, ni même contre le credo positiviste en soi : il se refuse simplement à y reconnaître l'identité de son pays et, partant, à lui imposer cet habit étranger. En d'autres termes, Gamio, représentatif sur ce point comme sur presque tous, des aspirations des intellectuels révolutionnaires, ne se contente plus des protestations d'indépendance politique bruyamment professées par les gouvernants les plus "cismáticos" par ailleurs : il entend appréhender la réalité nationale, afin d'envisager la définition d'une identité enfin réappropriée dans un discours autonome. Le nationalisme qu'il professe sans ambages --"je suis 'mexicanista' [...], j'ai entrepris il y a quelque temps déjà, et je la poursuis aujourd'hui, une oeuvre pro-nationaliste"[30]-- est à mille lieues d'un quelconque anti-européanisme primaire : parce-qu'il est bien placé pour savoir que la culture européenne occupe une grande place dans l'identité même qu'il entend dégager, et que se couper de ses racines européennes reviendrait à être parricidas a medias, pour reprendre un mot bien connu de l'Argentin Manuel Ugarte. Seulement, la réappropriation de ces racines suppose dans le même temps un rejet de la mode européaniste inconditionnelle. Une fois encore, ressurgit l'ombre de José Martí et son génie de la formule : "les redingotes sont encore françaises, mais la pensée commence à être américaine"[31].

Nationalisation du modèle européen

Il ne s'agit donc pas de rejeter systématiquement ce qui vient d'Europe comme étant un élément non assimilable, mais, au contraire, de tout faire pour l'intégrer dans le cadre transcendant de la nation. Le chapitre XXVIII de Forjando Patria, consacré à La industria nacional, est l'illustration la plus concrète de cette démarche : si Gamio y critique l'abandon généralisé de l'industrie "typique", au profit de l'adoption systématique et sans préparation aucune du modèle industriel occidental, il n'en reconnaît pas moins la supériorité de ce dernier, et la nécessité de son adoption par les mexicains. Ce avec quoi, au nom de la Révolution, il entend rompre, c'est avec l'imposition exclusive sur le sol mexicain d'industries certes productives, mais appartenant à des capitaux étrangers, et qui mettent en oeuvre les techniques les plus modernes sans qu'elles puissent profiter en rien au pays puisque cette hospitalité n'est pas payée de retour par la formation d'un personnel autochtone. Cet état de fait, qui ressemble à s'y méprendre à la situation de dépendance économique de l'ère porfirienne, ne peut selon notre auteur qu'aboutir à l'implantation d'une industrie forcément "exotique", puisque rien n'est fait pour qu'elle soit assimilée, et à la perte de l'industrie "typique" (notamment la production de textile, pourtant marquée du sceau national si l'on considère la forte composante indigène qu'elle comporte). Le remède préconisé est simple : en plus de la sauvegarde voire du développement de l'industrie "typique", dont le caractère authentique garantit le succès en même temps qu'il est une expression de l'âme nationale, il s'agit de continuer à accepter l'implantation d'industries modernes, mais à la condition expresse d'obtenir en contre-partie ce qu'on appelle aujourd'hui un transfert de technologie : la formation du personnel technique compétent, à même d'assimiler le modèle issu de la révolution industrielle européenne, et de l'intégrer au mode de développement national, de manière autonome.
La même démarche préside à la définition "positive" de l'identité nationale, concept beaucoup plus complexe et aux contours bien moins définissables que ceux de l'appareil de production. En effet, Gamio, ainsi que nous l'avons vu, loin de chercher à rejeter la civilisation européenne, dont il admire la grandeur et connaît l'importance dans l'identité même qu'il entend affirmer, préconise la "nationalisation" du modèle européen, sa réappropriation par la définition d'un cadre national qui l'intégrerait, de manière authentique. La métaphore éponyme de l'ouvrage et du premier chapitre est certainement la meilleure expression synthétique du projet nationaliste développé par la suite : tirant les leçons de l'Histoire, il s'agit en termes allégoriques de proclamer le caractère néfaste de la superposition des composantes de la patrie mexicaine. La domination du fer, venu d'Europe, sur le bronze américain est rendue responsable de l'instabilité endémique du Mexique ; il apppartient donc à la Révolution, dont on a vu qu'à bien des égards elle fut considérée comme le dernier "moment" de l'Histoire, d'y mettre fin. La solution proposée par Gamio sera la fusion, terme qui, au delà de la continuité qu'elle suppose avec l'allégorie liminaire, préside à toutes ses propositions les plus concrètes. Fusion donc, du fer européen dans l'alliage de la patrie à venir. Cette volonté d'assimilation de l'élément européen rejoint les idées des penseurs de l'Ateneo de la Juventud, regroupement dont on connaît le rôle de laboratoire dans l'élaboration du discours identitaire qui finit par s'imposer comme la voix du nouvel ordre mexicain. L'objectif affirmé des intellectuels révolutionaires était d'aller vers une cohésion nationale qui n'avait naturellement nullement à se passer de l'élément européen, au contraire : "Non seulement l'isolement serait illusoire, mais, bien plus, nous avons le droit de prendre de l'Europe tout ce que bon nous semble, nous avons droit à tous les avantages de la culture occidentale."[32] C'est que, pour s'exprimer, la mexicanité a besoin de --et n'a aucune raison de se priver de-- son européanité, ainsi que le reconnaît volontiers Samuel Ramos : "Lorsque l'esprit veut s'exprimer, il doit le faire dans un langage propre que n'a pas encore créé le sol américain [...] Notre 'européanisme' n'est pas toujours une façon frivole d'être à la mode ou un mimétisme servile."[33] De modèle exclusif de nation moderne, l'Europe est ramenée au rang d'élément constitutif du Mexique enfin révélé à lui-même : on n'importe plus de lit de Procuste sur lequel tailler un Mexique supposément moderne. Pour reprendre l'image d'Alfonso Reyes[34], c'est en tant que convive à part entière que le Mexique entend participer au banquet de la Civilisation, et il compte bien également avoir un droit de regard sur le menu.
La définition de l'identité nationale suppose comme préalable absolu la prise en compte effective de la "réalité" nationale, maître mot des théoriciens de la "mexicanité" et plus encore de Manuel Gamio, de par sa qualité d'homme de terrain, si l'on peut dire. Or une observation rigoureuse de cette réalité ne peut que conduire, dans un pays où près de 80% de la population est de culture, sinon de sang indigène, à la nécessité d'une révision de fond en comble du pays légal, taillé à la mesure de la minorité d'origine et de culture européennes. C'est en substance l'Urgente obra nacionalista[35] que réclame Manuel Gamio dans la présente somme de propositions constructives. Ce qui suppose un certain nombre de mesures concrètes, d'ailleurs mises en oeuvre, pour la plupart, par les premiers gouvernements de la Révolution. Ainsi défini, le processus passe par deux étapes, l'une législative et l'autre plus proprement idéologique.
La première urgence est de donner un cadre légal à la patrie, condition sine qua non de son unité. Concrètement, pour en finir avec ce que Samuel Ramos nomme "le dédoublement de notre vie en deux plans séparés, l'un réel et l'autre fictif"[36], il faut réviser une constitution (celle de 1857), directement dérivée des constitutions européennes et de celle des Etats-Unis, qui ne correspondait qu'aux intérêts de la population ayant un mode de vie européen[37]. Les hommes de la Réforme sont considérés par les révolutionnaires, à bien des égards, comme des précurseurs : mais, malgré toute l'estime qu'il garde pour "le grand Juárez, qui par sa race appartenait à la race indigène, mais possédait une culture de type européen"[38], Gamio ne peut que dénoncer un cadre légal "exotique", qui met la réalité hors la loi : "Les hommes n'ont pas été créés pour s'adapter uniformément aux lois, ce sont celles-ci qui se font selon les besoins des hommes."[39] L'accès à une conscience nationale supposait, d'autre part, la reprise en charge des appareils idéologiques d'Etat, pour pouvoir contrôler les piliers de l'identité nationale.
En tout premier lieu, la présentation de l'Histoire, qui, comme chacun sait, peut tout à fait s'écarter de la voie de l'objectivité et servir les intérêts des classes dominantes : "On prend en considération de préférence le passé des classes sociales de civilisation dérivée de la civilisation européenne, comme si celui de la classe indigène, qui est la base de la population, n'était pas d'une importance capitale."[40] Il conviendra donc de procéder à une révision critique du passé national : rompre avec une tradition historique personalista qui consacrait les "grands hommes" de la classe dirigeante et passait sous silence l'Histoire du peuple, ou plus exactement des peuples qui composent la nation mexicaine. La prise en compte de l'intégralité du passé national, ciment patriotique avéré, suppose en premier lieu la réévaluation du passé précolombien : l'Histoire de l'Amérique doit être connue au même titre que celle des grandes civilisations du passé européen. Et peut-être même davantage[41].
Le second mode de représentation privilégié de l'identité nationale est, pour Gamio, la production artistique : "Dans presque tous les pays, les activités humaines offrent comme suprême expression et comme essence ultime la manifestation artistique."[42] Or il constate, et c'est là une de ses principales préoccupations, que c'est le domaine le plus corrompu par l'"exotisme", celui sur lequel le plus gros travail reste à faire. "El criterio estético occidental"[43] est tellement dominant que l'on en est arrivé à la situation paradoxale suivante : "aujourd'hui nous avons des oeuvres d'art de tous les pays cultivés"[44], mais "le Mexique ne produit pas d'oeuvre d'art légitime, parce que l'art légitime devrait être propre, national [...]"[45] ; pire, l'aliénation est à ce point ancrée dans le jugement des mexicains qu'ils en arrivent à méconnaître, voire à mépriser, l'art précolombien, qui fait pourtant partie du patrimoine artistique national, ainsi qu'il en fit lui même l'expérience en mettant en présence d'un ensemble d'oeuvres des plus grandes civilisations indiennes (aztèque, maya, toltèque notamment) un échantillon d'"observateurs reconnus pour leur culture occidentale mais profanes en matière de civilisations précolombiennes"[46]. Sa conclusion est éloquente : "on préjuge, on ne juge pas"[47], la "beauté" des oeuvres indigènes choisies pour l'expérience est déterminée suivant les canons "classiques" occidentaux, inaptes à apprécier des oeuvres produites en dehors de l'ambiente físico-biológico-social de la civilisation gréco-romaine. La tâche des promoteurs de l'identité nationale, c'est-à-dire du pouvoir révolutionnaire, sera donc d'oeuvrer en vue de la définition --et l'application-- d'un critère esthétique "national". Et, de même que l'Histoire nationale résulte de la fusion du passé précolombien du Mexique et de l'Histoire des pays qui eurent une influence directe sur la vie du pays[48], ce critère esthétique naîtra de la "fusion évolutive" de deux "classes", la "classe moyenne", qui conserve le critère occidental, mais réformé par l'art préhispanique, et la "classe indigène" qui, à l'inverse, conserve le critère préhispanique, réformé par le contact avec l'art occidental : "Lorsque les classes moyenne et indigène auront le même critère en matière artistique, alors nous serons culturellement rachetés, l'art national existera, qui est une des grandes bases du nationalisme."[49] En accord avec le dirigisme d'une Révolution qui se veut plus qu'un changement de gouvernement, Gamio appelle de ses voeux la création d'une Dirección de bellas artes, qu'il souhaite incitative, qui puisse "inciter à la formation d'une atmosphère propice à l'épanouissement spontané d'un art national."[50] Gageons que le mouvement muraliste, dès 1922, combla les attentes de Gamio en matière d'art "national". Orozco, Rivera, Siqueiros, pour ne citer que les plus connus, donnèrent à l'enthousiasme révolutionnaire l'expression artistique dont Gamio regrettait le manque dans Forjando Patria. Se mettant au service de la Révolution --le parallèle avec El Lissitzky et les constructivistes russes est difficilement évitable--, ils firent voler en éclat les frontières de la représentation : le peuple devenait objet d'art et d'exaltation clairement idéologique. Mais surtout, le caractère national et authentique de ces créations était consacré par la "fusion" réclamée par Gamio : l'intégration de la réalité actuelle et de la mythologie indigènes à une peinture... formée à Paris[51]. C'est ainsi que l'on retrouve Xochipilli, la déesse aztèque du printemps et de l'amour, présider à l'exubérante nature du Mexique tropical ; ou que Cuauhtémoc trouve sa place parmi les héros martyrs de la Révolution, Zapata, Carrillo, ou encore Montaño. Très exemplairement, ces peintures murales ornent les murs de la Secretaría de Educación Pública, répondant ainsi au dernier critère non formulé par Gamio mais très présent dans tout son discours : l'exigence de didactisme, d'éducation nationaliste du peuple. On aurait donc, avec le mouvement muraliste, la première réalisation de la "fusion" que les révolutionnaires voulaient à la base de l'identité nationale : l'émergence d'un art à la confluence de l'inspiration européenne et de l'inspiration indigène, en accord avec le fameux "ambiente físico-biológico-social" mexicain, tel que semble le concevoir Gamio.

L'anthropologie au service de la révolution

Forjando Patria est, comme son titre métaphorique l'indique éloquemment, l'oeuvre d'un patriote, et d'un révolutionnaire ; encore faut-il remarquer ce qui fait l'intérêt de cette oeuvre et la distingue du reste de la prose de ses contemporains engagés dans la même voie : Manuel Gamio propose de mettre les outils de l'anthropologie au service de la (re)construction nationale, et de conceptualiser le plus scientifiquement possible le but que la Révolution doit se fixer pour prétendre fonder la véritable identité mexicaine garante de l'ordre nouveau. En d'autres termes, d'apporter un éclairage scientifique au projet politique, un éclairage dégagé autant que possible de tout débordement d'ordre lyrique ou sentimental : "il ne convient pas ici de s'intéresser aux affaires du coeur, mais à celles de la pensée."[52]
La contribution de Manuel Gamio est d'autant plus essentielle pour qui s'intéresse plus particulièrement à l'Europe dans le discours identitaire mexicain que son action se trouve à l'autre extrême de la chaîne de fusion de la mexicanité entreprise par la Révolution : il apporte le point de vue de l'anthropologue, et de l'anthropologue indigéniste. D'où, sans aucun doute, le soin qu'il met à réclamer un intérêt particulier et détaillé pour la population indigène, majoritaire et délaissée jusque là par le pouvoir central. En tout état de cause, cette préoccupation le pousse à proposer la création d'un organisme d'Etat chargé de la connaissance de la population nationale, la Dirección de antropología[53], organe dont il sera d'ailleurs président dès sa création, l'année suivant la publication du présent ouvrage. On comprend l'intérêt d'un tel organisme lorsqu'on lit la conception pratique de la recherche anthropologique que professe l'auteur : "Il est axiomatique que l'anthropologie, dans la vraie étendue de son sens, doit être la connaissance nécessaire à la mise en oeuvre d'un bon gouvernement, puisque c'est grâce à elle que l'on connaît la population, qui est la matière première avec laquelle on gouverne, et pour laquelle on gouverne."[54] La connaissance du pays réel que permet l'anthropologie et, dans un pays tel que le Mexique, l'ethnologie, peut seule, selon Gamio, déterminer l'action d'un gouvernement qui se veut, comme c'est le cas du pouvoir issu de la Révolution, représentatif de tous les éléments de la nation. Pratiquement, la tâche de l'anthropologue consiste à déterminer, toujours à partir de cette connaissance du corps du pays, les moyens de son développement normal orienté vers une cohésion et une unité toujours plus fortes. L'instabilité que connut le Mexique tout au long du XIXème siècle est donc mise sur le compte de la domination sans partage d'un groupe, qui plus est minoritaire, qui orientait l'action du pays en fonction de ses seuls intérêts. Or, "c'est une erreur que de vouloir qu'une même loi régisse un Lacandon du Chiapas, [...] un homme cultivé, travailleur, de tendances progressistes, un individu d'origine aristocratique qui a été éduqué (?) à l'étranger et qui fait preuve, lorsqu'il regagne ses pénates, d'un repoussant hybridisme, dans ses manières comme dans ses idées."[55]

On comprend, dès lors, que la connaissance de la population puisse être considérée comme "le véritable Evangile du bon gouvernement"[56] : une méconnaissance de la nation, qu'il représente, peut lui être fatale. Mais surtout, au delà de l'instrumentalité de sa science dans la gestion des affaires de l'Etat, la recherche de l'anthropologue a un rôle de premier plan dans la définition de l'identité nationale vers laquelle doit tendre le mouvement révolutionnaire. L'objectif est d'ailleurs on ne peut plus clairement exprimé : "fusion des races, unification linguistique et équilibre économique des éléments sociaux."[57] Le creuset révolutionnaire doit donc fondre un peuple uni, résoudre par la fusion les aspirations centrifuges des composantes de la nation qui jusqu'à présent étaient contradictoires. Gamio propose donc un métissage complet, la formation, au terme d'une "fusion évolutive", d'un peuple unifié et ayant un destin commun : l'identité mexicaine ne serait donc atteinte que par la suppression effective de l'abîme séparant la classe d'origine européenne, gardant égoïstement le pouvoir afin de perpétuer son implantation "exotique", et la classe indigène, repliée parfois dans une vie hors du temps. Il s'agit là d'une solution déjà préconisée par Justo Sierra, reconnu comme un précurseur par les membres de l'Ateneo de la Juventud[58], lorsque, au début du siècle il était ministre de l'Instruction Publique, ou encore par certains "positivistes de gauche" tels que Andrés Molina Enríquez, qui participa d'ailleurs à la rédaction de la Constitution de Querétaro de 1917. Nous aurions donc, au terme envisagé du processus révolutionnaire, l'émergence d'une nation non plus seulement au sens d'organisation étatique, mais bien au sens de nationalité : la fusion, dans la forge de la patrie, pour reprendre l'image de Manuel Gamio, d'une nouvelle race, l'apparition de l'homme réel que pressentait déjà Martí[59]. L'influence européenne qui jusque là fondait l'idéologie des classes dominantes, repliées sur leur européanité, perdrait son existence autonome, parasitaire, pour n'être plus qu'une composante de la nouvelle race ainsi formée. La "raza cósmica" de José Vasconcelos, bien sûr, mais envisagée sans la lumière diaphane de l`utopie : la prudence toute scientifique de Manuel Gamio, qui l'incite par exemple à ne pas se laisser prendre au jeu des pressentiments, lui préférant systématiquement la perspective de la tâche qui reste à accomplir, ne se départit cependant jamais de l'assurance du résultat, à l'horizon, mais inexorable.

Le rêve européen

Paradoxalement, c'est peut-être dans cette rupture qui se veut définitive, dans cet objectif radical de fondation de la mexicanité par subsomption de l'élément européen, dont serait de la sorte supprimé le caractère dominateur, pour ne pas dire colonial, que ressurgit le plus nettement la marque de l'influence de l'Europe. Alors même que la "mexicanité" née de la Révolution semble avoir nationalisé la présence de l'Europe au Mexique et chez les Mexicains, notamment grâce à la vigilance de ses intellectuels et à la mise en place d'une politique nationaliste d'intégration que Manuel Gamio fait plus qu'ébaucher dans l'ouvrage qui nous occupe[60], une politique consistant à ne retenir de l'Europe que les aliments susceptibles de s'acclimater, on perçoit très clairement l'influence des pensées nationalistes européennes, en plein essor depuis la fin du siècle dernier.

Pour un Mexique européen ?

La patrie inédite qu'entend forger Gamio, sans précédent dans l'Histoire, l'avènement de la "quinta raza" vaticinée par Vasconcelos, ont un modèle : celui des grandes nations du Vieux Monde. La référence est d'ailleurs le plus souvent explicite, Gamio opposant systématiquement le Mexique, pays hétérogène et sans véritable identité nationale aux "pays qui jouissent d'une nationalité définie et intégrée (l'Allemagne, la France, le Japon, etc...). [...] Les Allemands, les Français, les Japonais : ceux qui possèdent une véritable nationalité."[61] L'identité nationale d'un Mexique en réaction contre l'impérialisme culturel européen qui sévissait jusqu'à l'aube de la Révolution prend donc corps dans une perspective politique qui plonge ses racines dans le même fonds culturel qu'elle est censée supplanter : "Pour tourner le dos à l'Europe, le Mexique s'est tourné vers le nationalisme...qui est une idée européenne."[62] On ne saurait donner meilleure illustration de ce que les anthropologues appellent l'"intégration" : l'appropriation par les Mexicains d'une arme apportée par ceux qu'ils veulent bouter hors de leur univers idéologique. Cette réappropriation d'une idée porteuse de liberté, en ceci qu'elle achève le processus d'indépendance commencé avec l'émergence de la conscience créole, mais qui n'avait guère garanti que la propriété du sol mexicain, s'exprime jusques et y compris dans la symbolique nationale, de structure européenne, mais de contenu national. Manuel Gamio, dans le chapitre de Forjando Patria consacré à El escudo nacional (XXVI), s'insurge contre l'introduction insidieuse de "copies de seconde main" d'aigles à deux têtes "made in Germany", qui dénaturent la véritable représentation idéographico-symbolique de la nation mexicaine. Mais ce n'est pas l'utilisation de l'écu en soi qui choque son fort sentiment nationaliste, bien au contraire : sa revendication concerne l'oiseau qui en occupe le centre. Il réclame en effet la substitution de l'aigle autrichien, introduit par Charles Quint puis remis au goût du jour par Maximilien, par le Cuahutli, aigle royal qui occupe une place de choix dans la symbolique non seulement aztèque, mais également chalchihuite, tarasque, zapotèque et maya[63].
S'il n'est donc plus question de tenter de tailler la réalité nationale selon un patron importé d'Europe, tâche absurde et néfaste pour le pays, il semble bien que l'objectif recherché par Manuel Gamio et les artisans du nouvel ordre national soit de se donner les conditions objectives permettant la réalisation authentique du modèle européen au Mexique et par les Mexicains.

Le modèle intégrationniste

Force est de constater que les grandes orientations qui portent le projet nationaliste de Gamio tendent à reproduire au Mexique ce qui, selon lui, fait la force et la cohésion des grandes nations. Le métissage physique et culturel qu'il préconise revient en effet à la réduction des différences au sein de l'ensemble national, supposée déboucher sur l'inscription d'un peuple uni dans un devenir historique commun. L'unification lingüistique, qui constitue sa troisième préoccupation proprement fondamentale, va naturellement dans le même sens d'une fusion des diverses composantes de la patrie dans une entité unifiée. Il a beau mettre en avant l'exemple du Yucatán, où il décèle, au niveau micro-national, tous les ingrédients de l'idéal à suivre[64], la substance exotique, cette fois pour un oeil européen, de la péninsule yucatèque ne doit pas donner l'illusion d'une nation d'un nouveau genre : ce qu'y lit notre anthropologue nationaliste, c'est la confirmation de ses postulats de modélisation, qui sont empruntés à la pensée nationaliste européenne, et peut-être plus précisément française[65], si l'on prête attention au détail des mesures envisagées. En effet, pour échapper à la domination inévitable d'une caste plus évoluée sur l'autre dans un Mexique où les disparités sont énormes, Gamio proclame, ainsi que nous l'avons vu, l'urgence d'une "fusion évolutive". Or, plus que d'une "fusion", l'action qu'il se propose de mener présente tous les aspects d'une assimilation des populations indigènes au modèle national fraîchement élaboré, et le rôle dominant de la minorité agissante créole nationaliste est clairement affirmé : il faut intégrer les Indiens au projet national, les intéresser à la grande oeuvre entreprise par la Révolution suivant les orientations qu'elle aura définies : "La culture de type moderne doit être généralisée en même temps que s'effectuera le métissage. La langue doit être unifiée, car, sans cela, le point précédent ne pourrait être réalisé."[66] Ce qui revient à dire que la nation mexicaine doit, à terme, ressembler dans sa structure aux autres nations de culture "moderne". Pour ce faire, les instruments mis en oeuvre sont également proches de ceux utilisés par les Européens. L'école, notamment, apparaît comme le meilleur moyen de conquête des populations et de diffusion du modèle idéologique national. Une arme que ne méconnaissait pas José Vasconcelos, lorsque, ministre de l'éducation nationale du gouvernement Obregón, il donnait pour "mission"[67] aux maîtres d'inculquer aux Indiens d'une part les valeurs de la civilisation latine, d'autre part les méthodes rationnelles de travail[68]. Vasconcelos ira même plus loin dans l'affirmation de la supériorité du modèle européen : "L'Indien n'a d'autre porte ouverte sur l'avenir que la porte de la culture moderne, ni d'autre chemin débroussaillé que celui de la civilisation latine."[69] La contribution de Gamio à l'édification du Mexique authentique et moderne va naturellement dans le même sens ; plus exactement, la tâche de l'anthropologue sera de rectifier une tentation peut-être trop abstraite et, partant, trop éloignée de la réalité complexe du pays. C'est ainsi qu'à "la educación integral", facteur de la cohésion de nations telles que l'Allemagne ou plus encore la France (on connaît le rôle "normalisateur" de l'"école de la République"), il propose de substituer "la educación integral nacionalista", dans laquelle anthropologues, ethnologues, démographes, etc., joueraient un rôle déterminant : celui d'apporter au pouvoir exécutif une connaissance du terrain lui permettant de mettre en oeuvre les moyens appropriés à chaque cas particulier. Il s'agit en fait de ne pas retomber dans le travers normatif des científicos de l'ancien régime alors même que la politique d'intégration de la Révolution est en son principe aux antipodes de l'isolement oligarchique de l'ère porfirienne. L'anthropologie doit permettre au pouvoir de "mexicaniser" aussi bien le Lacandon du Chiapas, resté à l'écart de la civilisation européenne, que le Yaqui rebelle du Sonora, qui refuse de se voir imposer de but en blanc un ordre qu'il ne peut immédiatement assimiler et qui fait de lui un paria, et le paysan indien exploité de Morelos[70] : toute la subtilité de l'anthropologie consiste à faire évoluer les choses en douceur, à rallier l'Indien à la mexicanité sans lui imposer un cadre dont la rigidité garantirait le rejet : "Pour incorporer l'Indien, nous ne prétendons pas l''européaniser' d'un seul coup, au contraire, 'indianisons-nous' quelque-peu pour lui présenter, mêlée à la sienne, notre civilisation qu'il ne trouvera plus alors exotique, cruelle, amère et incompréhensible."[71] Tout l'humanisme de la Révolution mexicaine est contenu dans ces quelques mots ; le modèle intégrationniste, fondateur d'une identité nationale mexicaine "à l'européenne" y est également clairement exprimé.

Conclusion

La patrie qu'entend forger Manuel Gamio se fonde --c'est le moment négatif de sa démarche-- sur le rejet d'un patron idéologique importé d'Europe et inadapté à la réalité nationale, en ce sens qu'il ne convient qu'à une minorité qui, loin d'être représentative du pays réel, habille, avec toute "la mauvaise foi" que lui trouva Octavio Paz, la défense de ses intérêts de classe sous les oripeaux du libéralisme et de la modernité dont elle ne pouvait bien évidemment instaurer que le reflet inauthentique[72]. La rupture imposée par la Révolution se fait donc au nom de la construction de la "mexicanité", au nom de l'affirmation de l'identité révolutionnaire, soutien idéologique du nouvel ordre nationaliste censé représenter la nation dans son entier. L'exclusivisme de la référence à l'Europe est d'autant plus longuement et posément battu en brêche dans Forjando Patria que Manuel Gamio, en tant qu'anthropologue progressiste, adopte une position indigéniste, et contribue à la construction de l'identité nationale à partir de sa connaissance des populations indiennes, majoritaires, mais soigneusement tenues à l'écart jusque-là. L'identité qui doit sortir du processus révolutionnaire sera "mexicaine", elle intégrera les racines européennes authentiques dans le cadre américain, résolvant de la sorte véritablement la fameuse contradiction, mise en relief par Bolívar, d'un peuple "americano por nacimiento y europeo de derechos"[73]. L'Europe n'est pas à proprement parler rejetée, elle est simplement remise à la place qu'elle occupe véritablement dans la nation.
Or il est intéressant de noter que cette décolonisation spirituelle, réclamée à cor et à cri par les chantres du "resurgimiento nacional"[74], artisans de l'identité mexicaine enfin révélée à soi même, se fonde sur une vision critique due en grande partie à la pensée européenne. Et que, d'autre part, l'identité nationale, dont la réalisation est théorisée et annoncée par un discours qui est en même temps une base programmatique (pensons aux fonctions officielles que Gamio, de même que d'autres intellectuels qui contribuèrent à la formation de ce discours, comme Vasconcelos, Caso, ou Molina Enríquez, exercèrent effectivement), est pensée sur le modèle des identités nationales "de référence" : le nationalisme mexicain, dans sa structure, est le fils légitime des nationalismes européens. Il est sans doute le premier nationalisme européen à voir le jour sur le continent américain.


[1] Carlos FUENTES, La región más transparente, F.C.E., México, 1958, p. 272.

[2] José MARTí, Nuestra América (1891), in Antología Miníma, I.C.L., La Habana, 1972, p. 246 : "Eramos una máscara con los calzones de Inglaterra, el chaleco parisiense, el chaquetón de norteamérica y la montera de España".

[3] Forjando Patria, Editorial Porrúa S.A., México, 1982, XXI (Nuestra cultura intelectual), p. 99.

[4] El perfil del hombre y la cultura en México, Austral, México, 1951, pp. 20-21.

[5] Ibid..

[6] Op. cit., XXII, p. 103.

[7] Ibid..

[8] Op. cit., XXI, p. 99.

[9] S. RAMOS, op. cit., p. 82 : "Al principio de nuestro siglo [...] espiritualmente, México estaba en una situación colonial".

[10] Ibid..

[11] Op. cit., p. 95.

[12] Op. cit., p. 80.

[13] M. GAMIO, op. cit., p. 183.

[14] Ibid., p. 48.

[15] "[...] se ha dicho con justicia que la ciencia mexicana del siglo pasado era hija legítima de la ciencia francesa". (XI : El arte y la ciencia después del movimiento independentista).

[16] Ibid., XXX, p. 156.

[17] On peut douter que Sarmiento y eut reconnu les siens...

[18] Ibid., XXII (El concepto cultural), p. 107.

[19] Ibid., I (Forjando Patria), pp. 6 et 9.

[20] Ibid., p. 6.

[21] C'est le sous-titre de son fameux ouvrage intitulé La raza cósmica, publié en 1925.

[22] J. VASCONCELOS, op. cit., in Raymundo RAMOS, El ensayo político latinoamericano en la formación nacional, ICAP, México, 1981.

[23] José Carlos MARIáTEGUI, México y la Revolución, in R. Ramos, op. cit., p. 295.

[24] C'est le moins qu'on puisse dire. Dans l'éditorial de sa revue, Ethos, de février-avril 1923, il va jusqu'à proclamer la nécessité d'ajourner toute velléité d'internationalisme tant que la cohésion nationale ne sera pas réalisée : "En el futuro formaremos parte de una federación internacional, pero en el momento actual debemos antes que nada formar una nación" (Nacionalismo e Internacionalismo).

[25] M. GAMIO, op. cit., II (Las patrias y las nacionalidades de la América Latina, dont le sous-titre est très explicite : México, país representativo de la América Latina).

[26] "La frecuencia de las manifestaciones patrióticas individuales y colectivas es un símbolo de que el mexicano está inseguro del valor de su nacionalidad", op. cit., p. 57.

[27] M. GAMIO, op. cit., XI, (El arte y la ciencia después del movimiento independentista).

[28] Ibid., XXX.

[29] Ariel, de l'uruguayen Jorge Enrique RODó.

[30] M. GAMIO, op. cit., p. 153.

[31] José MARTí, loc.cit..

[32] P. HENRíQUEZ UREñA, "El afán europeizante", in Seis ensayos en busca de nuestra expresión, 1926, Obra Crítica, Fondo de Cultura Económica, México/Buenos Aires, 1960, p. 250.

[33] S. RAMOS, op. cit., p. 80.

[34] "Hemos sido convidados al banquete de la civilización cuando la mesa estaba servida", in S. Ramos, op. cit., p. 33.

[35] M. GAMIO, op. cit., XXXIV.

[36] S. RAMOS, op. cit., p. 24.

[37] M. GAMIO, op. cit., XVI (Revisión de las constituciones latinoamericanas), p. 71.

[38] Ibid., p. 177.

[39] Ibid., p. 180.

[40] Ibid., XV (Aspectos de la Historia), p. 64.

[41] Nul doute que les révolutionnaires mexicains ont en tête la formule iconoclaste de MARTí : "Nuestra Grecia es preferible a la Grecia que no es nuestra", loc.cit..

[42] M. GAMIO, op. cit., XII (La dirección de bellas artes), p. 51.

[43] Ibid., X (El concepto de arte prehispánico), p. 41.

[44] Ibid., IX (La obra de arte en México), p. 38.

[45] Ibid., XII (La dirección de bellas artes), p. 52.

[46] Ibid., X (El concepto de arte prehispánico), p. 43.

[47] Ibid., p. 41.

[48] Ibid., XV (Aspectos de la Historia), p. 63 : "Il faut prendre en compte, indirectement, le passé historique de l'Espagne, des républiques sud-américaines, des Etats-Unis et de la France, car ces nations ont exercé une influence importante dans notre vie passée".

[49] Ibid., IX (La obra de arte en México), pp. 39-40.

[50] Ibid., XII (La dirección de bellas artes), p. 52.

[51] Diego Rivera avait longtemps vécu à Paris ; il comptait parmi ses amis Modigliani, peu supect de préoccupations d'ordre idéologique, au moins dans sa production artistique.

[52] M. GAMIO, op. cit., p. 157.

[53] Ibid., III (La dirección de antropología), p. 15.

[54] Ibid..

[55] Ibid., VII ( El conocimiento de la población), pp. 30-31.

[56] Ibid., 59, XIV (Concepto sintético de la arqueología), p. 59.

[57] Ibid., p. 183.

[58] S. RAMOS, Justo Sierra y la evolución política de México, op. cit., pp. 141-145.

[59] "[...] le está naciendo a América, en estos tiempos reales, el hombre real", loc.cit..

[60] Son rôle à la tête de la Dirección de Antropología, puis à la direction de l'Instituto Indigenista Interamericano n'est d'ailleurs que la prolongation pratique du programme que constitue Forjando Patria.

[61] M. GAMIO, op. cit., II (Patrias y nacionalidades), pp. 8-9.

[62] S. RAMOS, op. cit., p. 82.

[63] M. GAMIO, op. cit., pp. 133-138.

[64] Ibid., II (Patrias y nacionalidades, Yucatán, tipo de patrias de población mezclada), pp. 13-14.

[65] On pense ici au modèle centraliste jacobin, dont l'influence fut grande chez les intellectuels nationalistes latino-américains. Et, plus récemment, sous la Troisième République, à l'"Ecole de la République", qui lui doit beaucoup, et dont le but était précisément de parvenir à une "normalisation" du "peuple français", par les réductions des différences culturelles de ses diverses composantes.

[66] M. GAMIO, Ethos, fév.-avril 1923, loc.cit..

[67] Le parallèle entre ces civilisateurs au nom du nouvel ordre, laïc et "moderne", et les missionnaires de la période coloniale, qui entendaient également "civiliser" les Indiens, mais au nom de l'évangélisation, est évident.

[68] D.GENEVOIS, B. LE GONIDEC, Aspects de la pensée hispano-américaine 1898-1930, Publications de l'Université de Haute-Bretagne, 1974, p. 77.

[69] La Raza cósmica, loc.cit..

[70] M. GAMIO, op. cit., XXXIV (Urgente obra nacionalista), pp. 171-181.

[71] Ibid., XXI (Nuestra cultura intelectual), p. 96.

[72] Octavio PAZ, El laberinto de la soledad, p. 119 : "Entre los terratenientes y sus ideas políticas y filosóficas se levantaba un invisible muro de mala fe. El desarraigo del porfirismo procede de este equívoco".

[73] Simon BOLíVAR, Discurso de Angostura, 15 février 1819; Escritos políticos, Madrid, Alianza, p. 96.

[74] M. GAMIO, op. cit., p. 183.


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