Copyright © 1996  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Dans les dédales de la mémoire :
l'Archivo General de Centro América, Guatemala Ciudad, Guatemala.

Carine Chavarochette

L'Archivo General de Centro América (AGCA) se situe au centre de la ville, zone 1, dans un quartier au charme plus que relatif. Son bâtiment se compose d'un bloc monolithique, à la structure froide et totalitaire. L'organisation de cet édifice n'invite pas à la recherche archivistique.

Après avoir dépassé la porte centrale, vous tombez nez à nez avec un policier ladino (au début de la colonisation, le terme désignait l'Indien castillanisé, puis la population métisse, ni indienne ni créole ; aujourd'hui, il désigne le métis ou le blanc par opposition à l'Indien). Charmant avec les chercheurs étrangers, quoique toujours piqué de curiosité sur votre identité, vos occupations et préoccupations guatémaltèques ; en revanche, infâme, et le mot est juste, à l'égard de tout non-criollo. Lors de mon départ du Guatemala, la direction de l'AGCA avait décidé la construction de deux portes en verre de chaque côté du poste de garde, une pour l'entrée et l'autre pour la sortie. Futurs chercheurs dans cette terre de toutes les surprises, vous aurez sans doute à faire maintenant à un policier confiné dans un aquarium. Après ce premier passage, où chacun doit laisser son sac pour ne garder que le strict minimum (c'est-à-dire un bloc de feuilles, des stylos, voire un dictionnaire), se trouve à votre gauche le secrétariat de la direction. A cette porte, il est nécessaire de décliner son identité, sa profession, ses intentions de recherche et de montrer sa lettre de recommandation. Paradoxe du lieu, personne ne vérifie votre identité réelle, mais chaque soir la secrétaire fait elle-même l'inventaire de vos consultations d'archives. Il faut deux photos d'identité pour l'obtention de la carte d'identification (délivrée pour ma part trois semaines après ma première arrivée dans ces locaux). Cette fiche possède un numéro d'identification qui permet à chaque chercheur de consulter les archives sélectionnées par ses soins.

Mais continuons notre parcours dans le labyrinthe de l'AGCA. Egalement au rez-de-chaussée se trouve une petite bibliothèque ouverte à certaines heures de la journée à un public plus large. Des ouvrages géographiques mais aussi des périodiques alimentent les rayonnages de cet endroit. La salle de lecture se situe au premier étage. Les places assises ne manquent jamais. Seuls quelques chercheurs guatémaltèques et étrangers, et de rares étudiants autochtones fréquentent ces locaux. Près de cette pièce figurent les divers fichiers (un peu plus d'une centaine). Le fichier géographique répertorie chaque municipio. Il peut être le point de départ d'un travail d'investigation. Malheureusement, les fiches ont souvent disparu, laissant dans certains cas les tiroirs totalement vides (vols, trafics organisés, revente des archives à l'étranger, mais aussi disparition dans le but certain de camoufler des renseignements compromettants ou non). En revanche, les fiches mises à disposition concernant l'époque coloniale sont relativement importantes, à l'inverse de celles relatives aux XIXème et XXème siècles (celles-ci n'étant ni classées ni répertoriées). Quant aux catalogues, seuls quelques-uns rangés dans le petit meuble de la salle de lecture sont disponibles pour les chercheurs.

C'est là qu'intervient Ana Carla, employée de l'AGCA et elle-même chercheuse en histoire. Cette jeune guatémaltèque donne un brin de gaieté et d'humanité à ce lieu austère. Toujours prête à vous aider, elle connaît les moindres recoins de ce bâtiment. Efficace, souriante, elle est la seule à pouvoir procurer au chercheur des archives non classées ou non répertoriées (du moins jusqu'à l'année 1945, puisqu'à partir de cette date une loi cantonne les sources aux Archives Départementales). Les sources relatives à la première moitié du XXème siècle sont très rarement indiquées dans les fichiers.

Aucune photocopieuse dans ce lieu n'est à la disposition du public. Seule la secrétaire de direction dispose de ce matériel. Selon votre sexe, vous pouvez repartir chez vous avec les photocopies des documents concernant votre étude. La procédure "légale" veut que chaque chercheur remplisse une feuille où il indique les références du legajo, du paquete, le numéro du dossier et les pages à photocopier. Après approbation du directeur, ces photocopies sont faites puis mises à votre disposition. Or la réalité est toute différente, ainsi si vous êtes une femme et que vous travaillez sur la période coloniale, la secrétaire vous refuse ces fameuses photocopies ; elle vous rétorque que les photocopies sont uniquement réalisables pour les archives plus récentes, et ceci dans un souci de préservation du patrimoine national. Or, la chercheuse travaillant sur la période contemporaine se voit refuser aussi toute photocopie -la secrétaire justifiant que seules les sources coloniales peuvent être reproduites ! Les hommes, par contre, ont toutes leurs chances d'obtenir des reproductions de documents. Lors de mon séjour dans ce pays, un jeune chercheur espagnol était parvenu à se faire accorder cette faveur. Par ailleurs, elle donne l'autorisation de photographier les archives désirées. Il ne faut pas chercher à comprendre. La seule recommandation que je ferais est de ne jamais se mettre cette dame à dos. Au Guatemala, le temps est une mesure relative : la vertu première du chercheur doit être la patience.

Mais revenons aux personnes susceptibles de fréquenter l'AGCA. Comme nous l'avons dit précédemment, les chercheurs sont peu nombreux dans ce bâtiment. Mais c'est ici que l'on peut rencontrer l'incontournable Franz, figure emblématique de ces Archives Nationales. Cet autrichien vit au Guatemala depuis sept ou huit ans, et a entrepris de mettre à jour tous les fichiers (corrections, annotations diverses sur les fiches, ajouts...), afin que tout chercheur dispose de meilleures conditions de travail. Son ambition se révèle être un véritable défi. Franz est un farouche défenseur du patrimoine archivistique guatémaltèque. Il est impossible de ne pas le rencontrer, tant il hante les murs de ce lieu.

Cet homme peut être fort utile pour tout travail d'investigation : connaissant certains répertoires sur le bout des doigts, Franz peut dans certains cas orienter une recherche. Mais, cet autrichien a un grand défaut : il est très bavard et dévie inlassablement la conversation sur les ladrones (voleurs), qui ont cherché à effacer toute mémoire au Guatemala. Cependant, ce personnage reste amical avec les chercheurs et s'intéresse avec curiosité à toutes sortes de thèmes. Il ne faut pas hésiter à vous présenter, à vous adresser à ses capacités pour gagner du temps. Un dernier petit conseil pour clore ce paragraphe sur Franz : il ne faut jamais se rendre à sa cantina du lundi pour manger un pseudo pot-au-feu, ou gare aux parasites intestinaux ! En effet, au risque d'en décevoir certains, la cuisine guatémaltèque n'est pas des plus fameuses. Elle est très simple, sans fioriture aucune, et n'est pas aussi variée et délicieuse que sa cousine mexicaine.

Pour continuer le chapitre des rencontres possibles à l'AGCA, je me dois de présenter Oralia. C'est une chercheuse guatémaltèque d'une quarantaine d'années qui fréquente périodiquement ce lieu, pour le compte d'une entreprise privée. Spécialiste en paléographie, elle n'hésite jamais à donner un coup de pouce aux novices, pour qui le castillan des XVIIème et XVIIIème siècles est incompréhensible.

Au Guatemala, comme dans d'autres pays d'Amérique latine, il s'agit de faire la différence entre la théorie et la pratique. Les horaires d'ouverture et de fermeture de l'AGCA sont normalement 8 heures - 17 heures. En réalité, le personnel n'est opérationnel qu'à partir de 9 heures 15 exactement, et le soir, le chercheur doit arrêter son travail dès 16 heures ou 16 heures 30, la consultation de nouveaux fonds se terminant à 16 heures.

De plus, petite indication destinée à faciliter le travail de tout nouveau chercheur : entre 12 et 14 heures, aucun employé ne peut vous procurer de nouvelles archives. C'est la pause-déjeuner. Deux solutions sont par conséquent vivement conseillées : soit le chercheur va lui-même prendre une collation dans un petit restaurant situé à quelques pas des Archives Nationales, seul ou accompagné de collègues de l'AGCA (le contact étant aisé et rapide dans ce lieu), soit il demande un certain nombre de dossiers à l'avance, et cela avant 11 heures 30, afin de pouvoir travailler tranquillement sans perdre ce temps si précieux. Enfin, l'AGCA ferme ses portes le samedi, le dimanche et au mois de décembre.

Pour tout chercheur disposant de peu de temps, le week-end restant libre, une visite au CIRMA (Centro de Investigaciones Regionales de Mesoamérica Antigua) à Antigua s'impose. Ce centre de documentation est ouvert à tous du lundi au vendredi de 8 heures à 18 heures, et le samedi de 9 heures à 13 heures. Cet endroit est propice au travail puisque calme et doté d'un merveilleux patio verdoyant. Le CIRMA possède une photocopieuse et des fichiers rigoureux. Pour peaufiner tout travail d'investigation, ce centre dispose d'une sérieuse bibliographie et d'une bibliothèque (ouvrages historiques, sociologiques, ethnologiques, géopolitiques, etc..., en grande majorité nord-américains, mais aussi de nombreuses thèses nationales). Une liaison en camioneta (compter une heure de trajet) est assurée entre la capitale et Antigua plusieurs fois par jour. Profitez-en pour visiter cette ancienne capitale, dont l'architecture coloniale a su résister au temps et aux cataclysmes naturels. Antigua permet au chercheur de retrouver sa sérénité, qu'il a mise à rude épreuve à Guatemala Ciudad-la tentaculaire.

Par ailleurs, l'USAC (Université de San Carlos de Guatemala), à Guatemala Ciudad, dispose d'une bibliothèque composée d'ouvrages et de thèses guatémaltèques. Malheureusement, je ne peux vous fournir davantage de renseignements, ne m'y étant point rendue moi-même faute de temps. Cette université est excentrée mais de nombreuses lignes d'autobus la desservent.

Un autre lieu permet au chercheur de poursuivre son travail : l'Academia de Geografia e Historia qui se situe à deux pas de l'AGCA. Chaque livre peut être photocopié pour la somme de 50 centimes par page. Cette académie vend par ailleurs quelques thèses et ouvrages locaux. Ce lieu est très peu fréquenté, mais agréable quoique confiné. En ce qui concerne la bibliographie, profitez de votre séjour pour vous procurer des ouvrages ou leurs photocopies, puisque de nombreux livres ne sont pas disponibles en France.

La FLACSO (Facultad Latino Americana de Ciencias Sociales), située 13 calle 11-42 zona 1, dispose de différents ouvrages à la vente tels que les six tomes de La Historia General de Centro America. Enfin, dans le périmètre des Archives Nationales se trouvent plusieurs librairies. Dans la zone 9, près du musée Popol Vuh, dans une rue perpendiculaire à l'Avenida Reforma, on retient l'adresse d'une excellente librairie, recélant des oeuvres classiques mais aussi des éditions plus récentes, parfois même des livres ou des périodiques d'occasion.

Pour terminer cette présentation, n'oublions pas la petite bibliothèque du CEMCA (Centre d'Etudes Mexicaines et Centre Américaines), qui se situe zone 2. Il existe deux possibilités : la consultation sur place ou l'emprunt. Luis et Luisa sont charmants et très serviables. Des ouvrages en français, espagnol et anglais, ainsi que des thèses, sont à la disposition du public : téléphoner avant pour connaître les horaires d'ouverture (téléphone : 53-50-88).

Brève présentation du fonds documentaire de l'AGCA

Avertissement : de nombreuses sources ont été dérobées, vendues, perdues ou détériorées. Dans l'intérêt de tout futur chercheur, ne cédez pas à la tentation d'acheter des archives. Cet acte prive les historiens de sources fort intéressantes. Sachez que cette pratique existe malheureusement, certains "investigadores yankees" peu scrupuleux s'y sont livrés. Des archives guatémaltèques se trouvent dans les universités nord-américaines, ou dans le lieu de résidence desdits historiens. La préservation des archives est essentielle.

Pour toute recherche concernant les XVIIème et XVIIIème siècles, les fichiers proposent un certain nombre de legajos (dossier ou liasse). Paradoxalement, la période de la post-indépendance, c'est-à-dire de la seconde moitié du XIXème à la première moitié du XXème siècle est peu documentée, en réalité peu répertoriée et peu classée.

De nombreuses sources, comme celles relatives à la Gobernación ou Jefatura Politica, renferment des trésors d'informations. Les archives répertoriées sous ces deux termes contiennent des renseignements hétérogènes. Sélectionnées par département, les sources offrent des surprises. Les thèmes abordés vont des moeurs et comportements d'une garnison à un vol de chevaux en passant par l'achat d'une machine à coudre Singer, ou encore traitent des élections municipales de l'année 1910. Jusqu'en 1945, ces paquets poussiéreux et quelquefois en mauvais état offrent des trésors d'information.

Le fichier Tierra est lui aussi un matériel non négligeable. Mentionné dans un des catalogues de la salle de lecture, il donne pour chaque municipio du pays -des années 1870 aux années 1940- de précieux renseignements. Ce fichier dispose de dossiers fort complets sur les conflits de terre et les manipulations qui les accompagnent, ainsi que sur les spoliations de terrains appartenant aux Indiens. Ces dossiers révèlent les processus d'acquisition de parcelles par les finqueros (propriétaires d'une plantation ou d'un domaine agricole) guatémaltèques ou étrangers, et la mise en place des latifundios.

Les aspects économiques ne sont pas les seuls à ressortir de ces lectures ; les paramètres sociaux, politiques, voire culturels rentrent aussi en ligne de compte. Quant aux fichiers judiciaires, ils renseignent par exemple sur les conditions d'existence des classes laborieuses, sur les femmes du peuple, ou encore sur le mode de vie des finqueros. Les informations recueillies sont très décousues.

Sources parallèles

Les archives départementales sont sans aucun doute d'une grande utilité à l'historien, mais restent très difficiles d'accès (du moins celles de la ville de Huehuetenango). Je les ai cherchées vainement, ballottée d'un endroit à l'autre de la cité, pour m'entendre dire à la fin que je n'avais quasiment aucune chance d'y accéder, puisqu'elles renferment l'Histoire si secrète de ces cinquante dernières années. Mais un autre chercheur peut appréhender ces archives départementales différemment, alors "Gracias a Dios" !

A l'inverse, la chance m'a permis d'être confrontée aux archives personnelles des ONG. L'amitié ouvre de nombreuses portes. Quelques membres de VSF (Vétérinaires Sans Frontières) m'ont laissé puiser dans leurs compte-rendus d'enquêtes. Ces sources peuvent être souvent la seule possibilité d'obtenir des informations sur l'Histoire guatémaltèque de ces vingt dernières années (statistiques, tableaux, descriptifs, enquêtes scrupuleuses, etc... Chaque institution, personnage-clé d'un village, ou encore association, sont mises en relief). Mais, les possibilités de recherche proposées par les différentes organisations internationales feraient l'objet d'un autre article. Enfin, les Archives Ecclésiastiques situées près de l'AGCA renferment sans aucun doute des montagnes de renseignements. Le seul inconvénient est la quasi-absence de classement. Certains chercheurs dépassent cet obstacle en rétribuant un abbé, qui est alors chargé de sélectionner pour eux les dossiers relatifs au thème retenu. Mais je ne connais point les tarifs en vigueur. Quant à la Bibliothèque Nationale, dont le bâtiment adosse celui de l'AGCA, elle est à éviter ! Cette bibliothèque, si nous pouvons employer ce mot, ressemble davantage à la salle d'attente d'un hall de gare.

Pour clore cette courte expérience des différentes sources guatémaltèques, je parlerai de la sauvegarde des archives. Le directeur de l'AGCA ne semble pas se préoccuper de la préservation des sources guatémaltèques. Selon des rumeurs, sa femme aurait été interceptée par la police nord-américaine, et condamnée pour avoir tenté de vendre des archives appartenant à l'AGCA sur le sol américain. Quant à cet homme, à la fin du mois d'octobre 1995, il était toujours en cavale. A tous les niveaux de la société guatémaltèque semble-t-il, la disparition des sources est monnaie courante.

Anecdote sans doute significative de la ligne de pensée des dirigeants de l'AGCA : un Indien, seul ou accompagné de ses frères, ne peut avoir accès aux archives. Cette démarche est pourtant vitale très souvent, puisqu'elle s'inscrit dans un processus de recouvrement des terres jadis spoliées. Le personnel des Archives Nationales veille efficacement à ce que la population indienne se perde dans le labyrinthe des fichiers. L'attitude de cet établissement est identique à l'égard des veuves, y compris non-indiennes. L'Institution a tout mis en place pour dérouter les plus combattifs, pour dissimuler voire annihiler la mémoire de tout un peuple.

On peut se demander si la Mémoire guatémaltèque veut réellement s'inscrire dans un processus historique. Les archives, quelles qu'elles soient (nationales, départementales, ou encore celles des confréries religieuses), s'enveloppent de secret et de mystère.

Le Guatemala va-t-il encore longtemps refuser son histoire ? Un peuple ne peut vivre sans la connaissance de son passé. Tel me paraît être l'enjeu de ce pays, ces années à venir : rompre avec une certaine politique qui consistait à dissimuler des sources, ou à les entraîner dans la spirale commerciale. Le nouveau président Alvaro Arzu arrivera-t-il à combattre la corruption (comme il l'a promis), qui anéantit la mémoire de tout un peuple ?


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