Copyright © 1995  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Les archives de la région la Libertad, à Trujillo :
une source pour l'histoire coloniale et républicaine du nord du Pérou

Vicente Romero

De l'anecdote...

Trujillo : une ville encerclée par la canne à sucre et par une mer de sable d'où émergent des bidonvilles. Trujillo : la ville qui est à deux pas des ruines de l'ancienne capitale de l'empire Chimu, Chan-Chan.

Son paysage est simple : d'un côté l'horizon sans fin, oeuvre du Pacifique, de l'autre les premiers fragments de la colonne vertébrale configurée par les Andes. L'agglomération compte aujourd'hui un demi-million d'habitants attirés sûrement par le prestige de centre culturel du nord du pays et par le style encore paisible et provincial qui caractérise cette petite métropole. Malgré la crise et les temps qui courent, on imagine bien trotter comme un adage dans l'esprit de ses habitants ces vers :

"Que descansada vida
la del que huye del mundanal ruido,
y sigue la escondida senda por donde han ido
los muchos sabios que en el mundo han sido."

Mais, cette fois-ci nous étions venu à Trujillo pour voir les archives, c'est-à-dire l'un des lieux où "quelques sages", au travers des documents anciens, auscultent les sentiers par lesquels les sociétés ont été modelées.

Pour connaître les horaires d'ouverture du plus connu, nous avons téléphoné, mais après plusieurs essais toujours personne !

Pour résoudre l'énigme du silence, nous avons pris le chemin des archives publiques, filiale des Archives de la Nation. Etant étudiant à l'université locale, nous avions déjà visité son siège : une vieille résidence probablement du début de la période républicaine située jirón Estete, tout près de la charmante plazuela "El Recreo". Arrivés devant les locaux nous trouvâmes la porte fermée et une petite annonce : "Transferido a Independencia Ndeg. 509, al costado de la catedral".

Arrivés à la nouvelle adresse, porte fermée là aussi. Après avoir frappé fort, on voit apparaître la symphatique figure d'un travailleur des archives que nous avions connu comme un expert paléographe mais qui remplissait à la fois les tâches les plus diverses à l'intérieur de l'institution. Cette fois, de toute évidence il était en train de peindre non pas un tableau, mais des murs. Les archives n'étaient pas ouvertes au public parce qu'elles étaient en plein déménagement.

Donc, un conseil : avant de faire un long voyage et en espérant qu'il n'y ait pas d'autres imprévus - naturels ou sociaux -, il vaut mieux contacter les archives ou l'institution qui vous intéresse pour fixer les dates de séjour les plus appropriées.

...à la qualité des lieux et des sources

Heureusement, deux semaines plus tard on a pu accéder aux archives, quand les conditions d'accueil aux usagers et chercheurs étaient remplies au minimum.

Le nouveau siège - maintenant propriété de l'Etat - fait rêver d'autres institutions culturelles : c'est l'ex-casona Larco - une des familles de l'oligarchie - juste dans un coin de la Plaza de armas de la ville. Ici les archives disposent du double de surface et de plus de sécurité qu'auparavant, affirme avec satisfaction la direction. C'est le prix que cette jeune filiale des Archives de la Nation a pu se payer grâce à la qualité de son travail : peu d'archives péruviennes sont si bien organisées. Mais grâce aussi à la reconnaissance des institutions publiques de la région.

Avec le soutien de l'Université Nationale locale, l'Archivo de la Región La Libertad a publié l'année dernière, en format livre, les deux premiers catalogues d'une partie de ses fonds pour la période coloniale : ceux du Cabildo et de la Real Hacienda. Ces catalogues étaient prêts depuis 1986.

Des trois principales archives existant à Trujillo, l'Archivo de la Región est l'unique accessible, qui plus est gratuitement. Dans les autres - de l'armée et de l'épiscopat -, et pour de simples mortels, il est pratiquement impossible d'entrer. Même les directeurs des archives de la région, qui veillent légalement sur le patrimoine documentaire de la nation, se sont déjà vu refuser l'accès ou l'obtention de copies par l'un de ces centres[1].

Les archives de la région sont relativement récentes. Elles ont été créées en 1974, sous le gouvernement réformiste du général Velasco. Depuis, son fonds principal - en volume et qualité - provient du cabildo, des études de notaires et de la Cour de Justice. Le fonds s'est accru ces dernières années, passant de 6 400 dossiers et documents en 1987[2] à environ 10 000 aujourd'hui. Parmi les nouveaux fonds sont particulièrement importants ceux provenant des Contributions (à partir de 1900), de l'Agriculture (de 1969 à 1972, c'est-à-dire lors de la mise en place de la réforme agraire), des archives notariales du district de San Pedro de Lloc, des registres civils de la province et du district de Trujillo ainsi que la collection du journal Norte (1950-1960) donnée par le Club Central.

Ces archives vont du XVIème siècle aux années 1970, c'est-à-dire qu'elles sont une bonne source pour l'étude de l'espace et des sociétés sous influence de Trujillo de la période coloniale et républicaine.

a) Comme ville de fondation hispanique, Trujillo, à l'époque coloniale, remplissait une fonction de principal centre politique, religieux, militaire, commercial et administratif entre Lima et le nord du vice-royaume en particulier. De ce fait, le fonds colonial des archives comprend les plus diverses affaires sociales, commerciales et politiques du littoral entre les ports du Callao et de Guayaquil et de ce qui sont aujourd'hui les départements de La Libertad, Lambayeque, Piura, Tumbes, Cajamarca ainsi que les parties de ceux d'Amazonas ; San Martín et Huanuco alors sous contrôle du vice-royaume. Mis à part les documents notariaux et judiciaires, les sources sont celles du Cabildo[3] , de la Real Hacienda[4], du Corregimiento et de l'Intendencia.

b) Avec la République, et après l'échec de l'insubordination du marquis de Torre Tagle à Lima, Trujillo verra diminuer ses prérogatives politiques et administratives. Hormis les sources notariales et judiciaires ainsi que les nouveaux fonds déjà mentionnés, nous disposons pour cette période des fonds de la Présidence du département, de la préfecture, et du Concejo Provincial (jusqu'en 1947).

Grâce à la documentation existant dans ces archives sur les héritages, sur la mesure et vente de terres et les causas de aguas, nous pourrons, par exemple, reconstruire l'histoire coloniale et républicaine de la propriété terrienne (haciendas, terres de caciques et de naturales) sur la côte nord ainsi qu'à Cajamarca. Pour la période coloniale aussi, le registre partiel qui y existe du flux des embarcations de divers type sur les ports de la région pourra permettre de reconstituer le rythme des échanges de marchandises en relation directe bien sûr à la politique qu'imposait l'Espagne.

Finalement, pour tous ceux qui désirent prendre contact ou faire un séjour de recherche dans les archives de La Libertad, voici les coordonnées :

Adresse : Archivo Regional de La Libertad
Jirón Independencia Ndeg. 509.
Trujillo - Pérou.
Téléphone : 24 17 63.
Directeur : Napoleón Cieza Burga.


Notes

[1] La loi péruvienne précise que toute personne juridique ou naturelle en possession d'une documentation publique ou privée qui soit une source pour la recherche historique a le droit de continuer à la posséder à condition de veiller à sa préservation et d'en donner la copie aux Archives de la Nation.

[2] Voir Napoleón Cieza Burga, "El archivo departamental de La Libertad y sus fuentes documentales para la historia de Trujillo", Universidad Nacional de Trujillo - Facultad de Ciencias Sociales, 1987.

[3] Voir Archivo Regional La Libertad, Catálogo n°1: Cabildo 1557-1820, Universidad Nacional de Trujillo, 1993, 392 pages. (avec index de noms, matières et lieux).

[4] Voir Ibid., Catálogo Ndeg.2 : Real Hacienda 1567-1820, idem. 185 pages (également avec index).


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