Copyright © 1995  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Avant-propos

Nous avons demandé à François Chevalier, professeur émérite de l'Université Paris I - Panthéon-Sorbonne, d'introduire ce numéro 3 de la revue Histoire et Société de l'Amérique Latine :

C'est avec intérêt et vive sympathie que j'ai pris connaissance de l'heureuse initiative des jeunes latinoaméricanistes de l'Université de Paris VII, groupés autour de Jean Piel, dont l'association est maintenant inter-universitaire et inter-disciplinaire, avec leur revue annuelle Histoire et Sociétés de l'Amérique latine. L'un des chercheurs, Pablo F. Luna m'en a adressé le n° 2 et Véronique Hébrard les n° 0 et 1, passés de 28 pages à 101, puis 241, ce qui représente beaucoup de travail, de courage et d'intelligence, ne serait-ce que pour trouver les fonds en des temps d'austérité budgétaire.

Ces jeunes réagissent avec bonheur contre les pesanteurs d'une histoire parfois autarcique, érudite, sans problématique nette, ou bien à l'opposé, contre une réflexion spéculative et générale trop peu attentive au concret et au réel. Ils entendent aussi échapper aux rivalités qui naissent entre écoles, institutions ou universités, et ils tendent à abattre les barrières d'incompréhension entre les diverses disciplines et sciences de l'homme. Une véritable intelligence des faits historiques invite à l'étude comparée des actes et motivations de l'homme total, c'est-à-dire à la fois dans les domaines de l'économique, des liens sociaux, du politique, des cultures, du religieux... D'où les ouvertures nécessaires de l'historien vers la sociologie, l'économie, l'ethnohistoire, l'anthropologie (dite souvent historique)... La diversité des orientations de ces jeunes chercheurs, la confrontation de leurs points de vue, les fréquents contacts entre eux et leurs discussions apparaissent donc extrêmement utiles et féconds, même s'ils n'entraînent pas - ou pas encore - des travaux d'équipe au plein sens du mot.

Pour l'historien, la question des sources est évidemment primordiale car elle conditionne son travail. Mais dans les perspectives et les approches mentionnées, le problème ne se limite pas, ou pas seulement, il s'en faut, aux archives bien classées des grands dépôts et aux ouvrages et documents des bibliothèques centrales. Aux limites de l'interdisciplinaire, la notion de source historique n'est plus aussi nette que par le passé, surtout pour l'Amérique latine où tels secteurs appartiennent encore au Tiers-Monde et où un passé colonial peut encore survivre au présent. Enfin la source historique s'élargit plus encore pour l'étude du XXème avec des témoins encore vivants, des films, des enregistrements, etc. C'est sûrement pour ces raisons, et d'autres encore, explicitées ou non dans la revue, que l'équipe a fort judicieusement et comme d'instinct choisi de donner une place centrale à sa rubrique "Recherche sur le terrain".

Dans le même sens que ces jeunes, dont la détermination et l'enthousiasme nous séduisent, j'irai un peu plus loin encore en évoquant quelques souvenirs de mes grands maîtres qui étaient des précurseurs. Pour le médiéviste Marc Bloch, au-delà des Archives Nationales essentielles, la recherche sur le terrain incluait non seulement l'étude des cadastres locaux et des photos aériennes, mais l'observation sur place du paysage rural, formes des champs ouverts ou fermés, bocages ou champagnes, etc. C'était là une "histoire régressive" qui pouvait même précéder les recherches d'archives. Pour l'ethnologue américaniste Paul Rivet (fondateur du Musée de l'Homme), la connaissance directe du terrain et des hommes était indispensable pour l'histoire des civilisations indigènes et plus encore celle des durs contacts avec les Européens et des métissages qui fondent toutes les nations latinoaméricaines. Parallèlement à mes recherches aux archives de Séville et de Mexico, à l'étude de nombreux fonds locaux, municipaux ou privés, j'ai beaucoup appris, sur le terrain, de la visite des communautés indiennes et de leurs rapports ordinairement tendus avec le voisinage.

J'évoquerai seulement ici une de mes expériences à cet égard, qui m'a fait saisir sur le vif l'acuité de problèmes qui sont au coeur de l'histoire et de la vie d'un continent où se côtoient toujours blancs et métis majoritaires avec Indiens et Noirs. Au cours donc d'un voyage à cheval dans le bas-Michoacan sans routes en mai 1948 avec l'historien E. de La Torre, nous sommes arrivés dans une communauté indienne non loin du Pacifique, Ostula, de langue nahuatl (ex-garnison aztèque en pays tarasque ?). Nous y sommes accueillis correctement, mais avertis fermement que "la loi" du lieu nous interdit d'y demeurer plus de deux jours - telle la loi des Indes qui interdisait aux non-indigènes le séjour dans les communautés. Nous pûmes néanmoins y admirer la Fête-Dieu (Le Corpus), singulière alliance du rosaire avec des danses au son du Teponaxtle -sans curé, domicilié à deux jours de cheval - et nous repartîmes le lendemain.

De fait, le seul non-indien toléré par force dans ce vaste municipe boisé était, sur la mer, le gardien d'un phare bâti sous Porfirio Díaz et imposé aux Indiens. Approvisionné par mer une fois par mois, il était jalousement surveillé par les Indiens qui ne lui autorisaient que la seule culture d'un jardinet, sous prétexte que leurs abeilles avaient besoin de toute la forêt communale. On devine la très vive animosité dudit farero ! Nous allions bientôt mieux comprendre le pourquoi de cette "loi" locale d'allure raciale et insolite. Dans ces vastes "terres chaudes" de brousse tropicale sous-peuplée, la plupart des municipes voisins étaient des villages de petits rancheros au teint clair descendus aux XIXème-XXème siècles des Altos de Jalisco fort prolifiques. Ces modestes éleveurs, tous à cheval, accueillis d'abord isolément, mais jouant des coudes n'avaient pas tardé à s'emparer plus ou moins légalement du commerce local, des charges municipales officielles... puis surtout des terres cultivables de communauté (privatisées aux yeux de la loi). En quelques décennies le village indigène devenait une localité typique de cavaliers à grands chapeaux et à reatas (lassos), bruyante d'airs rancheros après le travail, sympathique d'ailleurs -mais si différente des villages d'Indiens en blanc, silencieux ou parlant nahuatl, à pied ou avec leurs burritos... Devant la pression croissante des nouveaux venus qui s'auto-nommaient la gente de razón ou les racionales (!), les dernières communautés (à demi) indemnes encore, comme Ostula, n'avaient trouvé d'autre solution que de leur interdire toute tentative d'implantation dans les limites du municipe.

En dehors même des haciendas nationalisées par lui, le Président Cárdenas (1934-1940), grand défenseur des Indiens, avait d'ailleurs bien assez de difficultés à contenir la marée montante des métis éleveurs, grands et petits, sur les terres des communautés indigènes pour ne pas fermer les yeux sur de telles "lois" spontanées mais extralégales d'autodéfense.

J'ai eu l'occasion de revisiter brièvement les lieux en 1981 avec un ami mexicain de Zamora. La situation est devenue bien différente. Une grande route "panaméricaine" longe maintenant la côte, qui s'est beaucoup peuplée au pied du phare sur de jolies plages jadis totalement désertes. A quelques kilomètres vers l'intérieur, le village d'Ostula a été doté d'un dispensaire avec visites médicales fréquentes et infirmières à demeure. Un certain "progrès" matériel est sensible dans la localité, où l'ancienne "loi" n'est plus appliquée, du moins à la lettre. Les terres ne semblent pas envahies, mais il serait intéressant de reconnaître sur place et de près si les menaces anciennes ont disparu et si les indigènes n'en sont plus victimes(1).

Ailleurs, les problèmes du Chiapas mexicain (1994-1995) montrent en tout cas que les exactions peuvent certes continuer. Si aujourd'hui l'Indien apprend à mieux se défendre et si politiquement "l'indianité" devient payante à Mexico, voire à Bogotá, les communautés indiennes n'en ont pas moins besoin encore d'une protection soutenue contre un entourage techniquement et économiquement mieux préparé qu'elles. Les gouvernements doivent s'en souvenir alors que le Mexique a récemment supprimé l'ejido de terres communautaires protégées.

Il me semble donc qu'aux côtés de la recherche primordiale et essentielle des fonds d'archives centraux et locaux, une connaissance sur le terrain du milieu physique et humain peut et doit beaucoup apporter au latinoaméricaniste quelque soit son thème d'études. La "recherche sur le terrain" si heureusement préconisée par ces jeunes chercheurs peut donc être entendue au plein sens du mot.


(1) J'ai traité aussi du sujet dans Enquêtes sur l'Amérique moyenne. Mélanges à G. Stresser-Péan, Mexico, CEMCA-INAH, 1989, pp. 313-327.


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