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La production intellectuelle de Carlos Keller, assez diversifiée, a toujours comme sujet ou comme référence le Chili : histoire économico-sociale de la république ; histoire coloniale, ethno-histoire des cultures autochtones, géographie, colonisation allemande, intellectuels-patriarches de la colonisation allemande. S'il a commenté des théories ou des problèmes économiques, démographiques, culturels ou politiques concernant d'autres pays, il l'a fait pour mieux regarder et mieux comprendre le Chili.
Sa formation intellectuelle spécialisée ainsi que son activité de professeur universitaire et de journaliste ont forgé chez lui une mentalité rationnelle et pratique, et un langage plutôt mathématique, logique et objectif ([1]), sans vocation spéculative ou démagogique. C'est une différence avec la production de la plupart des intellectuels latino-américains de l'époque.
L'étude de la vie de Carlos Keller est importante car il représente une position de modernisation type "Afrikaner" ou "australienne" de la société chilienne. Keller proposait l'incorporation de nouveaux agriculteurs d'origine germanique et la constitution d'un Etat chilien autoritaire et interventionniste afin de rendre plus solide, dans le contexte du capitalisme international, le caractère hiérarchique de la société chilienne. Dans ce but, il fut un homme du général Ibañez et, pendant la parenthèse de ses deux gouvernements, militant du nazisme chilien puis collaborateur du Président Ríos. Ses propositions furent à la fois un point de convergence et de discorde avec les classes dirigeantes chiliennes : point de convergence, puisqu'elles sont formulées en marge de la population indienne et métisse, et des classes populaires en général ; point de discorde, parce qu'elles perturbent l'état d'immobilisme anachronique et parasitaire des élites dirigeantes : elles vont à l'encontre de leur état de "momie" ([2]). Ainsi s'explique que, si au cours des années 30, ces divergences ont conduit Keller à militer pour le nazisme chilien, ce sont ces coïncidences qui lui feront souhaiter, au début des années 70, la fin de l'expérience socialiste d'Allende et, l'heure venue, saluer l'installation brutale de la dictature militaire du général Pinochet.
Nous allons présenter la vie de Carlos Keller en quatre phases. Dans les deux premières, on établira les données sociales et intellectuelles qui ont déterminé très tôt et pour toujours ses valeurs, son style et sa vision du monde. Les deux autres phases correspondent à deux moments relativement différents - quoique non opposés - dans le processus d'adaptation de ses propositions et de sa praxis au contexte immédiat de la réalité chilienne : le premier va de 1924 à 1938 et le deuxième de 1938 à 1974.
Les Keller faisaient partie de la colonie allemande qui, entre le milieu et la fin du XIXe siècle, s'est établie au sud du Bio Bio. Dans cette région se trouvaient les 2/3 des 27 000 germanophones (0,6 % de la population nationale) habitant le Chili en 1930 ([4]).
Parmi les caractéristiques les plus remarquables de cette colonie
on peut signaler :
- activisme économique modernisateur ([5])
et inexistence d'analphabètes ;
- conditions de propriétaires agricoles, artisans ou industriels,
"jamais" de prolétaires ([6])
;
- endogamie ;
- indifférence vis-à-vis de la vie politique nationale
chilienne ([7])
;
- attachement et préservation des traditions culturelles, religieuses
des premiers colons et de l'Allemagne pré-républicaine (langue,
patriarcat, protestantisme) ;
- identification avec la politique pangermaniste allemande ([8])
;
- encouragement de la politique germanophile et neutraliste au Chili.
Certaines de ces caractéristiques (puissance modernisatrice bouleversante pour le pays et "Deutschtum" ethnico-culturel), les retombées sociologiques de la guerre du Pacifique ainsi que de la défaite définitive de la résistance Araucane (formation du "roto" et migrations internes) pousseront l'oligarchie traditionnelle chilienne à remplacer sa politique d'appropriation et de colonisation germanique des terres du Sud (de l'Araucanie et du Chiloe en particulier) par celle des concessions et colonies de caractère mixte ou national.
Vers la fin du XIXe siècle, on pouvait différencier clairement deux composantes socialement distinctes parmi les Germano-chiliens du Sud : les moyens propriétaires agricoles (concentrés à Llanquihue et La Frontera) et la bourgeoisie agro-industrielle (établie surtout à Valdivia, Osorno, La Union et Puerto Montt).
Cette dernière lie à ses activités industrielles (tanneries, brasseries, brodequins pour l'armée, "charqui" pour les mines d'Atacama et Antofagasta) la grande propriété agricole d'élevage ou de culture céréalière (grande propriété qui, il faut le souligner, n'atteint jamais la taille de celles de l'oligarchie chilienne du Valle Central) et l'activité commerciale-financière (maisons d'importation-exportation liées généralement aux konzerns allemands ; Banco de Osorno y la Unión, Banco de Llanquihue). Etant donné ce rôle modernisateur et intégrateur et compte tenu des caractéristiques générales des Germano-chiliens du Sud déjà signalées, on peut dire que cette fraction constitue une bourgeoisie de type "petit junker" ([9]) ou, comme l'appele Blancpain, une "nouvelle noblesse" germano-chilienne. Bourgeoisie et noblesse que l'on n'avait pas connues jusque-là dans le paysage chilien.
Les Keller de Concepción ([10]) appartenaient à cette bourgeoisie ou noblesse germano-chilienne du Sud à vocation de "junker".
La défaite allemande de 1918 contraindra l'Etat chilien à abandonner sa politique germanophile (au niveau militaire en particulier). Cette nouvelle donne, la fin de la colonisation germanique, l'intégration de l'économie du Sud au marché du Chili Central (grâce au chemin de fer en particulier) et l'essor économique généralisé des Germano-chiliens du Sud ([11]) vont provoquer ou stimuler leur incorporation active à la vie politique de leur nouvelle patrie.
Ce moment correspond à l'incorporation de Carlos Keller dans la vie intellectuelle et publique du Chili.
Le séjour en Allemagne.
Un autre facteur qui a contribué à la formation de Carlos Keller sera son séjour dans l'Allemagne de la Première Guerre Mondiale.
Il convient ici de rappeler, dans les grandes lignes, le contexte socio-politique allemand : l'Allemagne était devenue une puissance économique internationale qui menaçait sérieusement les intérêts de l'Angleterre et de la France. Lors de l'éclatement de la guerre, le Keiser Guillaume II avait réussi à unifier les voix les plus dissemblables et même à obtenir le soutien social-démocrate à sa politique dans le conflit. Durant cette période, l'Etat interventionniste se renforce, l'idée du socialisme comme technique d'administration fait son chemin et la nation pour un grand nombre d'Allemands - et d'Européens - devient une valeur métaphysique qui ne peut plus être remise en question.
Dans ces conditions socio-psychologiques, la défaite allemande, les insurrections de soldats et d'ouvriers et l'installation de la république en Allemagne seront des issues inacceptables pour ceux qui avaient le pangermanisme comme idéal de nation et avaient des intérêts dans le maintien des traditions hiérarchiques et patriarcales. L'influence de ces idéaux et de ces intérêts expliquent la force des mouvements d'extrême-droite et des idées de la "révolution conservatrice" pendant les premières années de la république de Weimar.
Au cours de ces années et parallèlement à ses études, le jeune Carlos Keller fréquenta les grandes familles prussiennes, développant ainsi son identification avec ce milieu ([12]).
Tels sont le contexte et le milieu qui ont fait que Keller se retrouve dans Prussiannité et Socialisme (1919), ce livre de Spengler où la démagogie sociale ainsi que la pensée anti-parlementaire et anti-communiste trouvèrent leurs meilleures pages. Toutefois, comme on l'a déjà dit, on ne trouve pas chez Keller ni la démagogie sociale ni le langage poético-prophétique des livres de Spengler. Ainsi si le fond philosophique de sa pensée à été inspiré par Le Déclin de l'Occident, le style de ses écrits n'aura rien à voir avec celui de son maître. Cette différence doit correspondre à une autre influence de l'Allemagne des années 1910 : celle du milieu académique, de la sozialwissenschaft et de Sombart en particulier. Ainsi Keller privilégiera toujours la référence empirique, l'approche positiviste ou rationnelle des phénomènes socio-historiques. Cette caractéristique a dû s'accentuer au contact du milieu latino-américain et chilien, qu'on pourrait qualifier de beaucoup plus littéraire.
Ainsi, le culte des faits et le refus des théories posé comme a priori trouveront en Keller un défenseur acharné, et cela même si derrière son point de vue on trouvera toujours - de façon implicite ou explicite - diverses théories élaborées généralement en Allemagne ([13]).
C'est ce mouvement social qui finalement impose en 1924 une réforme de l'Etat chilien, réforme de consolidation en même temps que d'ouverture de l'Etat, symbolisée par l'attitude à la fois populiste et autoritaire du gouvernement d'Arturo Alessandri et de la dictature d'Ibañez. Ainsi en 1925, la nouvelle constitution consolide le pouvoir présidentiel et permet également l'élargissement de la participation électorale aux hommes alphabétisés de plus de 21 ans.
Diagnostic
Dans le cadre socio-historique du Chili des années 1920, quel est le point de vue de Carlos Keller ?
Pour répondre à cette question, on va ici se servir de La eterna crisis chilena (1931), le premier livre de Carlos Keller, et peut-être le plus représentatif. Il y reprend - avec une volonté de prosélytisme - un ensemble de problèmes qu'il avait déjà abordés dans divers articles au cours des années 1920.
Dans La eterna crisis chilena, Keller livre un aperçu historique et une analyse des classes de la société chilienne. Dans ce diagnostic, il n'est pas difficile de retrouver l'inspiration de Capitalisme Moderne (1902-1928) de Werner Sombart et de La Fronda Aristocrática (1928) de Alberto Edwards.
En effet, Keller considère comme définitivement close la période historique de "la fronde aristocratique" hispanique au Chili (p. 27). Si cette "fronde aristocratique" a créé et sauvé le pays - grâce à Portales en particulier - elle s'est montrée incapable de s'adapter au capitalisme. La période parlementaire qui lui a succédé n'a pas été capable non plus de produire cette adaptation, nous dit Keller ; au contraire, elle a signifié le triomphe de la politique partisane et de l'intérêt individuel sur celui de la nation. Par ailleurs, souligne Keller, l'histoire politique chilienne démontre que le pays a pu se structurer et se développer avec des gouvernements autoritaires, et qu'il est entré dans une phase de déclin quand il a privilégié la voie politico-parlementaire.
Comme exemple de l'inadaptation du Chili au monde moderne, Keller expose le cas des entrepreneurs chiliens du salpêtre qui se virent contraints d'émigrer vers la Bolivie à cause de leur incapacité à faire face à de nouveaux concurrents, mieux équipés technologiquement et mieux adaptés aux réseaux internationaux du marché (1927-1928). Il présente aussi l'exemple de l'erreur qui a consisté à s'appuyer sur un seul produit d'exportation - le nitrate naturel d'Atacama - pour remplir les caisses de l'Etat au lieu de miser sur la diversité, erreur qui eut des conséquences tragiques à la fin de la guerre mondiale, lorsque l'Allemagne se mit à produire du nitrate artificiel. Tout cela a provoqué une "dénationalisation" du travail des Chiliens et de l'économie chilienne.
Cette incapacité à s'adapter à la nouvelle dynamique du capitalisme démontre les limitations "physionomiques" intrinsèques, limitations qui font suite, nous dit Keller, à la fin du meilleur moment de la race ibérique. Cette race n'est plus dans son âge d'or, son âge d'or fut celui de l'époque baroque (XVIe et XVIIe siècles) ([16]).
Lorsqu'il analyse les classes populaires chiliennes, Keller souligne le fort métissage et la prédominance des Indiens parmi les ouvriers des mines. Keller considère que ces classes - surtout les fonctionnaires - partagent avec les classes dirigeantes un défaut psychologique : le manque absolu de "sens des proportions".
"No existe entre nosotros, explique Keller, la precisión, y seguridad, el afán de innovar y mejorar. Hay en todo mucha improvisación, mucha torpeza y mucha dejadez" (p. 106).
De par cette tare, insiste Keller, le Chili est incapable de s'incorporer au monde capitaliste moderne. Et si les ouvriers avaient en partie ce "sens des proportions", ils représenteraient un danger, tout d'abord, de par leur condition ethnique ; ensuite parce qu'ils sont très réceptifs aux idéaux marxistes et revanchards ; et finalement, parce qu'ils sont contre l'ordre social et la culture occidentale. Keller ne conçoit pas une issue de ce genre. Mais même cette issue, pour être concevable, devrait d'abord résoudre ce problème psychologique.
"Le mal du Chili est surtout d'ordre cérébral", résume Keller :
"Nuestra eterna crisis tiene su causa más profunda y verdadera en nuestro cerebro. Es algo independiente, absolutamente independiente de toda cuestion doctrinaria. Podemos organizar nuestro Estado sobre base comunista, socialista, liberal o conservadora : si no logramos modificar nuestra organización cerebral, la crisis no desaparecerá". Et il ajoute, en s'adressant à la jeunesse qui s'est engagée formellement, avec des idéaux de justice sociale : "... allende todos los problemas políticos hay problemas elementales que son eternamente humanos : la rectitud, la buena intención, el afán del trabajo, la voluntad de surgir honradamente, de levantar lenta y orgánicamente un castillo material y espiritual que nadie nos pueda arrebatar" (p. 319) ([17]).
Propositions
Pour surmonter cette eterna crisis, Keller reprend deux des solutions qu'il avait postulées à plusieurs reprises :
a) Tout d'abord, une solution étatique, autoritaire et interventionniste. Dans ce sens, il considère comme positif l'ordre instauré par la révolution de 1924, révolution qui avait mis fin à la période parlementaire et à l'agitation politique partisane. Pour Keller, 1924 a signifié un retour aux bonnes traditions. Cette révolution a agi avec bon sens en promulguant des lois sociales et en constituant par exemple la Compagnie Chilienne du Salpêtre (50 % de propriété de l'Etat). Elle a ainsi gagné le soutien des classes moyennes. Toutefois Keller constate que cette révolution ne pouvait pas compter, à l'intérieur de la société chilienne traditionnelle, avec des forces sociales dotées d'un esprit de modernité et d'entreprise, en somme capitaliste.
b) Pour surmonter ce manque, Keller conseille de promouvoir la colonisation agricole du Valle Central avec des immigrants d'origine nordique disposant au départ d'un capital et de connaissances techniques (des conditions qui sont des garanties pour éviter des immigrants improductifs et prédisposés aux idées "anti-sociales", précise Keller). Ces colonies de moyens propriétaires pourraient, "avec la culture intensive, dans un cadre de protection douanière et de politique agro-exportatrice", révolutionner l'agriculture du Valle Central, région qui, malgré la richesse des terres et la proximité des grandes métropoles du pays, restait sous le contrôle improductif (culture extensive) des grands propriétaires.
"Parecerá extraño, écrivait Keller en 1931 ([18]), pero es una verdad que algún día será reconocida : nuestro valle central ofrece las condiciones naturales necesarias (tierras feraces, regadío, clima extraordinariamente favorable y se encuentra ubicado extraordinariamente con respecto al mercado mundial, para ser transformado en una sola huerta y jardin frutal. El trigo, y los demás cereales no son los productos idóneos de esa región." (p. 238)
La colonisation germanique ou nordique est l'unique moyen de moderniser le Chili, de le "nationaliser économiquement", à condition de préserver sa culture, son "Deutschtum" ([19]).
Pour donner force à son argumentation économique, Keller reprend la théorie de von Thünen, sur les cercles concentriques en agriculture par rapport aux marchés. Il présente aussi l'exemple des colonies allemandes du Sud du Chili qui, malgré leur nombre réduit, et une fois surmontées les difficultés du milieu et du manque de communication avec le marché, avaient transformé la région en fief agricole le plus dynamique du pays. Ces colonies sont l'exemple d'un développement industriel organique : "Si le Chili avait une centaine de villes comme Valdivia, nous dit Keller, nous serions le premier pays d'Amérique du Sud" ([20]).
Par cette solution économique, Keller veut évidemment consolider numériquement le poids social des Chiliens d'origine allemande pour, en dernière instance, parvenir à une modernisation germanique de la société chilienne. Ethniquement, il formule un point de vue et des solutions insérés dans une stratégie pangermaniste - ou au moins pro-germaniste. Point de vue et propos qui tournent le dos et négligent les populations autochtones et métisses. Keller exprime ainsi une perception amphibie vis-à-vis de la société chilienne, à savoir, économiquement bourgeoise et socialement de caste.
En ce qui concerne l'Etat et l'administration, il exprime la position d'un groupe social éloigné de la pratique politique chilienne et attaché à des traditions patriarcales et autoritaires. Il valorise l'attitude de l'armée chilienne qui, de connivence avec le Président Arturo Alessandri, avait coupé le rythme politico-parlementaire du pays pour provoquer ensuite une astucieuse révision de la constitution ([21]).
Toutefois certaines critiques ou conseils de Keller ont une valeur intrinsèque pour les sociétés latino-américaines. Sa critique du système académique chilien, inadapté car trop lettré et sans vocation productrice ([22]) ; sa critique de l'esprit criollo "dépourvu de sens des proportions", c'est-à-dire inapte à la gestion moderne ; ou ses propositions de stimuler l'agriculture intensive. Elles sont toutes actuelles et peuvent avoir encore, dans l'avenir, un écho plus large.
Dès son retour au Chili, il est très lié à la vie de la colonie allemande. Ses premiers écrits, publiés souvent dans les publications germano-chiliennes, cherchent à conforter les Germano-chiliens dans leurs traditions et dans leur entreprise pionnière. Sur cette base, Keller proposera une sorte d'idéologie à l'usage des Chiliens d'origine allemande, la chilennité germanique ([23]). Parallèlement, et à l'usage du pays d'accueil - le Chili - il formule une théorie sur la question nationale (et ses aspects économique, juridique et sociologique), théorie qui, sous couvert d'indépendance économique, est aussi une formule pour préserver une identité de caste germanique à l'intérieur d'un autre pays ([24]). A l'invitation de la Ligue Chileno-Allemande, Keller publie une brochure en 1924 et donne une conférence en 1927 sur l'oeuvre de Spengler "appliquée" à l'histoire ibéro-américaine et à la situation chilienne. Il soutient alors la valeur pratique du programme politique autoritaire et césarien de l'auteur du Déclin, pour le contexte chilien et latino-américain. Dans sa conférence de 1924, et même si la position anti-yankee n'est pas récurrente dans ses écrits, il suggère la constitution d'une Fédération d'Etats latino-américains comme moyen d'en finir avec l'influence domminante des USA sur la région. Cette proposition fait preuve d'une inspiration germanophile et euro-centriste, lorsque Keller établit la similitude de l'oppression de l'Amérique latine avec celle de l'Allemagne après la Grande Guerre et quand il suggère, comme base de cette Fédération, l'alliance argentino-chilienne. Ce pivot argentino-chilien n'est pas seulement en rapport avec l'influence allemande dans le cône sud; il rappelle surtout les méthodes "civilisatrices" des USA utilisées dans le cône sud durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Keller pensait-il à une sorte de "sandwich civilisateur" pour le continent américain ?
Conformément à son discours "césarien", qui remonte à 1923, et avec l'accession de Carlos Ibañez au pouvoir (1927), Keller devient un fonctionnaire d'Etat. Il est nommé directeur du tout nouveau Institut de Philosophie et Sciences Sociales de l'Université de Santiago et, en même temps, membre du directoire général du Bureau de Statistiques où, sous la direction de l'Allemand Walter Graewell, il participe à sa réorganisation.
Parallèlement il écrit des articles pour deux revues chiliennes de qualité : Atenea (à partir de 1924), revue de l'Université de Concepción, l'une des plus représentatives de l'intelligentsia chilienne de l'entre deux-guerres ; et La Información (1916-1930), excellente publication du Bureau de Statistiques de la Caisse d'Epargne du Chili, qui fait preuve par ailleurs d'un certain pro-germanisme.
En tant que jounaliste spécialisé, il travaille comme rédacteur économique à La Nación, journal financé, dès le premier gouvernement Ibañez, par des fonds publics ([25]) et, quelques années plus tard, dans le journal Hoy, créé en 1931 par celui qui deviendra, l'année suivante, président de l'éphémère "République Socialiste du Chili", Carlos Dávila.
Pour encourager la réalisation de ses propositions de réforme de la structure agricole et d'établissement de colons nordiques dans le Valle Central, mis à part ses écrits, Keller participe, dès 1927, à l'organisation d'une société privée. L'année suivante, il collabore à la rédaction de la Loi de colonisation. En 1930 et avec le soutien de la Ligue Chileno-Allemande, il publie une brochure (Chile : Eine Führer durch das Land und seine Bewohner) destinée à encourager justement la colonisation germanique. Toutefois, les résultats de celle-ci s'avérèrent en général décevants ([26]). Les propositions de Keller furent mises à l'écart. Trop innovatrices, elles étaient substantiellement contraires à la psychologie et aux habitudes de l'oligarchie chilienne, oligarchie dont certains de ses représentants les plus typiques étaient néanmoins conscients que la distribution de terres était au moins un rempart contre les perturbations sociales ([27]). Par trop germanophiles, les propositions de Keller ne pouvaient pas non plus voir le jour. D'une part parce que la défaite allemande de la première guerre avait contraint les oligarchies et les armées germanophiles du continent à s'aligner sur les intérêts et la politique nord-américaine. D'autre part parce que le climat d'instabilité et d'agitation politique dans le Chili du début des années 30 ne pouvait pas séduire les colons potentiels. Et finalement, ses propositions ne pouvaient pas aboutir surtout parce que le Chili -et l'Amérique andine en général- ne pouvait pas éveiller l'enthousiasme des candidats à l'implantation,, plus attirés par l'étendue des Pampas argentines ou celles du continent australien.
Toutefois, en pleine crise du début des années 1930 et malgré la chute du général Ibañez, Keller persiste et signe dans ses propositions de colonisations et de transformations agricoles ([28]). C'est à ce moment que paraît justement son "livre-programme", La eterna crisis chilena. Et, chose symptomatique, en pleine crise politique, Keller assume même la direction du Bureau de Statistiques, et y reste pendant le gouvernement "socialiste" de Dávila (Juin-octobre 1932) ([29]). Avait-il l'espoir de peser sur l'orientation du gouvernement socialiste ? Voyait-il dans ce gouvernement une sorte de "socialisme chilien" de droite comme le "socialisme prussien" des années 1920 en Allemagne ?
Les résultats de son travail en tant que haut fonctionnaire furent sans trascendance ([30]) comme fut précaire l'expérience "socialiste" de 1932.
L'échec de ses propositions de colonisation et le boom des mouvements fascistes et autoritaires en Europe vont conduire Carlos Keller à militer politiquement dans le mouvement national-socialiste chilien.
Le nazisme chilien ([31])
En effet, quelques mois après l'échec de Dávila et le retour au gouvernement de Arturo Alessandri (octobre 1932), Keller démissionne de son poste dans l'administration. Cette décision est accompagnée d'un engagement politique net dans l'organisation du parti nazi ([32]) chilien. La fin de cette expérience et l'échec du IIIe Reich conduiront Keller à modérer ou édulcorer ses positions de réforme de la structure agraire, à supprimer son obsession colonisatrice et à privilégier, dans son activité intellectuelle, l'étude d'autres aspects de la géographie et de l'histoire du Chili. Toutefois Carlos Keller ne reniera jamais ses conceptions anti-parlementaires, césariennes et corporatives.
Comme on l'a vu, la sympathie manifeste de Carlos Keller envers les formes autoritaires de gouvernement remontait au début des années 20. Cette sympathie augmentera avec son intérêt pour l'expérience fasciste italienne, dans laquelle il apprécie en particulier les formes corporatives d'organisation des masses, en vue de donner force à l'Etat et à la politique fascistes. Il expliquera d'ailleurs l'échec du premier gouvernement Ibañez par le fait que celui-ci n'ait pas suivi sur ce point l'exemple de Mussolini ([33]).
Cette sympathie pro-fasciste se trouvera encouragée, de façon exceptionnelle mais aussi conflictuelle, par la montée en masse du nazisme en Allemagne et par le travail de propagande et de cooptation fait au Chili par l'organisation du parti nazi allemand à l'étranger, surtout à partir de 1931 ([34]). On verra Keller lui-même participer à une réunion publique du groupe "santiagueño" du NSDAP (le parti nazi allemand) pour parler, en tant que nazi chilien et "frère d'esprit", sur les Allemads à l'étranger et du national-socialisme allemand ([35]). L'évolution et l'issue finale de la crise politique en Allemagne ont joué le rôle d'excipient ou de stimulant pour la constitution au Chili d'une organisation politique fasciste ou fascisante. Et il ne faut pas s'étonner alors de trouver, à l'initiative de son organisation, un membre de l'armée chilienne et un autre de la colonie germano-chilienne. Leur pro-germanisme d'inspiration "conservatrice-prussienne" les rendait beaucoup plus perméables aux nouvelles tendances en Allemagne ([36]). Ce qui est logique s'est produit dans la réalité. C'est ainsi qu'est fondé en avril 1932, avec l'encouragement du général chilien Francisco Javier Diaz, le Partido Nacional Socialista de Chile. A cet acte fondateur participent Carlos Keller, l'idéologue, et Jorge González von Marées, le leader.
Keller sera alors rédacteur principal du journal El Trabajo (1933-1938) et directeur de la revue théorique Acción Chilena (1934-1938), les deux organes de presse du parti national-socialiste chilien.
L'idéologie du mouvement au travers d'"Acción Chilena" (1934-1938)
On peut suivre l'idéologie du mouvement et celle de Keller à l'intérieur du nazisme chilien au travers des pages d'Acción Chilena ([37]), revue qui connaîtra, sans Keller, une deuxième période ([38]). Dans la revue collaborent, entre autres, Adolf Matthéi (Germano-chilien et petit "junker" de la province d'Osorno), Juan Gamboa, José Sánchez, Javier Cox et le député nazi de Valparaiso, Guarello.
La revue reproduit les articles des idéologues de la "révolution conservatrice" allemande (Moeller van der Brück, Günther et Spengler ), de certains responsables du IIIe Reich (comme Otto Dietrich, Walter Buch, Stapel, Frick), des propagandistes du fascisme italien (Salvatore Gaetani, Gaetano Napolitano, et Mussolini lui-même) ainsi que ceux des historiens chiliens Alberto Edwards et Francisco Encinas (fondateurs de ce qu'on connaît comme le "décadentisme historique" chilien). Dans ses pages on trouve en particulier un commentaire in extenso et élogieux de Keller sur le Portales de Encinas.
Comme le remarque Ricardo Donoso, les nazis chiliens veulent donner à leurs idées une couleur locale et "criolla" en insistant sur leur attachement à la tradition portalienne. Mais d'un autre côté, les leaders national-socialistes affirment qu'il faut adapter le fascisme et le corporativisme européens au contexte chilien - sans précipitations putschistes, prévenait Keller ([39]). Le fascisme, ajoutait-il, est la seule alternative au marxisme, le seul moyen de mettre fin au parlementarisme qui a conduit au "déclin" de la nation ([40]).
Un autre article de Keller, "Raza, Cultura, Estado" ([41]), de par la diversité des aspects abordés, peut permettre de saisir plusieurs caractéristiques de son idéologie et, de ce fait, les contradictions théoriques du parti national-socialiste chilien.
Quant au problème racial, Keller, faisant preuve d'une curieuse pensée non raciste, critique d'une part le racisme "mendelien" de Rosenberg, philosophe du IIIe Reich, et justifie ensuite d'autre part une "législation" anti-juive, d'"inspiration politique". Le poids de la tradition endogame parmi les Germano-chiliens, la force des conceptions racistes socio-darwiniennes ainsi que la pression du milieu nazi qui lui sont proches, lui font considérer acceptable ou justifiable la législation nazie qui tolère le mariage d'un Allemand avec une Chilienne, "mais pas avec une Mapuche". C'est le racisme euro-centriste et pas autre chose qui l'a conduit à établir à son usage et à celui des nazis chiliens certaines "limites" au métissage :
"Si la mescla de sangre es necesaria, sería naturalmente erróneo deducir de este postulado que ella debe efectuarse sin tasa ni medida" ([42]).
Ainsi, sur la base d'un racisme euro-ethnique, Keller essaie de concilier tradition endogame germano-chilienne, tradition aristocratico-métisse criolla et besoin de force populaire : il propose donc d'accepter un métissage limité. Mais, ce qui est plus important, Keller enveloppe cet euro-centrisme avec des arguments "culturels", "spirituels", "nationalistes" et même "oecuméniques" :
"El verdadero nacionalismo, écrit Keller en 1937, consiste en utilizar todos aquellos elementos cristiano-occidentales para realizar el máximo de genuina cultura occidental dentro de los límites del territorio nacional, para contribuir así al progreso de todos los pueblos en su conjunto".
Ce qui exige bien sûr comme condition un Etat autoritaire :
"Esta réalización [nacional] tendrá que culminar forzosamente con la creación de un Estado potente y consciente, porque sin él la cultura occidental ni siquiera podrá existir."
Ce qu'il ajoute ensuite s'adresse à l'oligarchie créole chilienne et aux nazis germano-chiliens en particulier :
"Podremos aceptar elementos raciales de todos los pueblos occidentales ; podremos concederles cierta autonomía cultural... en lo referente a la conservación de su lengua, costumbres e instituciones, pero condición "sine qua non" para poder hacerlo, es... que todos esos elementos se incorporen a la nación chilena y que su voluntad política se identifique con la voluntad política de la nación chilena" (p. 14).
Cette dernière observation prétendait d'une part réconforter l'oligarchie criolla chilienne sur les propos des nationaux-socialistes chiliens et, d'autre part, faire comprendre aux nazis germano-chiliens le besoin d'une stratégie pro-germaniste moins mécanique et beaucoup plus subtile et politique, stratégie qui pourrait être en fin de compte plus utile, non seulement à la politique internationale du IIIe Reich, mais aussi au maintien de leur condition de caste à l'intérieur de la société chilienne. Les faits démontreront, une année plus tard, que le message n'était pas passé.
L'adaptation proposée par Keller reflétait ses propres contradictions. Sa pensée oscillait entre une attitude politique un peu plus subtile (certains "junkers" du Sud avaient commencé à apprendre, à travers le parti radical et le parlement, les règles du jeu politique chilien) et une attitude politique fanatisée et sans expérience (les moyens propriétaires, les fonctionnaires et les petits bourgeois germano-chiliens préfèrent le discours völkisch, plus "proche" de leur vécu et de leurs rêves que le discours modéré).
L'adaptation de l'idéologie fasciste s'avèrera éclectique et également insuffisante. L'adaptation politique voulue (ou prétendue) contrastait avec l'idéologie raciste (particulièrement forte parmi les nazis chiliens) qui encourageait une fissure ethnique et de castes à l'intérieur de la société chilienne. L'emballage "spirituel" et portalien était insuffisant pour faire passer, au sein des classes moyennes et populaires chiliennes, un message de différenciation raciale et de castes. L'attitude intolérante du leader et les formes sectaires du mouvement, inhabituelles au Chili, provoqueront la méfiance de l'oligarchie et la réticence d'une grande partie de la population chilienne. En plus cette adaptation amènera des frictions à l'intérieur des hordes fascistes aveuglées par le IIIe Reich.
L'adaptation du fascisme au contexte national et latino-américain proposée par Acción Chilena comporte des limites internes. Si d'un côté la revue publie des textes anti-yankees, reproduit exceptionnellement des articles d'Allemands "indigénistes" ([43]) et de latino-américanistes ([44]), estime semblable à la sienne l'action du PRI mexicain et de l'Apra péruvien ([45]), elle rejette d'un autre côté l'éventualité d'une nouvelle culture "latino-américaine" ou "indo-américaine" ([46]). Si les nationaux-socialistes chiliens ont une attitude anti-yankee et anti-communiste et formulent aussi l'idée d'une unité latino-américaine, ils rattachent cette unité - un peu par réalisme mais beaucoup par euro-centrisme - au maintien des traditions occidentales : comme ils le disaient, les nazis chiliens étaient "peut-être moins sceptiques quant aux possibilités de l'Occident et un peu plus sceptiques concernant la formation d'une culture entièrement originale en Amérique" ([47]). Il leur fut donc difficile et presque impossible de produire, comme l'Apra péruvien ou le PRI mexicain, un discours populiste latino-américain.
L'échec du nazisme chilien
L'échec du mouvement nazi au Chili et en Amérique latine est dû justement au fait qu'il a été souvent une idéologie postiche, marginale, de caractère autoritaire et non populiste, incapable donc de produire des alternatives ou des mouvements de masse populistes comme ceux du Mexique (PRI), Pérou (Apra), Argentine (Péronisme) et Brésil (Getulisme). Dépourvu d'un camouflage "latino-américain", il a été trop ouvertement au service de la stratégie internationale du nazisme allemand et du IIIe Reich. Il était trop autoritaire pour la conjoncture ouverte en Amérique par la crise de 1929. Comme le dit Young ([48]), la "vague" préfèrera le parti radical et le parti socialiste plutôt que les nazis chiliens.
L'engagement de Keller dans le nazisme chilien exacerbera son anti-communisme et son anti-libéralisme. Cela rappelle le cas de la plupart des hommes d'affaires, junkers et hauts fonctionnaires allemands lors de la montée du nazisme : ils ont choisi d'encourager et d'agir de l'intérieur du mouvement nazi, de l'intérieur d'un mouvement "plébéien" puissant, même s'ils étaient en désaccord avec l'idéologie du IIIe Reich. Sauf que, au Chili, les foules ne seront jamais derrière le parti de Keller : aux élections parlementaires de 1937, il obtient 3,5 % des voix et 3 députés et, aux élections municipales d'avril 1938, 4 % des voix : ce seront les meilleurs résultats électoraux de son histoire ([49]).
Sûrs du prestige, à l'intérieur de l'armée, de leur candidat l'ex-dictateur Ibañez, les nazis chiliens, sous la direction de leur führer national González von Marées, tentent un coup d'Etat au début de septembre 1938, quelques semaines avant les élections pour la présidence de la république. Leur aventure se solde par un échec tragique, connu sous le nom de matanza del Seguro Obrero.
Affaibli, le mouvement décide de retirer son candidat, le général Ibañez et de soutenir les forces de gauche. Le Front Populaire triomphe aux élections d'octobre 1938 avec le radical Aguirre Cerda comme candidat à la Présidence.
L'échec du national-socialisme chilien, celui des intégristes au Brésil et le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale modifient la politique étrangère du IIIe Reich et du NSDAP vis-à-vis de l'Amérique latine : désormais leurs efforts auront pour but de préserver les bons rapports que l'Allemagne avait eus jusqu'en 1918 et de s'appuyer sur les élites germanophiles ou intéressées par une politique de neutralité ([50]).
L'échec du putsch du 5 septembre améne les ex-nazis chiliens à modifier leur tactique politique. Très vite et toujours avec González von Marées comme leader, le parti change de nom (désormais Vanguardia Popular Socialista) et de principes : "L'Avant-garde Populaire Socialiste affirme sa position démocratique et son refus de tout régime qui soit contre ce principe. (...) condamne toute théorie de suprématie raciale (...) accepte la réalité de la lutte des classes et s'identifie avec les classes exploitées" ([51]). Parallèlement il concentre ses efforts pour maintenir la politique de neutralité du Chili et les bons rapports avec les milieux pro-allemands ou pro-nazis de l'armée, afin de promouvoir une politique d'industrialisation menée par l'Etat ([52]), et d'encourager l'opposition au panaméricanisme et à l'influence nord-américaine au Chili ([53]).
Keller, quant à lui, préfère quitter le parti et s'éloigner définitivement de l'action politique partisane pour se consacrer à son activité intellectuelle. Il exposera plus tard ses désaccords avec la méthode politique "personnaliste" imposée par González von Marées et son évaluation de l'expérience national-socialiste au Chili, d'une façon à peine voilée, dans une sorte de roman historique ([54]). Il rectifie ainsi en partie les éloges qu'il avait écrites auparavant en l'honneur du "Chef" ([55]).
Comme on le verra, Keller tirera plus tard de cet échec, les leçons en matière sociale, sur la manière d'agir dans le cadre particulier de la société chilienne sans renier son idéologie.
Dans cette phrase, écrite dans cette deuxième période, il ne faut pas prendre le mot "liberal" dans son sens littéral ou idéologique. "Liberal" veut dire ici "tolérant", c'est-à-dire, capable d'admettre quelque chose à contrecoeur. L'échec du national-socialisme chilien en 1938 et la défaite de l'Allemagne nazie en 1945 ne laissait pas à Keller d'autre alternative que de rester au Chili et de s'incorporer à sa dynamique avec beaucoup plus de patience, ou d'émigrer et de clôre ainsi son cycle de Germano-chilien. La deuxième solution était loin de ses préoccupations et de ses rêves.
Le retour du Keller technocrate
Dans cette période, et mise à part sa charge de professeur universitaire, Keller sera professeur à l'Académia Técnica Militar (pour le cours de géographie sociale) ([57]) ; membre de la Société Géographique du Chili et de l'Académie Chilienne d'Histoire et, jusqu'à sa mort, Président de la Société d'Histoire et Archéologie d'Aconcagua. Plusieurs de ses études furent publiées par les revues de Santiago Mapocho (de la Bibliothèque nationale), Occidente et Anales de la Universidad de Chile.
Dans certains de ses écrits postérieurs à 1938, Keller montre son malaise devant le régime parlementaire et de partis politiques prédominant dans son pays ([58]).
Agissant contre sa psychologie autocratique mais conforme à sa vocation d'entrepreneur et d'homme pragmatique, Keller accepte des postes de confiance et de responsabilité dans l'administration publique. Ainsi ([59]) :
- En 1942, et malgré une forte opposition politique à sa nomination de Directeur Général du Bureau de Statistiques, le président Ríos ([60]) lui confie -discrètement- la responsabilité de conduire le recensement national. Celui-ci sera effectué sous sa direction par le Ministère de l'Economie et du Commerce, avec l'appui du Ministère de la Défense Nationale. A cette occasion, Keller met en place son projet de recueillir de façon simultanée des renseignements sur trois aspects : population, agriculture et "divers". Selon Keller, les résultats de ce travail furent archivés sur décision du gouvernement Gonzáles Videla en 1948.
- En 1952, le deuxième gouvernement du général Ibañez le nomme administrateur des "fundos" de la Junta Central de Beneficencia. C'est alors, avec la collaboration d'Ernesto Möller, un ancien régisseur de domaines prussiens revenu au Chili après la défaite nazie, qu'est installée à La Frontière la première usine à sucre de betteraves du pays. Ainsi, entre 1953 et 1954, les bénéfices de ces "fundos" furent multipliés par 5.
En acceptant ces responsabilités, Keller voulait mettre en place, au moins partiellement, son projet de société et de développement agricoles. Keller affirme dans cette période que le Chili est passé, avec la politique interventionniste et "nationaliste" du gouvernement Ibañez et sous la pression de la crise de 1929, de la période pré-capitaliste à la phase de "plein-capitalisme" et que ce fait a modifié, malgré les nouveaux gouvernements de droite et de gauche qui lui ont succédé, le caractère de l'Etat chilien. Keller encourage cette politique interventionniste de l'Etat en économie en vue de former justement le Chili "pleinement capitaliste" ([61]), formulant en quelque sorte des théories "cepaliennes" avant la lettre. Il insiste sur le besoin d'établir une politique monétaire stable qui, à la différence de celle des dévaluations, stimulerait la modernisation et la capitalisation internes; ou sur le besoin de promouvoir la production intensive dans le Valle Central en transférant la production extensive au Sud du pays, mais il ne parle plus de parcellisation des grandes propriétés agricoles ([62]). Par ce caractère interventionniste, et malgré les divergences de théories et de style avec les gouvernements radicaux-parlementaires, Keller sent se réaliser en tant que fonctionnaire d'un Etat -de fait- paternaliste. Keller ne veut plus parler comme en 1931 du "manque de sens des proportions" ; il préfère exagérer l'existence d'un esprit pratique et moderne chez les Chiliens ([63]).
Cette approche qu'on pourrait qualifier de pragmatique est une façon déguisée de présenter, sous des arguments fonctionnels, des stratégies politiques qui lui sont chères. En effet, le monde des partis et du parlement, inspiré des théories individualistes, ne fut jamais de son gré. Certes, Keller estime que le système bi-partisan des USA ou l'intervention de l'Etat dans les affaires économiques sont éventuellement des solutions partielles et pragmatiques aux crises sociales et politiques. Toutefois il pense que la solution de fond est différente : la réinstallation d'un système hiérarchisé dans la société, la préservation des valeurs de la culture occidentale chrétienne, le retour, en synthèse, à des formes politiques autocratiques, propres de l'ère de Philippe II ([64]).
Pour découvrir la source conceptuelle de sa praxis immédiate, il convient de regarder brièvement ses conceptions plus générales de ce qu'on pourrait appeler l'identité du Chili et de l'Amérique.
Sur le Chili et l'Amérique en tant que passé et futur
Commençons d'abord par ce qu'il pense du Chili.
Malgré sa relative compréhension des cultures autochtones, les Andes sont pour Keller comme une barrière qui transforme le Chili en une sorte d'île. Son rêve est, comme celui de Manuel de Salas, une personnalité de la fin de la période coloniale au Chili, de transformer le pays en profitant de l'étendue de sa côte et en développant ses ports. De "dernier coin du monde" (Bolivar), le Chili doit devenir le "centre du monde", c'est-à-dire une sorte d'Angleterre de l'Amérique du Sud ([65]). Keller adopte ainsi une vision coloniale et exportatrice du Chili en tant qu'être historique de longue durée.
Cette vision du Chili s'insère de façon cohérente dans sa vision d'ensemble de l'Amérique.
En se différenciant des discours latino-américanistes, déjà en vogue à son époque, Keller rejettera toujours la possibilité qu'une culture originale puisse se former en Amérique latine et qu'elle puisse être la culture de l'avenir ([66]). Mais son refus du regard latino-américaniste narcissique n'est pas aseptisé comme il pourrait le paraître à priori.
L'analyse d'un article de Keller ("América en la Historia Universal"([67])) va nous permettre de saisir les contradictions de sa pensée.
En effet, suivant Spengler ("L'Age des cultures Américaines", 1933) et les hypothèses diffusionnistes (de Clifor Evans en particulier sur l'influence Jomon-japonaise dans l'origine des hautes cultures d'Amérique), Keller dénie en 1963 la valeur de l'"américanistique" en tant que spécialité. Parallèlement, en s'appuyant sur la nouvelle approche "mondialisatrice", dirait-on aujourd'hui, formulée par Ortega y Gasset et Toynbee, Keller invite - avec beaucoup de prudence et d'hésitation - à regarder l'histoire et l'avenir de l'Amérique comme "appartenant à l'histoire universelle". Sous cette belle phrase, Keller veut faire passer quelques idées qui lui sont chères. La première, que l'Amérique n'a pas réussi dans le passé à constituer de véritables grandes cultures ("trop de caractéristiques primitives", "faible maîtrise du sol" - sic -). La deuxième, que les héritiers de ces cultures ne font que rester ankylosés dans leur passé ; ils sont "en "jachère permanente depuis la conquête hispanique", disait-il déjà en 1924. La troisième, que s'il existe un avenir pour l'Amérique - au nord ou au sud - c'est en tant que culture occidentale. Alors, Keller fait sienne, tout en hésitant, la prévision absolue d'Ortega et Toynbee établissant que, dorénavant, l'histoire de l'humanité sera liée à l'Occident. Ces hésitations correspondent à son profond pessimisme, lequel reflète l'existence dans la réalité d'éléments qui affaiblissent justement le caractère absolu de cette hypothèse, et qui sont contraires à ses valeurs. Ainsi, quand il regarde l'Amérique anglo-saxonne, il s'inquiéte du poids de l'économie et de l'imminent métissage avec les Noirs. Et, quand il regarde au sud, qui ferait preuve de culture et d'équité chrétienne envers les indigènes, il s'inquiéte aussi devant sa faiblesse économique et la résistance spirituelle de ses Indiens.
Ainsi son "Amérique dans l'histoire universelle" est une belle formule pour présenter des hypothèses qui ne tiennent plus debout, par trop enfermées dans des philosophies ou des pseudo-théories de l'exclusion et, ce que l'on ne peut plus avouer, xénophobes.
Ses travaux d'ethnohistoire pré-hispanique
Mais, ("... vert c'est l'arbre de la vie" disait Goethe) l'activité intellectuelle de Carlos Keller ne s'est pas bornée à un regard théorique, porteur d'hypothèses, sur l'Amérique ou la société chilienne. Sa vocation d'entrepreneur, de travail et de recherche sur le terrain le conduiront à étudier divers aspects du pays. L'un de ces aspects que l'on voudrait relever ici est justement constitué de ses travaux d'ethno-histoire.
On peut constater tout d'abord d'après sa bibliographie, que ses réflexions sur les cultures indiennes du Chili ont commencé relativement tard dans sa vie (en 1942), quand l'accent véhément et critique de ses écrits sur la société chilienne avait disparu.
On constate aussi que son intérêt ethno-historique s'oriente vers divers groupes et cultures anciennes du Chili. Ainsi il écrit sur les Selcnam de la Terre du Feu, les Pehuenches, les Lican-antai (ou Chincha-atacamas) et sur les Araucans.
Les sujets qu'il aborde avec beaucoup d'attention sont : leur mythologie, le rapport entre le climat, la topographie et la variété de leur production agricole. Pour ce dernier aspect, il est très intéressant de voir son étude de l'ethno-botanique et de l'ethno-zoologie des Lican-atai dans son Introduction aux Aborígenes de Toribio de Medina ([68]). Cette introduction démontre d'ailleurs sa prise de conscience de la puissance créatrice des cultures pré-hispaniques du Chili et sa fascination pour celle d'Atacama en particulier ([69]).
Parmi les sources qui orientent son point de vue sur ces cultures, on doit mentionner (mis à part les travaux de Bird) : Max Uhle (pour l'influence pan-maya et la mise en valeur historique des Lican-atai-Chincha) ; le père Wilhelm Schmidt de l'école d'ethnologie de Vienne (pour l'interprétation diffusionniste des cycles culturels de l'Amérique ancienne) et Martin Gusinde ([70]) (pour la mythologie et les ethnies du Chili austral).
Quand Keller aborde le cas des Araucans, il se montre moins objectif. Malgré le fait qu'il trouve chez ce peuple des qualités de créativité supérieures ou semblables à celles des Lican-atai ([71]), il les considère comme représentant étant culturellement inférieurs à ces derniers et comme la "synthèse des cultures primitives" ([72]). En réalité Keller préfère attribuer les éléments positifs des cultures pré-incas en faveur des Lican-atai, pour imputer ceux qu'il considère comme négatifs aux Araucans. Il ne veut pas nourrir une sorte de romantisme ou héroïsme populaires inspiré de la résistance séculaire de ces derniers. Il est contre ce romantisme ([73]). Pour cette raison, l'ethno-histoire l'intéresse en tant que passé et non pas en tant que présent. Au mieux, les ethnies indiennes ne l'intéressent pas en tant que force humaine, moteur éventuel de l'économie chilienne, mais en tant qu'exemple "fossile" ou force utile pour une maîtrise du sol et du climat avec des buts productifs ([74]). Ces derniers aspects doivent être mis à profit par d'autres forces socio-économiques du pays.
Cet objectif peut être perçu quand on analyse ses nouvelles propositions pour l'agriculture chilienne.
Un nouveau programme agraire : que ça bouge sans que rien ne bouge
Définitivement conscient que ses propositions d'une colonisation germanique du Chili central étaient impossibles à réaliser, Keller modifiera dans cette période sa perception de la société chilienne. "Libéral", il ne veut plus choquer les élites créoles qui dirigent la nation ni se trouver vis-à-vis d'elles dans une situation d'isolement comme ce fut le cas au cours des années 1930. Cette modification sensible de son point de vue est surtout évidente dans Revolución en la Agricultura.
Ce livre, écrit entre 1949 et 1955, est une évaluation, à partir des résultats du recensement de 1943, de la situation de l'agriculture chilienne. C'est aussi, il faut le souligner, la formulation d'un projet de politique agricole pour une durée de 50 ans et dans la perspective d'un Chili peuplé de 25 millions d'habitants.
Dans ce projet ont disparu les accents radicaux de sa critique de la structure sociale et de la psychologie chiliennes, et ses propositions de réforme, de l'agriculture chilienne en particulier, formulées dans les années 1920-1930. Il est évident que Keller travaille maintenant pour consolider les liens des "junkers" et moyens propriétaires germano-chiliens du Sud avec l'oligarchie terrienne du Valle Central.
Il n'y a plus ici d'encouragement à la mécanisation ([75]) ou à la parcellisation ([76]), au contraire. Le maintien de l'inquilinaje et de la grande propriété ([77]) sont des conditions sine qua non pour la réalisation de son nouveau projet ([78]) :
"En lo referente a la forma de organización que predomina en las propiedades medianas y grandes, que es el fundo y la hacienda, con su inquilinaje, es un hecho que ella ha sido adoptada también por las explotaciones que se formaron en la zona de ocupación situada al sur de la antigua frontera araucana ... y no se observan en ninguna parte síntomas de debilitamiento. Indiscutiblemente estos hechos demuestran su gran eficiencia como forma de organización, adaptada a las condiciones naturales y sociales del país. En realidad, ajoute Keller, la virtud de esa forma de organización consiste en que se presta excelentemente para las más diferentes aplicaciones que se da a la tierra y a los más distintos cultivos. A través de ella se han producido grandes transformaciones en nuestra agricultura" (p. 103-104).
Et il précise plus loin :
"Nuestro problema de fondo consiste ..., en aumentar los rendimientos.
"Como es obvio, su solución requiere una mayor intensidad del trabajo, el empleo de más brazos [por medio del inquilinato (p. 460)] en cada unidad de terreno. Si forzamos ahora la mecanización de las faenas, fomentaremos una mayor emigración del campo y, por consiguiente, dificultaremos aún más la solución de nuestro problema de fondo" (p. 453).
Le développement de l'inquilinato et des chacras à l'intérieur des grandes propriétés est, nous dit Keller, l'unique moyen de faire face à la crise de l'agriculture céréalière du Chili, d'empêcher l'émigration des bras vers les villes -attirés par les hauts salaires (p. 460-461)- et d'accroître la productivité et les exportations :
"Si se tiene en cuenta que la superficie cultivada con chacras comprende actualmente solo la tercera parte de la dedicada a cereales, y que puede llegar a igualarla, existe la posibilidad de triplicar la producción de las chacras, y por tanto poder incrementar considerablemente sus exportaciones. ...Los productos [frutícolas y hortícolas] de chacras del país pueden competir ventajosamente en los mercados mundiales y representan un valor intrínseco mucho mayor que los cereales, lo que permite pagar los fletes relativamente elevados hasta los mercados consumidores" (p. 181; 187-195).
Parallèlement à l'expansion des cultures de chacra, Keller conseille une politique de réduction des cultures extensives, de reboisement mixte ([79]), l'installation de barrages en altitude et la préparation de nouveaux terrains (au Sud) en vue de colonisation agricole. Dans cette entreprise, l'Etat doit utiliser le Servicio del Trabajo dans l'armée (p. 497) ([80]). Cette politique doit permettre de renouveler le cycle hydrologique naturel, de préserver la valeur du sol agricole et d'augmenter la productivité par hectare. Ces mesures proposées par Keller sont aussi sa réponse à trois constatations :
a) l'épuisement des sols consacrés à la culture
du blé dans le Valle Central, La Frontera et le Norte Chico ;
b) l'érosion des sols dans l'ensemble du pays ;
c) les effets destructeurs de l'expansion agricole de type occidental
aux Etats-Unis, au Chili et au Mexique, que William Vogt a fait connaître
(p. 284-297; 317).
Parallèlement, Keller conseille de mettre en place une agriculture intensive de type rationnel et organique, agriculture qui doit avoir comme principes : l'adaptation de la production et des rotations aux conditions du sol ; le rétablissement de la valeur chimique des sols par des engrais organiques, chimiques et verts ; l'établissement d'une sorte de circuit entre culture et élevage (avec stabulation de préférence) (p. 381-382).
De ce fait, son nouveau projet agricole représente :
a) techniquement, une mise en valeur partielle de nouvelles connaissances agricoles, écologiques et topographiques et des traditions agricoles andines orientée vers le développement d'exploitations agricoles relativement modernes ;
b) socialement, le maintien et la consolidation des rapports patriarcaux et semi-féodaux dans la structure sociale de l'agriculture chilienne.
Selon ce projet, Keller prévoit une modification du caractère de l'agriculture chilienne, modification qui doit correspondre à l'importance accrue de la production agricole des provinces australes et la diminution relative de celles du Valle Central et de La Frontera - à 31 et 13 % respectivement. Le Sud (régions des Canaux et des Lacs - à 31 et 15 % respectivement) se transformerait en des nouveaux Osorno et Valdivia, rêve Keller (p. 309-310 ; 430-437). Avec cette évolution australe, l'agriculture chilienne de type "méditerranéen" deviendra "nordique" : la production de céréales, légumineuses, fruits, vin et viandes peu grasses sera remplacée par celle de pommes de terre, de sucre de betterave (produits d'exportation), de volaille, de lait, et de viande de porc (p. 444).
Ainsi on peut voir clairement l'orientation germano-chilienne du projet agricole de Keller. Cette orientation est devenue beaucoup plus subtile. Keller ne veut pas que le triomphe de ces Germano-chiliens soit le résultat de mesures politiques radicales ou expresses mais d'une lente évolution de la production et de l'espace de développement économique. Il s'agit en définitive de remplacer des habitudes de consommation exogènes par d'autres du même genre et de remplacer le Valle Central par la région du Sud. Pour cela, ceux qui se trouvent les mieux préparés (par leur expérience, leur psychologie et leur situation géographique) sont logiquement les petits "junkers" et les moyens propriétaires du Sud.
Ainsi, Revolución en la agricultura est plutôt une proposition de transformation de la production agricole chilienne sans modification des rapports de propriété et de travail dans ce secteur de l'économie. Comme on l'a dit, l'un des objectifs nouveaux de Keller est d'empêcher la rupture des liens entre les planteurs germano-chiliens du Sud et l'oligarchie terrienne du Centre, en rassurant cette dernière. "Que ça bouge sans que rien ne bouge", tel est son nouveau programme. Pour cette raison, Keller nous parle d'une "grande révolution faite ...silencieusement" (p. 501-502). Curieusement cette expression sera reprise plus tard, par les "Chicago boys" de Pinochet, dans les années 80.
La pensée de Keller et le coup d'Etat militaire de 1973
Pour finir, nous voudrions exposer le point de vue de Keller vis-à-vis du coup d'Etat de 1973 en abordant deux questions auxquelles il tenait tout particulièrement, questions qui pour nous sont aussi le meilleur baromètre pour encadrer et évaluer la force réelle de ses projets. Pour ces raisons, nous allons établir ici un parallèle entre les deux projets de politique agraire de Keller et celui qui a été mis en place par la dictature néolibérale chilienne, et analyser la praxis des planteurs germano-chiliens du Sud vis-à-vis des processus sociaux des années 1960-1970 au Chili.
Nous allons commencer par cette dernière question, compte tenu qu'elle nous a servi de référence pour établir en grande partie l'identité sociale et idéologique de Carlos Keller.
L'emprise durable de l'idéologie conservatrice parmi les Germano-chiliens du Sud, chez les "junkers" et moyens propriétaires en particulier, se confirme par une série de faits correspondant à la période de crise sociale et politique des années 1960-1970 :
a) entre 1967 et 1973, moyens et grands planteurs du Sud s'opposent à la réforme agraire au Chili : par leur incorporation ou réincorporation à la Sociedad Nacional Agraria (en tant que composants du Consorsio Agrícola del Sur, de la Confederacion Nacional de Pequeños Agricultores ou de la Confederación Nacional de Sindicatos de Empleadores Agrícolas de Chile - 4 travailleurs à plein temps), ils consolident l'un des piliers de la stratégie corporative et de masses de l'opposition ([81]). Les "junkers" soutiennent en 1970 le putsch contre l'installation d'Allende à la présidence, putsch qui se termine avec l'assassinat du général constitutionnaliste Schneider ([82]).
b) Durant le gouvernement Allende "junkers" et moyens propriétaires du Sud font partie de l'opposition : par le boycott économique (par exemple à Osorno ([83]) ); encouragés par les "junkers", les moyens propriétaires s'organisent et agissent de façon violente avec les gardes blanches contre les tomas de tierras (occupations de terre)([84]).
Ces éléments démontrent que le Sud germano-chilien était gagné par la "contre-réforme" et qu'il faisait même partie des forces non seulement de l'opposition mais aussi de la contre-révolution. Il est donc logique d'imaginer le "soulagement" de ces Geramno-chiliens, comme le dit Chonchol, et leur satisfaction lors de l'intervention de l'Armée pour interrompre violemment le processus mis en place et déclenché par le gouvernement constitutionnel d'Allende.
Une manifestation de leur sympathie politique envers le nouveau régime est illustrée par le fait qu'en 1977 les célébrations du 125e anniversaire de la colonisation allemande de Llanquihue sont présidées par le général Pinochet en personne, en présence d'ailleurs du redoutable homme politique de la droite allemande, Franz Josef Strauss ([85]).
Ces faits démontrent que l'alliance conservatrice entre l'oligarchie du Centre et les grands et moyens exploitants germano-chiliens du Sud, pour laquelle Keller a travaillé intellectuellement depuis la fin de l'expérience nazie au Chili et en Allemagne, a existé depuis 1967, durant le gouvernement Allende et (au moins) jusqu'à la montée de la dictature au pouvoir.
Maintenant, dans les dernières années de sa vie, quelle a été l'attitude de Carlos Keller face à ces deux moments décisifs de l'histoire récente du Chili ([86]) ?
Sa note explicative à la deuxième édition de La Locura de Juan Bernales (qui a pour sous-titre justement Tragedia política de Chile en 1932 à 1938 y su trascendencia en 1973), nous permet de connaître dans ses grandes lignes son avis face à la conjoncture du gouvernement de l'Unité Populaire et face au coup d'Etat qui mit fin à ce gouvernement :
"... el 11 de septiembre de 1973, no quedó otra alternativa que aquella de que las Fuerzas Armadas asumieran el mando y suprimieran los poderes políticos por un tiempo, tanto en el Congreso Nacional, los Municipios y los Partidos Políticos, hasta que el caos en que estabamos viviendo fuera remplazado por algo medianamente más sensato" ([87]).
De l'analyse de ce paragraphe on peut tirer quelques conclusions plus générales vis-à-vis de la pensée de Keller dans les dernières années de sa vie :
a) si l'on s'en tient à la fonction politique contre-révolutionnaire du coup d'Etat de septembre 1973, on peut dire que l'avènement de celui-ci correspondait non seulement avec l'idéologie autoritaire et spenglerienne ([88]) de Keller sur la société et l'Etat chiliens, mais aussi et surtout avec ses souhaits urgents et immédiats.
b) si l'on s'en tient à la période d'Allende, on peut dire que Keller la rejetait non pas pour le "chaos" en général qui prédominait alors mais parce que, en tant que période de perturbation révolutionnaire, elle avait signifié, par les mesures socio-économiques adoptées (on parlait alors de la "voie chilienne pour le socialisme" : radicalisation de la réforme agraire et nationalisations) l'installation d'un climat d'instabilité sociale qui menaçait l'existence du Chili républicain traditionnel.
c) si l'on s'en tient à l'autre composante du chaos politique durant la période d'Allende, celle de caractère contre-révolutionnaire (on a parlé après coup de la "ligne de masses de la bourgeoisie chilienne" : boycott de la production, grève des camionneurs), on peut dire que Keller y était favorable mais qu'il la considérait insuffisante : le seul et dernier recours efficace pour en finir avec ce qui était exagérément "insensé", c'était, pour lui, l'intervention "normalisatrice" (la contre-révolution n'est que le retour à ce qui était "normal" hier) des forces armées de l'Etat chilien.
d) si l'on s'en tient à l'intervention de l'Armée, son aspect "normalisateur" ne se vérifiait pas avec l'installation définitive mais transitoire de celle-ci dans l'administration politique du pays. Cela veut dire que Keller a compris que le Chili en temps normal (celui d'hier), c'est-à-dire en temps conservateur, ne peut fonctionner que sur la base des organisations civiles, dont les partis et les alliances politiques, ce qui signifierait enfin la "criollisation" de son esprit politique pragmatique.
e) dernière constatation de cette analyse : si l'on s'en tient à la "criollisation" de son esprit politique, on peut dire qu'elle s'est produite non pas par fascination mais, dans un cadre pragmatico-pessimiste : pour Keller, il s'agit maintenant de parvenir, après un certain temps normalisateur, à "quelque chose de moyennement sensé".
La relecture de l'expérience nazie chilienne devait servir, (le vieux Keller le voulait au moins ainsi en rééditant son méconnu Juan Bernales), à trouver les "nouveaux chemins" pour parvenir à l'issue de cette situation contre-révolutionnaire ([89]).
Finalement, quel est le résultat du parallèle entre les projets de réforme agricole proposés par Keller et celui qui s'est réalisé après 1970 ([90]) ?
A nos yeux, c'est le programme proposé par Keller dans les années 1920-1930 qui a le plus d'éléments communs avec celui qui est en train de se réaliser durant ces dernières décennies, sous forme de coups et contre-coups, en deux moments - l'un révolutionnaire et l'autre contre-révolutionnaire. La réalisation relative du projet agricole du jeune Keller aurait été impossible sans la réforme agraire des années 67-73 ([91]) et sans la "contre-réforme" mise en place postérieurement par la dictature militaire.
Voici les faits par rapport à notre hypothèse :
a) C'est bien le Valle Central et non pas la zone australe (dont les provinces germano-chiliennes) qui joue un rôle dynamique dans l'agriculture chilienne d'aujourd'hui : la culture des fruits prospère entre Copiapó et Ñublé et l'exploitation forestière entre Talca et La Frontera.
b) C'est bien dans une orientation agro-exportatrice mais dans un cadre néo-libéral ("ventajas comparativas") que s'est produit le boom de l'agriculture chilienne durant le gouvernement Pinochet : elle s'est redynamisée non pas par la culture de céréales (comme au milieu du XIXe siècle) ni des divers produits de l'alimentation populaire mais par celles "non traditionnelles" des fruits et des bois ([92]) ;
c) C'est bien grâce à une importante capitalisation (forte utilisation de main-d'oeuvre salariée et mécanisation) que cette révolution agricole s'est produite et non pas sur la base de l'inquilinaje (disparu à cause de la réforme agraire).
d) Cette révolution s'est produite sur la base de la moyenne propriété agricole et non pas sur la base de la grande propriété de type ancien (disparue à cause de la réforme agraire) ni sur la base d'une colonisation nordique ou germanique ([93]).
e) la tendance oligarchique et bourgeoise du remaniement de la réforme agraire, réalisé par la dictature néo-libérale, est mise en évidence par les chiffres suivants :
- le nombre de familles sans terre a augmenté de 25 000 en 1955
à 120 ou 140 000 en 1990 ;
- le minifundium - propriétés agricoles de moins de 5
hectares - reste toujours majoritaire, avec les 2/3 des exploitations ;
- l'intérêt annuel des prêts agricoles est passé
de 12 % en 1971 à 60 % durant le gouvernement Pinochet ;
- à la fin des années 80, 5 % des propriétaires
fermiers possédaient déjà 35 % des terres agricoles.
Cet ensemble de facteurs va d'une certaine façon dans le sens élitiste du projet du jeune Keller.
Toutefois, pour garder une vision globale, il est nécessaire de considérer d'autres données qui relativisent notre appréciation de l'agriculture chilienne : le prix du cuivre continue à déterminer le rythme économique du pays ; l'importance de l'agriculture comme composante du PBI du pays reste inférieure à celle de 1947 : de 17 %, elle est descendue à 10 % en 1990. Aspects que sans doute le jeune Keller, dans un cadre d'administration d'Etat interventionniste, aurait souhaité voir se développer de façon totalement différente.
Malgré cette dernière nuance, on peut dire, globalement, que, des deux projets proposés par Carlos Keller, c'est celui modernisateur et exportateur, de transformation de la propriété et de la production agricoles avec une orientation élitiste, formulé dans La Eterna crisis chilena (1931) qui serait le plus proche de celui qui a été réalisé au cours de ces dernières décennies au Chili. La réalisation de certains aspects substantiels de son projet de jeunesse s'est produit dans un cadre qu'on pourrait appeler de "contre-réforme", et d'une façon qui correspond, idéologiquement et politiquement, aux choix de toute sa vie.
[2] Dans ses notes éclectiques et passionnées d'évaluation quotidienne des derniers moments du gouvernement d'Allende (Vie et mort du Chili populaire, Paris, Seuil "Histoire immédiate", 1973, p. 33-35), Alain Touraine faisait une transposition de cette expression. Il parle de la "fausse conscience des momios", c'est-à-dire des "doctes" des classes moyennes qui, avec un esprit servile envers les classes dirigeantes parasitaires, diffusent et défendent une idée vide de sens et artificielle de l'Etat chilien.
[3] Voir Les Allemands au Chili, de Jean Pierre Blancpain. Pour un résumé sur la force de la tradition germanique (langue, littérature, écoles) chez les germano-chiliens et leur influence dans la culture chilienne jusqu'au début des années 1980, voir Yenny Biegerel et Rolf Müschen "Presencia de la cultura y lengua alemanas en Chile" in Revista Chilena de Humanidades, Santiago, N°.4 1983 p. 11-31.
[4] Carlos Keller : Chile : Ein Führer durch dans Land und seine Bewohner, Santiago, Universo, 1930 p. 60.
[5] Leur mentalité économique moderne précède leur arrivée au Chili. Cet esprit modernisateur - c'est-à-dire de capitalisation de la production - de longue durée, rare parmi les hacendados chiliens et généralisé parmi les Germano-chiliens du sud, peut être bien réprésenté par le témoignage d'un agriculteur germano-chilien d'Osorno :
"El cultivo intensivo precisa criterio nivelado y discernimiento, además de la constancia para orientar la producción por nuevos derroteros. El bienestar de una nación depende del mejor aprovechamiento racional de sus brazos, combinados con la inteligencia de los que dirigen el trabajo.
"Indispensable para toda intensificación es el capital. Es, sin embargo, difícil encontrarlo, pues tales inversiones producen una lenta amortización y un interés bajo. Ante un apremio de esa naturaleza, nos vimos obligados a producir nuestro propio capital : desde el año 1884 hasta el presente, se ha invertido la totalidad de la utilidad del fundo en mejoras de la misma propiedad; Es duro por cierto, prescindir durante generaciones de la mayor parte de la utilidad de la tierra en favor de ésta, pero es imprescindible hacerlo" (cité par Keller dans : Revolución en la agricultura, Santiago, Zig Zag, 1955 p. 435).
[6] La condition de prolétaire parmi les Germano-chiliens est exceptionnelle à Valdivia et inexistante à LLanquihue et Osorno, au moins jusqu'en 1936. Ils utilisent la force de travail des chilotes, huiliches ou des "afuerinos" (travailleurs saisonniers).
[7] Jusqu'à 1920 il y a eu un seul Germano-chilien au parlement : Víctor Koerner (1888 à 1932). Si l'influence du parti radical au Sud remonte à 1880, elle s'explique par la position anti-clericale de ce parti, position qui favorisait particulièrement la préservation des traditions religieuses des Germano-chiliens.
[8] Soutien humain et financier lors de la guerre franco-prussienne et des deux guerres mondiales de ce siècle. Ce pangermanisme et leur attachement au "Deutschtum" pré-républicain les conduira à assumer, dans les années 20, une position anti-Weimar, position contraire d'une certaine façon au libéralisme des premiers colons (Anwandter en particulier). Ainsi pangermanisme et "Deutschtum" conservateur prépareront la mainmise nazie, comme le dit Blancpain (Migrations et mémoire germaniques, Université de Besançon, Etudes Germaniques, III cycle, 1984).
[9] Nom qu'on donnait aux grands propriétaires terriens de la Prusse occidentale et orientale qui combinaient à leur activité agricole des activités industrielles et financières modernes, dynamiques et conquérantes. Leur existence prendra fin après la Deuxième Guerre Mondiale, avec l'occupation soviétique et l'installation de ce qui fut la RDA. Certes, des différences de taille (grandeur des propriétés et des actions dans l'industrie et les finances, nombre de travailleurs sous leur direction, rôle dans l'industrie de base, etc) existent entre le cas prussien et chilien, mais aussi avec d'autres cas (comme les Gildemeister au Pérou), exceptionnels certes, en Amérique du sud. Toutefois, faute de mieux, on préfère retenir le qualificatif de "junker" dans le sens de "petit junker" ou à vocation "junker".
[10] A côté d'une brasserie, ils possédaient une ferme où Carlos Keller passa son enfance. Dans les années 20, la famille possédait, entre autres, un "fundo" à Cherquenco (Cautín) et une "chacra" à Pirque (près de Santiago). Voir Carlos Keller : Revolución en la Agricultura, Santiago, Zig-Zag, 1955, Prefacio, p. II.
[11] L'importance agro-industrielle du Sud dans l'économie chilienne se vérifie dans les chiffres suivants du recensement de 1936 :
- 55 % de sa superficie agricole
- 43 % de la superficie cultivée
- 90 % de la production d'avoine
- 65 % de la production de petit pois
- 54 % de la production de pommes de terre
- 44 % de la production de blé
- 47 % de l'élevage de bovins
- 69 % de l'élevage d'ovins
- 56 % de l'élevage de porcs
- 80 % de la production de beurre
- 82 % de la production de laine
- 61 % des moissonneuses
- 54 % des batteuses
(Informations prises de Carlos Keller Revolución en la Agricultura, ibid, p. 102).
Le poids économique des Germano-chiliens dans ces chiffres peut être perçu par ce que disait le nazi Adolf Schwarzenberg en 1935 :
"La influencia de nosotros en ese país ... es muy considerable. Hechos que nunca deben ser publicados en la prensa : Mientras los descendientes de sangre alemana tienen una parte en la población de menos de 1 por 100 poseen y controlan el 10 por 100 de toda la propiedad del país. ...en el sur controlamos un 70 por 100, y algunas veces (Osorno) el 90 por 100 de la propiedad. ..." (cité par Gaudig et Veit, "[exclamdown]Y mañana el mundo entero! Antecedentes para la historia del nacional socialismo en Chile" in Araucaria, Madrid, N°. 41, 1988, p. 111.)
[12] Voir Carlos Keller Revolución en la Agricultura, ibid, différentes parties.
[13] Mises à part celles de Sombart et Spengler, on doit retenir aussi celles de Tönnies, Uexküll, Ratzel, von Tünen et de Wagemann.
[14] Parmi ces grands propriétaires du sud, certains s'incorporent à la vie politique parlementaire : Julio Buschmann von Dessauer, grand propriétaire, président de l'organisation des agriculteurs d'Osorno et membre du directoire de la Sociedad Nacional Agraria (sénateur en 1924) ; Adolfo Oettinger (1921-1924), Luis Rudloff (1926-1935), Cristiano Becker (1926-1935), Pablo Hoffmann (1930-1932) et Carlos Ribbeck (1937-1941), tous "représentants de la meilleure bourgeoisie valdivienne" selon Blancpain ; Schürmann (sénateur des provinces australes ou "allemandes" entre 1926-1932) et Carlos Haverbeck Richter (sénateur entre 1933-1952). Voir Blancpain, Les Allemands au Chili, p. 626-627. L'un des groupes de pression privilégiés par les grands propriétaires germano-chiliens du Sud sera la Sociedad Nacional Agraria, à laquelle ils s'étaient affiliés en force, individuellement et en tant qu'associations régionales, à partir des années 1920. Les moyens propriétaires le font dans une deuxième étape, entre 1967-1973, afin de faire bloc pour des meilleurs prix et contre la Réforme Agraire. Leurs rapports avec la SNA seront parfois conflictuels. Ainsi ces rapports entrerent en crise à deux périodes : dans les années 1930, après la chute d'Ibañez, pour des problèmes de prix ; dans les années 1960 par leur opposition radicale aux intentions du directoire de la SNA d'arriver à une entente avec le gouvernement de Jorge Alessandri en vue de mettre en place la réforme agraire conseillée alors par l'Alliance pour le Progrès. (Thomas C. Wright Landowners and reform in Chile. The Sociedad Nacional Agraria 1919-1940, University of Illinois Press, 1982, p. 63-69; 82-85; 109-110; 169; 181-198). Sans être exactement un groupe de pression, la Ligue Germano-chilienne, fondée en 1916 jouera un rôle important pour la préservation de l'indentité et les intérêts des Chiliens d'origine allemande dans ce pays.
[15] "Je ne pouvais pas fermer la porte de mes poèmes à la rue" dira plus tard Neruda , en rappelant justement l'impact qu'auront sur son oeuvre les luttes populaires du début des années 20. Pour une description de la "question sociale" au sein des classes moyennes (étudiants, intellectuels) voir Mario Góngora "Libertad política y concepto económico de gobierno en Chile 1915-1935" in Historia, Santiago, Vol. XX 1985 et Ensayo histórico sobre la noción de Estado en Chile en los siglos XIX y XX, Santiago, Editorial Universitaria, 1988 (p. 108-126 : la rebeldía juvenil universitaria y la generación del año 20). Sur la force du mouvement ouvrier urbain et minier voir Federico Gil : The political System of Chile, Boston, Houghton Mifflin Company, 1966. p. 52-55.
[16] Mis à part La eterna crisis chilena, on peut trouver déjà cette explication spenglerienne dans ses écrits de 1924 : Amerikas Stellung in der Weltgeschichte et "Apuntes sobre arquitectura colonial" in Atenea, Concepción.
[17] L'actualité de cette critique de Keller peut être mise en evidence par une expérience, vécue lors du gouvernement Allende, et relatée par Salvatore Bizzarro dans son Historical Dictionary of Chile (2e édition p. 10-11) : "Profit expectations among the campesinos were increased, and loans were given by the State Bank (Banco del Estado de Chile) with few strings attached. But by the end of 1972, the new agrarian reform centers (asentamientos), far from making profits, were deeper in debt to the bank. This in turn, led to large-scale black marketeering, in which many asentados participated by falsifying production data. Those opposed to government, particulary the big landlords, engaged in outright sabotage, burning crops, slaughtering livestock, and supplying only the black market".
[18] C'est-à-dire 50 ans avant que l'agriculture du Valle Central, après (l'échec de) la réforme agraire d'Allende, mais une fois modifié le type de propriété foncière de la région, se lance avec une certaine réussite avec ce type de culture dans les marchés internationaux.
[19] Voir "Das Deutsch-Chilenentum" in Deutsche Monatshefte für Chile, N°. 9, sept. 1925, p. 261 et "El problema de la colonización I" in La Información, Santiago, 1926. Ne faut-il pas voir, dans ce programe colonisateur et de transformation germanique du Chili proposé par Keller et dans sa recommandation aux Germano-chiliens de préserver leur "Deutschtum", un renouveau des propos formulés par Aquinas Ried, l'un des patriarches de la colonisation allemande au Chili ? Keller fut en tout cas, et très tôt (en 1926) l'éditeur de son oeuvre. Pour un résumé de la vie et de la pensée de Ried voir Blancpain : Les Allemands au Chili, ibid. p. 104-109.
[20] Voir son article "El problema de la colonización I" in La Información, Santiago, 1926.
[21] Depuis Portales en 1830, l'armée chilienne était restée pratiquement en marge de l'action politique. Elle est "sortie de sa réserve" en trois occasions : 1924, 1932 et ... 1973.
[22] Mis à part son livre de 1931, voir La universidad moderna, Concepción, 1926. Les critiques que Keller formule dans ses écrits concordent en particulier avec celles du marxiste Mariátegui au Pérou dans l'orientation productrice (voir Temas de Educación, O.C Vol. XIV. Lima, Amauta, 1988). Toutefois ils divergent quant à la liberté d'opinion et d'organisation des enseignants.
[23] "Das Deutsch-Chilenentum" in Deutsche Monatshefte für Chile, N°. 9, sept. 1925.
[24] Ce concept de nation fut formulé d'abord en 1926 dans son article "El problema de la colonización I", in La Información, Santiago, ibid.
[25] Ricardo Donoso, Alessandri, II, México, Fondo de Cultura Económica, 1954, introduction et p. 513.
[26] Vers 1935 seulement 600 familles de colons s'établirent (voir Mathias C. Wright : Landowners and Reform in Chile, ibid, p. 131. Voir aussi Keller La eterna crisis chilena, ibid, chapitre VIII "El problema de la colonización"; et son article avec le même titre in La Información, Santiago, N°.s 101 et 103, julio-agosto et Setiembre 1926 pp. 221-228 et 239-245.
[27] C'est le cas de Francisco Encina et de Jaime Larraín dirigeants de la Société Nationale Agraire dans les années 1920-30. Voir Thomas C. Wright Landowners and Reform in Chile, ibid. p. 36; 79-92; 129-132.
[28] Quelques mois après la crise boursière de Wall Street, Keller n'avait pas encore imaginé l'ampleur de sa répercussion sur l'économie chilienne. Il prévoit plutôt, grâce aux prix du cuivre en particulier, une situation relativement "holgada" pour le pays. (Voir "Balance económico del año 19129" in La Información, Santiago, N°. 139, abril 1930, p. 198-200.
[29] Sur les caractéristiques du projet socialiste de Dávila et son gouvernement, voir Ryszard Stemplowski "Hacia la automatización y totalización del Estado. Carlos Dávila y su concepción de Socialismo de Estado" in America Latina : dallo Stato Coloniale a lo Stato Nazione 1750-1940, vol. I.
[30] Début 1933, il dirigea un recensement expérimental (groupant des renseignements sur population, exploitation agricole et autres) dans le département de Melipilla, Rio Maipu. Les résultats ne furent publiés qu'en 1938. Selon Keller, l'expérience a eu une suite partielle en 1943, (voir Revolución en la Agricultura, ibid. préface).
[31] Sur le nazisme chilien et l'activité du parti nazi allemand au Chili, on a utilisé les renseignements que Gaudig et Veit ("[exclamdown]Y mañana el mundo entero! ..." in Araucaria, ibid) fournissent, sur la base en particulier des archives des Ministères des Affaires Etrangères allemand (Bonn et Potsdam) et britanique (Londres). Voir aussi Blancpain, Les Allemands au Chili, ibid. p. 845 ss et 1044-1050, mais surtout Migrations et mémoire germaniques, (ibid, p. 267-283) où la force et les difficultés - surmontées - de la mainmise nazie sur les Germano-américains et Chiliens sont abordées dans leur complexité.
[32] Certes, comme le souligne George F.W.Young ("Jorge González von Marées, Chief of Chilian Nacism" in Jahrbuch für Geschichte von Staat, Wirtschaft und Gesellschaft Lateinamerikas, Köln-Wien, Böhlau Verlag, Vol. 11, 1974 p. 309 note 1) les national-socialistes chiliens préféraient s'appeler naci au lieu de nazi (comme s'appelaient les fascistes allemands). Ils préféraient aussi qualifier leur idéologie de fasciste. Toutefois, les "nacis" chiliens souffriront de l'empreinte du style (structures et symboles, catégories de raisonnement) du mouvement nazi allemand. (D'ailleurs Guillermo Izquierdo Araya, qui sympathisait alors avec eux, considère comme une faute politique du "nacisme" chilien le fait de s'être organisé en parti "tan igual, tan rigurozamente calcado de los alemanes" voir "Testimonio Histórico" in Dimensión histórica de Chile, Santiago, N°. 1, 1984, p. 40). C'est pour cette raison que dans cet article nous préférons laisser de côté cette différence de nom pour mettre l'accent - s'il le faut - sur des différences d'ordre historique.
[33] Voir La eterna crisis chilena, ibid, p. 32. Keller insistera plus tard sur le besoin d'organiser l'Etat sur la base d'un "syndicalisme intégral" et d'instituer le Servicio del Trabajo pour faire face aux problèmes de logement et de colonisation (Voir Ricardo Donoso, Alessandri, II, ibid. p. 256-257, et l'article de Carlos Keller "El servicio del trabajo" in Acción Chilena, Santiago, vol. IV, 1935, p. 26 ss).
[34] Quelques chiffres sur la force de l'Auslandsorganisation (qui groupe à l'etranger seulement les nazis allemands de nationalité) au Chili : de 985 à 1005 membres en 1936 (donc, à peu près 1 "Reichsdeutscher" sur 9). En 1935-1936 elle a réussi à contrôler la Ligue Chileno-allemande (qui, comme on l'a dit, regroupe Germano-chiliens et "Reichsdeutcher", indistinctement) et ses publications. A l'Auslandsorganisation appartiennent 6 des 7 membres du conseil du synode allemand-luthérien du Chili en 1936 et, à LLanquihue (Germano-chiliens propriétaires moyens), 8 des 10 membres de la direction de la Ligue allemande de la province étaient inscrits au parti nazi allemand. (Voir Blancpain, Les Allemands au Chili, p. 1045-1046; Gaudig et Veit "[exclamdown]Y mañana el mundo entero! ..." in Araucaria, ibid, p. 107-110).
A cette mainmise il faudrait ajouter celle des nationaux-socialistes chiliens. Ainsi on aurait une idée exacte de l'influence de l'idéologie nazi-fasciste chez les Germano-chiliens dans les années 30. Comme le dit Blancpain (Migrations et mémoire germaniques, ibid, p. 278), le discours völkish germaniste d'outre-Rhin avait un bon terrain de culture pour prospérer chez ces Allemands éloignés mais attachés à leur mère-patrie.
[35] Westküsten-Beobachter, Santiago, 29/11/1934 p. 69 et 13/12/1934, p. 69. Voir Gaudig et Veit, "[exclamdown]Y mañana el mundo entero! ..." in Araucaria, ibid. p 114, note 47.
[36] A part Keller, González von Marées fut aussi lecteur et admirateur de l'auteur du Déclin de l'Occident (Voir George F. W. Young : "Jorge González von Marées..." in Jahrbuch ... ibid. p. 320). Quant à l'armée chilienne, l'influence de l'Allemagne monarchique dans son organisation et le prestige durable que cette dernière a eu sur elle sont suffisamment connus. Il est aussi à remarquer la forte présence dans son corps des Chiliens d'origine allemande.
[37] Gonzáles von Marées dans son discours-"programme" de 1932 (El Movimiento Nacional-Socialista de Chile, Santiago, Biblioteca Nacista N°.1, 1932) souligne les aspects démagogiques et "apolitiques" du mouvement : "Chile en estos momentos, más que programas, necesita hombres". Pour cette raison nous préférons étudier l'idéologie du mouvement nazi à partir de Keller et de l'Acción Chilena.
[38] (1941-1942). Les articles anti-nord-américains et de propagande en faveur de l'axe Berlin-Rome-Tokyo de cette période sont à remarquer. On y trouve les commentaires faits par les généraux chiliens Vergara Montero, Nylsen et Arturo Ahumada à côté des collaborations du chef González von Marées sur les opérations de l'Est. Ce groupe de militaires avec le général Diaz et d'autres civils constitueront, durant la Deuxième Guerre Mondiale, une association "Amigos de Alemania" avec le but de soutenir la politique chilienne de neutralité. Les désaccords de Keller ne portaient pas évidemment sur ces questions, mais sur la façon d'agir en tant que force face aux problèmes de la société chilienne.
[39] La nature des mouvements pro-fascistes au Chili - sans soutien des masses et trop encline au complot- et la nature intrinsèque de l'idéologie fasciste se chargeraront d'aller à l'encontre de la recommandation de leur idéologue, provocant, justement par un putsch, la fin de leur parti.
[40] "Acción Chilena" in Acción Chilena, Santiago, Vol I, enero 1934, p. 1-6.
[41] Acción Chilena, Ibid, Vol VI N°. 1, 1937 p. 1-14
[42] Ibid, p. 3 et 7.
[43] Ceux d'Edith Faupel (sociologiques) et de Leonore Deitters de Quesada (artistiques et archéologiques) parus à l'origine dans l'Ibero-amerikanisches Archiv de Berlin (Vol VII, 1933). Curieux "indigénisme" celui de Madame Faupel -sorte de synthèse de la pensée des péruviens Riva-Agüero et Haya de la Torre - qui, avec l'exemple de la politique culturelle du Mexique post-révolutionnaire, et par un subtil anti-communisme, conseille aux élites latines l'"incorporation" sociale et religieuse des Indiens. Sur cette base, elle propose pour le Pérou le mirage d'une nouvelle "culture chola" ou métisse, qui serait le resultat inéluctable des lois de Mendel.
[44] Des textes de Portes Gil (méxicain) et Plinio Salgado (brésilien).
[45] Dans une note à un texte de Portes Gil, la rédaction expliquait : "Existe una gran analogía entre el Nacismo, le Aprismo y el Partido Nacional Revolucionario, una analogía que se manifiesta talvez menos en las formas y apariencias, que en el fondo mismo en que se inspiran sus doctrinas. Las diferencias son de índole netamente históricas ... Pero dejando de lado estas diferencias ocasionales, la doctrina fundamental es la misma en los tres movimientos". Voir Acción Chilena, ibid, Vol IV N°. 1, 1935, p. 21. Certes, à ce moment-là, ces partis mexicain et péruvien coincidaient avec le nazisme chilien, en particulier par leur politique de non-entente avec les communistes. De ce fait entre 1935 et 1938, certains apristes réfugiés au Chili entrèrent en contact, conflictuel certes, avec le nazisme chilien et participèrent à des manisfestations organisées par les troupes de von Marées à Santiago (Voir Haya de la Torre-Luis Alberto Sánchez Correspondencia, Lima Mozca Azul, 1982, vol I p. 180 et vol. II p. 59). L'idéologie raciste pro-germanique des nazis chiliens était alors un véritable obstacle pour une meilleure entente.
[46] Voir : "El porvenir de nuestra América. Una réplica a Luis Alberto Sánchez" (article signé par la rédaction) in Acción Chilena, ibid, Vol. V N°. 1, Agosto 1936 p. 8-16.
[47] Voir la note de la rédaction de Acción Chilena (ibid. vol. V N°. 1, agosto 1936 p. 4, à l'article "El último Occidente" de Plinio Salgado.
[48] "Jorge González von Marées ..." in Jahrbuch ... ibid, p. 332 : "His denial of liberal-democraty was probably his most serious error in political philosophy, ... The Radical and Socialst Parties were rather "the wave of the future", not the Nacistas".
[49] Ces trois députés furent élus à Santiago (Gonzáles von Marées), Valparaiso (Fernando Guarallo Fritz-Henry) et Temuco (Gustavo Vargas Molinare). Michael Potashnik Nacismo. National Socialism in Chile 1932-1938, Ann Arbor, Michigan, p. 280. Pour ces résultats relativement importants dans les grandes villes (Santiago, Valparaiso, Concepción et Temuco) il faut prendre en compte les voix venues de ceux qui, jusqu'à sa dissolution, avaient milité dans les "Milicias Republicanas" para-militaires. Après l'échec de la dictature d'Ibañez, ces "Milicias Republicanas" (50 000 militants) dirigées par le docteur Julio Schwarzenberg furent, jusqu'à juillet 1936, le soutien armé de l'oligarchie et du deuxième gouvernement d'Arturo Alessandri. Les nazis chiliens voyaient avec sympathie et encourageaient le développement de cette organisation (voir en particulier l'article de José Sánchez "Milicia republicana" in Acción Chilena, ibid. Vol. III N°. 1, octubre 1934 p. 1-8).
[50] Informations données à l'auteur de cet article par Gaudig et Veit sur la politique germaniste et nazie du IIIe Reich en Amérique latine (aspects qui seront devéloppés dans leur thèse qui sera soutenue prochainement à Berlin).
[51] Voir "Movimiento Nacional Socialista (nacista)" in Diccionario Histórico de Chile, 1990, Santiago, Zig Zag, p. 432. Quelques années plus tard Gonzáles von Marées s'incorporera au Parti Libéral, l'un des partis de l'oligarchie chilienne qu'il avait tant critiqué auparavant.
[52] Gonzáles von Marées en tant que député propose d'établir une taxe sur l'exportation du cuivre. Informations prises d'Erwin Robertson ("Las ideas Nacional-socialistas en Chile 1932-1938" in Dimensión Histórica de Chile, Santiago, N°. 1, 1984) et confirmées par Jorge Marshal Silva à Mario Góngora (in Ensayo Histórico sobre la noción de Estado en Chile, Santiago Editorial Universitaria, 1988, p. 239-240).
[53] Voir la note 38 dans cet article et le chapitre XV (politique internationale) du livre de Gonzáles von Marées El mal de Chile, Santiago, Talleres Portales, 1940, 263 p.
[54] La locura de Juan Bernales, Santiago, Sociedad Amigos del Libro, 1949, p. 315. Ce roman fut écrit au cours de l'année 1941.
[55] González von Marées était, selon Keller, "el único que se destaca en el mar de lodo y podredumbre que nos rodea", chez qui "se encarna la idea del Estado" (voir Carlos Keller : "El Jefe" in Acción Chilena, ibid, Vol IV N°. 2, 1935, p. 76-79.
[56] Revolución en la agricultura, ibid. p. 17.
[57] Référence donnée par Gaudig et Veit dans leur mémoire sur le roman de Carlos Keller La Locura de Juan Bernales (Freie Universität, Berlin, 1989), chapitre 1 : "Der Autor" p. 3.
[58] Voir le chapitre "Chile" (rédigé par Keller) dans Pensamiento Económico Latino-Américano, México, FCE, 1945 p. 176-222 et "La crisis de nuestro tiempo" in Atenea, Concepción, Año XXXV, Tomo CXXX, N°. 379, enero-marzo 1958 p. 40-71.
[59] Renseignements pris de Revolución en la agricultura, ibid. p. 14-15; 17; 384.
[60] Il représentait à l'intérieur du gouvernement radical les positions anti-communistes et les intérêts des "junkers" du Sud.
[61] Cette mentalité de Keller coincide, il faut le souligner, avec une vocation politique mésocratique généralisée pour voir jouer à l'Etat un rôle économiquement plus important. Mario Góngora ("Libertad política y concepto económico de gobierno en Chile 1915-1935" in Historia, Santiago, Vol. XX, 1985 note 26) avec une certaine mélancolie corporativiste et après quelques années de dictature néo-libérale rappelait dans ce sens la mentalité apolitique d'"ingénieur" prédominante dans ce siècle (depuis 1927 et jusqu'à 1973) au Chili, en opposition avec la mentalité "abogadil"-politique du XIXe.
[62] En 1945 Keller écrivait pour la dernière fois au sujet du besoin de diviser les "haciendas" de type colonial en "petites propriétés" (Voir "Chili" in Pensamiento Económico Latino-americano, ibid, 202; 218-119).
[63] Voir "Chile" in Pensamiento Económico Latino-Americano, ibid, p. 216-217. Toutefois cet esprit "moderne", ou d'"ingénieur" comme disait Góngora, ne fut pas - c'était insuffisant - synonyme d'esprit d'entrepreneur ou "plein-capitaliste" comme, le suggère Keller. L'échec des expériences de développement "cepaliens" au cours des deux dernières décennies dans le continent face à la dernière révolution technologique en particulier prouve justement les limites de cette mentalité mésocratique.
[64] Voir "La crisis de nuestro tiempo" in Atenea, ibid. Son admiration envers Philippe II est manifestée de façon récurrente dans la plupart de ses écrits.
[65] Pour ses idées sur cette question voir en particulier "El mar en la historia de Chile" in Anales de la Universidad de Chile, Santiago, Año CXVIII N°.119, 1960 p. 9-28 où il insiste sur les déterminants géo-physiques. Voir aussi le chapitre "Chile" de Pensamiento Económico Latino-americano cité auparavant, sous-titré "El nacimiento de la república" (p. 169-174) et Revolución en la agricultura, 1955, p. 89-103.
[66] Voir Amerikas Stellung in der Weltgeschichte 1924 p. 30-31 et Spengler y la situación ..., 1927, p. 46.
[67] Mapocho, Santiago, N°. 1, marzo 1963 p. 85-96.
[68] Los aborígenes de Chile, Santiago, 1952.
[69] Le réveil de son admiration envers les "atacameños" coincide avec son travail "de terrain" lors des recensements de 1933 et 1943. Voir El Departamento de Arica (1946), Revolución en la agricultura (1955) et son article "Conversaviones en el desierto" in Atenea, Concepción, 1933, (témoignage d'une valeur extraordinaire sur le nord chilien -paysage, mentalités, entreprises minières, communautés indiennes - au début des années 1930).
[70] L'influence de Martin Gusinde sur Keller remonte au début des années 20. Voir ses souvenirs dans "Retrato hablado de Martin Gusinde" in Mapocho, Santiago, N°. 20, verano 1970, p. 123-130.
[71] Voir "Introducción" à Los aborígenes en la historia de Chile, ibid. p. LII et ss.
[72] "El mar en la historia de Chile", in Anales de la Universidad de Chile, Santiago, Año CXVIII N°.119, 1960 p. 15-16; Revolución en la agricultura, ibid. p. 76-77.
[73] Voir Revolución en la Agricultura, ibid, p. 99-101. Parce qu'il est opposé à ce romantisme de résistance, Keller recourera plus tard à la figure de Michimalonco - en opposition à celle de Lautaro - réconnaissant chez le premier une attitude plus sage face à la victoire de Pedro de Valdivia et envers l'avenir. L'acte transcendental des Araucans n'est pas celui de la résistance mais celui de la conciliation : "... Michimalonco fué suficientemente inteligente, écrit Keller en 1970, para interpretar la trascendencia de lo ocurrido, tendiendo finalmente la mano o don Pedro y uniendo de este modo a dos pueblos antagónicos en una hermandad [sic]. Fue la hora en que nació el pueblo chileno, que llegó a ser una síntesis de españoles y araucanos". Voir "Don García Hurtado de Mendoza restablece el dominio español" (Comentario de la "Crónica" de Jerónimo de Vivar IV) in Mapocho, Santiago, N°. 21, Otoño 1970, p. 114.
[74] Keller soulignait en 1955 (Revolución en la agricultura, Ibid. p. 71-78; 87; 104; 126; 137; 180) que l'agriculture moderne pourrait apprendre encore beaucoup de l'agriculture intensive des indiens : culture et élevage diversifiés et adaptés au milieu écologique et climatique. Il regrettait qu'il ne se soit pas encore produit une synthèse entre la chacra indienne et la monoculture introduite par la colonisation européenne. Comme on le verra, Keller postule tacitement cette synthèse par l'incorporation de l'agriculture indienne de chacra, grâce au "inquilino" moderne, dans la production en alternance dans les grandes propriétés.
[75] "Creer en [que] la mecanización representa también la salvación de la agricultura sería un imperdonable ... anacronismo", écrit Keller en 1955. La mécanisation de l'agriculture est seulement possible dans l'agriculture extensive comme en Argentine ou aux USA, précise Keller (ibid. p. 451). Cela n'intéresse pas Keller de réfléchir sur une éventuelle mécanisation adaptée à la topographie andine.
[76] Un critère strictement technique oblige, dit Keller, à "presindir por completo del ideal de formar un campesinado independiente ..." (ibid. p. 273.). Cela n'empêche que, dans les faits, sa stratégie agricole pour l'année 2 000 est construite sur la base du développement du savoir-faire des inquilinos et des chacras, c'est-à-dire sur la base d'une sorte de petites exploitations à l'intérieur de la grande propriété.
[77] Keller reprend techniquement les expériences soviétique, weimarienne et nazi prussienne pour contester une éventuelle politique de parcellisation des grandes propriétés. Le problème de l'agriculture chilienne ce n'est pas la grande propriété mais la petite (minifundio), nous dit Keller : c'est la crise de celle-ci qui produit le dépeuplement rural. Suivant toujours von Thünen, Keller justifie la petite propriété hautement intensive seulement près des grandes villes (p. 255-273).
[78] Les soulignés sont de l'auteur de cet article et non pas de Keller.
[79] En 1962 et à l'invitation de la Bibliothèque Nationale du Chili, Keller donnera des conférences sur l'urgence d'une politique de réboisement. Voir la référence dans la revue Mapocho, ibid. N°.1.
[80] Comme on l'avait vu (note 33 de cet article), l'idée d'un "Servicio del Trabajo" avait été formulée par le parti nazi chilien dans les années 30. Sur l'inspiration hitlérienne de cette idée, voir José Sánchez : "El Servicio del Trabajo" in Acción Chilena, Ibid, Vol. I N°. 1, enero 1934 p.7. Le deuxième gouvernement Ibañez donnera un certain accueil à ses propositions par l'institutionalisation justement du "servicio del trabajo" dans l'armée en 1953.
[81] Voir l'épilogue du livre de Thomas C. Wright : Landowners and réform in Chile, ibid. p. 179-193.
[82] Sur l'affaire Schneider voir El caso Schneider, Santiago, Ediciones Quimantú, 1972. Voir aussi Thomas Hauser : Missing porté disparu ..., Paris, Ramsay, 1982 p 82-83.
[83] Voir Alain Labrousse : L'expérience chilienne. Réforme ou révolution, Paris, Combats Seuil, 1973, p. 313.
[84] Sur cette question, le point de vue d'un des conseillers du gouvernement Allende : Jean Garcès, Le problème chilien, démocratie et contre-révolution, Belgique, Marabout Monde Moderne, 1985, Chapitre VIII "le spectre du fascisme apparaît, ses racines". Sur les tomas de tierras - qui augmentent de 456 en 1970 à 1278 l'année suivante - voir l'introduction de Maurice Najman et les Résolutions du IIe Congrès des Conseils paysans de la Province de Cautin (juillet 1972) dans Le Chili est proche, Paris, Francois Maspero, Cahiers Libres 263-264, 1974.
[85] Voir Liga Chileno-Alemana Llanquihue 1852-1977, aspectos de una colonización, cité par Blancpain Migrations et mémoire germaniques, ibid p. 306 note 7.
[86] Pour un regard contrasté sur les années Allende et post-Allende, décisives dans l'histoire chilienne, voir : a) Jean Garcès Le problème chilien et Alain Touraine Vie et mort du Chili populaire, auparavant cités; et b) Mario Góngora Ensayo histórico sobre la noción de Estado en Chile ..., déjà cité (dernière partie : Esbozo de una caracterización del periodo 1932-1980) ; Gonzalo Vial Correa : "Decadencia, consensos y unidad nacional en 1973" in Dimensión Histórica de Chile, Santiago, Academia Superior de Ciencias Pedagógicas, N°. 1, 1984, p. 140-164.
[87] La Locura de Juan Bernales, San Felipe, 2da Edición, Editorial Jerónimo de Vivar, 1974, 316 p. Les soulignés sont de nous.
[88] C'est-à-dire conservatrice et autoritaire. Il est intéressant de voir que l'idéologie spenglerienne de Keller sur l'Etat au Chili, non seulement dans son aspect autoritaire mais aussi dans les aspects corporatifs et pessimistes, contient beaucoup d'éléments semblables à celle formulée par l'historien Mario Góngora dans son Ensayo sobre la noción de Estado ... Dans ce sens on aurait pu supposer que la divergence anti-libérale de Mario Góngora avec la dictature aurait été partagée par Keller.
[89] La locura de Juan Bernales, edición 1974, Idem.
[90] Pour notre diagnostic de la situation actuelle de l'agriculture chilienne, on s'est appuyé sur : a) entretien avec Jacques Chonchol (ex-ministre du gouvernement Allende et ex-directeur de l'IHEAL à Paris), Février 1994; b) mémoire de DEA de Juan Johnson "L'agriculture chilienne face aux interventions étatiques", Paris, IHEAL, 1991 ; et c) dictionnaire de Salvatore Bizzarro (ibid, voix : Agrarian Reform, Agriculture et Forestry).
[91] A la fin du gouvernement Allende il n'y avait pas au Chili d'exploitations de plus de 80 hectares formées de terres agricoles de qualité supérieure, et plus de 40 % des terres arables étaient en possession des paysans (Voir "Agrarian Reform" in Historical Dictionary of Chile, de Salvatore Bizzarro, 2e édition, p. 8).
[92] La superficie agricole consacrée à la culture des produits traditionnellement à la base de l'alimentation des Chiliens - à l'exception de celle du sucre de betterave - a diminué de 1960 à 1990 de 25,2 %, tandis que celle d'exploitations des forêts (où figurent quelques grands conglomérats) et des fruits (la plupart de moins de 100 hectares), orientées vers l'exportation, ont augmenté, entre 1965 et 1990, de 232,3 et 201.7 % respectivement.
Il serait intéressant de connaître les répercussions de la politique néolibérale des Chicago Boys chiliens sur l'agriculture des Germano-chiliens du Sud. Selon Jacques Chonchol, malgré leur soutien politique, la dictature les aurait "sacrifiés" avec sa politique de libéralisation de prix. Toutefois, on sait que le prix du lait - avec celui du sucre de betterave - est l'un des prix qui a été protégé par le gouvernement militaire (Voir "Agrarian Reform" in Historical Dictionary of Chile, de Salvatore Bizzarro, ibid. p. 8). Ce qui aurait conforté bon nombre de propriétaires germano-chiliens des provinces de LLanquihue et Osorno en particulier.
[93] En 1988, 92,5 % de la propriété agricole du Chili correspondait à des exploitations de moins de 100 hectares et seulement 2 % à celles de plus de 4 000.
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- "Don Garcia Hurtado de Mendoza restablece el dominio español" (Comentario de la "Crónica" de Jerónimo de Vivar IV) in Ibid. Santiago, Ndeg. 21, Otoño 1970, p. 85-118.
- "Don Diego Hurtado de Mendoza, autor del Lazarillo de Tormes" in Homenaje a Guillermo Feliú Cruz, Santiago, Editorial Andrés Bello, 1973- p. 585-600.
- La Monja Alférez, (Novela), San Felipe, Editorial Jerónimo de Vivar, 1972, 490 p.
- y Alberto RECART El Laja, un río creador, San Felipe, Edit. Jerónimo de Vivar, 336 p.
- Mitos y leyendas de Chile, San Felipe, Edit. Jerónimo de Vivar, 1972, 136 p.
- "Michimalonco, Pedro de Valdivia y el nacimiento del pueblo chileno" in Serie Estampas históricas, Aconcagua, Editor Sociedad de Historia y Arqueología de Aconcagua, 1976.
En outre :
- Traducteur de Andanzas de un alemán en Chile 1851-1863,
du Baron Paul TREUTLER.
- Traducteur de Viaje en Chile, Perú y Amazonas durante 1827-1832,
d'Eduardo POEPPIG, II vol. (Première Ed. Leipzig 1835).
- Traducteur de La población en el destino de los pueblos,
d'Ernest WAGEMANN, Santiago, Editorial Universitaria, 1949.
- Editeur de Dr. Aquinas Ried. Leben und Werke, Santiago, Wissenschaftliches
Archivs von Chile, Verlag des Deutsch-Chilenischen Bundes, 1926, 133 p.
Inédits :
- "Uchi, una muchacha chilena" (Novela).
- "La Tirana" (Leyenda dramática).
Copyright © 1994 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517
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