Copyright © 1994  -  Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH  -  ISSN 1245 - 1517

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Histoire dans le Chontalès

Laurent Sanchis

La légende rappelle le sacrifice ultime du cacique "Chontal" qui, acculé par les compagnies espagnoles, préféra se jeter avec ses guerriers, depuis les hauteurs de la Peña de Amerrisque, au cri de : "Prefiero ser pasto de las fieras, antes que ser esclavos de los Españoles."[1] Si cette fin épique du peuple chontaléen est légendaire, la menace d'extinction de la mémoire chontaléenne est, elle, un fait bien réel.

En 1992, germait l'idée d'étudier le Chontales, vaste région centrale du Nicaragua. Il s'agissait alors d'un intérêt "par défaut", la première caractéristique de la région étant la méconnaissance. Cette recherche permettrait de reconstruire (sinon d'élaborer) son histoire éparpillée, fragmentée... menacée par l'oubli.

Après trois mois d'investigation, il apparaissait clairement qu'un séjour au Nicaragua était indispensable pour percer les "mystères" du Chontalès. Ce fut pour moi l'occasion de connaître les méandres de la recherche sur le terrain.

Ainsi, lorsque je débarquai à Managua, fin janvier 1993, je n'avais pas la moindre idée de ce que pouvait être la recherche au Nicaragua et encore moins dans le Chontales. Jusqu'à ce moment, les seules "difficultés" que j'avais rencontrées, dans ma jeune carrière, étaient quelques pénibles files d'attentes à la bibliothèque de Beaubourg, ou bien quelques ouvrages introuvables à l'IHEAL... C'est donc au Nicaragua que je ferais mes "classes" d'apprenti-chercheur, et que je me roderais dans le vif du métier d'historien.

Muni d'une lettre de recommandation, je me présentai à l'Instituto de Historia de Nicaragua, "del Ciné Cabrera, 4 cuadras al sur".[2] La Directrice m'ayant donnée son accord, c'est donc dans cette superbe villa, que la Révolution avait confisquée au somoziste Cornelio Hüeck, que je menai l'essentiel de mes recherches. Les chercheurs et les documentalistes de l'IHN, m'offrirent un soutien constant dans ma "quête chontaléenne".

De manière générale, les difficultés que je rencontrais en France, se renouvelèrent sur le terrain. Notre zone d'étude souffre d'un handicap fondamental : la méconnaissance. A celle-ci, s'ajoute au Nicaragua, de nombreux préjugés sur notre zone d'étude. En effet, il est parfois difficile de faire accepter notre objet de recherche à des non-chontaléens. La majorité des Nicaraguayens vous répèterons les proverbes stéréotypés:

* "Chontales es bello" : ( allusion à sa géographie)

* "Chontales, donde los rios son de leche, y las piedras de cuajada" ou bien, "Juigalpa es como una vaca echada" : (allusion à son activité d'élevage)[3]

Mais l'idée dominante est celle qui assimile le Chontales à une région attardée, reléguée, dépourvue d'un quelconque intérêt - surtout lorsqu'on habite sur la côte Pacifique. On cherchait à savoir quel intérêt pouvait avoir ces "ploucs" de Chontaléens pour un historien ?

La relégation, la marginalisation dont est victime la région, n'a pas qu'un caractère socio-économique. Ceci est valable pour les sources historiques. Les préjugés qui pèsent sur la région, ne facilitèrent pas le développement d'un quelconque intérêt de la part des historiens nationaux.

Ce qui aurait pu constituer un handicap de départ, rendit ce travail beaucoup plus attrayant, puisque je ne disposai d'aucun "ouvrage de référence". De ce fait, il fallut de nombreuses fois abandonner les bibliothèques de Managua, pour se "perdre" sur les chemins chontaléens. Il s'agit d'une "recherche sur le terrain" au sens littéral, puisque je dus, à de nombreuses reprises parcourir la Sierra de Amerrisque, descendre dans des puits miniers, recueillir des renseignements soit au bord d'une route en attendant un bus, dans une auberge à la tombée de la nuit, ou dans une cathédrale dont la Contra venait de s'emparer...

J'organisais ma recherche à Managua, où j'étudiais les questions de fond sur l'histoire du Nicaragua, du Chontales, sur le sandinisme, les données économiques... Dans la région d'étude, il s'agissait de recueillir des témoignages et quelques documents sur des thèmes plus précis, comme les Guerres de Libération (1979), et d'Agression (1982/1990) ; la Réforme Agraire... J'avais la possibilité d'ébaucher un bilan du sandinisme, non pas à partir d'ouvrages théoriques, mais à partir de la vision des Chontaléens eux-mêmes.

Un peu d'entêtement, beaucoup de chance, des rencontres opportunes, et surtout mon passeport français contribuèrent à faciliter grandement mon étude.

Je rencontrai mes premières difficultés en mars, en traitant la question agraire. Par le biais du Coordinateur de l'Unión de Cooperativas Agropecuarias, j'obtins un rendez-vous avec le Directeur de la Delegación Regional del Ministerio de Agricultura. Ce dernier, trop occupé à réviser les titres de propriétés, ne daigna pas recevoir un étudiant qui prétendait avoir accès aux archives de la Réforme Agraire, et au cadastre. Il était en effet difficile d'étudier ce sujet dans une région en pleine réaction agraire. Déçu mais pas résigné, je me rabattai sur Managua, dans le même but. Je me rendis au Centro de Investigación y Estudio de la Reforma Agraria, "kilometro 8, carretera Masaya". Autre déception, le CIERA, n'est plus que le fantôme de ce qu'il fut: un centre actif de recherche et d'édition sur les problèmes agraires. Nombres d'ouvrages émanant du CIERA, une partie des archives de la Réforme Agraire avaient "disparu"... De plus, le Centre de documentation n'étant ouvert que de 8h. à 13h., pour avoir le suprême plaisir d'avoir accès à ses archives durant 5 heures, il était nécessaire de se "jeter dans l'enfer" des transports urbains de Managua dès 6 heures du matin.

A travers cet exemple, nous avons l'occasion d'évoquer le problème plus général des archives et du patrimoine historique au Nicaragua.

Dans la législation nicaraguayenne, aucune loi ne protège les archives nationales, ou du moins ce qu'il en reste. En effet, comme dans de nombreux pays, celles-ci firent plus d'une fois les frais des convulsions politiques ou des multiples affrontements militaires qui balayèrent le pays. Le Nicaragua n'échappe pas à la règle, il en constitue même un bon exemple. Néanmoins, l'homme n'est pas le seul fautif. Il arrive que la terre tremble, et que l'eau déborde dans le "pays de lagunes et de volcans". Ainsi, la capitale fut totalement détruite lors des séismes de 1931 et 1972. Durant ce dernier séisme, seuls 7000 des 100000 volumes de la Biblioteca Nacional furent sauvés (en 1988, son fonds se constituait de 25000 ouvrages). Autre exemple, le 15 mai 1993, alors que les pluies torrentielles emportaient près de 400 maisons dans le secteur du lac, la salle des archives de l'IHN inondée, voyait flotter ses ouvrages. Il fallut plus d'une semaine pour remettre en état l'Instituto, et sécher les livres. Enfin, les tracas de la vie quotidienne que subissent les Nicaraguayens constituent aussi des obstacles à la recherche (grève des transports urbains, coupures quotidiennes d'électricité qui plonge votre salle d'étude exigüe dans les ténèbres... chaque jour, la réalité sociale et économique, vous tire de vos songes d'historien; est-ce un mal ? ). De même, la constitution d'un fonds d'archive relève de l'initiative privée, et non d'une décision gouvernementale. Ceci peut expliquer la désorganisation régnante dans ce domaine, la situation générale de délabrement accentuée par les conditions de crise économique que traverse le pays.

Quelques exemples, ou plutôt, quelques images :

* une partie des archives coloniales de Leon, disparaissent après le passage de "chercheurs" du Costa-Rica. Ceci constituant une partie du pillage entrepris par le voisin du Sud : le pillage plus systématique des sites archéologiques du Pacifique, et du Rio San Juan.

* L'état de délabrement et d'abandon des sites historiques tels que le fort Coyotepe de Masaya, ou du Castillo de la Concepcion du Rio San Juan...

* La pratique d'autodafé: comme ce fut le cas à la bibliothèque de Leon, en septembre 1990, ou actuellement quand certaines maisons d'édition de Managua, font disparaître des stocks de livres. Ces mêmes stocks ou archives que l'IHN essaie d'intercepter et de sauver !

Ces faits permettent d'expliquer (sans pour autant le justifier), comment un matin, non loin de mon quartier, sur un terrain de Batahola Sur, se dispersaient au gré du vent une partie des archives abandonnées du Ministerio de Construccion y Transportes.

Il est certain que les préoccupations d'un historien, comparées au drame social et économique, aux tensions militaires qui secouent le pays, peuvent paraître désuètes... Et pourtant, de nombreux chercheurs nicaraguayens conscients de l'enjeu que constitue la mémoire s'efforcent de développer la recherche.

La recherche historique nicaraguayenne en est à ses débuts. Elle manque de moyens, mais ses jeunes historiens, géographes, sociologues... ne manquent pas d'enthousiasme. Après cette présentation, plutôt sombre, de l'état de l'histoire, abordons les points positifs d'une histoire en constitution.

En dehors des structures traditionnelles de recherche et de formation que sont la Universidad Nacional Autonoma de Nicaragua, et la Universidad Centro-Americana (dont dépend l'IHN), de nombreux organismes et centres scientifiques se sont constitués. Dans le domaine sociologique et historique, le plus remarquable étant certainement le Centro de Investigacion y Documentacion de la Costa Atlantica (CIDCA), dirigé par German Romero. Ce centre édite par ailleurs une revue semestrielle de grande qualité, "WANI". Autre organisme contribuant à dynamiser, par ses analyses, les sciences sociales: le Centro de Investigacion y Promocion de Estudios Sociales, (CIPRES), dirigé par Orlando Nunez. En outre, nous pourrions citer l'Instituto de Estudios Nicaragüenses (IEN), ou bien l'Instituto Para el Desarollo de la Democracia (IPADE)... Ces centres et instituts tentent dans la mesure de leurs moyens d'éditer leurs travaux, et par leurs analyses d'enrichir le débat d'idées... Car, il est bon de le rappeler, on pense encore au Nicaragua ! Pour conclure ce rapide tableau non exhaustif, je ne pourrait me dispenser d'une pointe de "localismo", et ne pas citer l'Asociacion para el Desarollo de la Region V (ASODEREV de Juigalpa, Chontales), qui lui aussi développe et finance dans la mesure de ses possibilités, des études concernant le Chontales.

Ainsi, chaque année, une foule de brochures, d'articles, d'analyses paraissent et peuvent servir de base à des recherches futures.

D'autre part, des programmes d'études historiques à l'échelle centraméricaine se développent tout juste. Si l'an passé, au Honduras, se réunissait le premier congrès d'Histoire Centraméricaine, cette année une autre initiative du même genre put se tenir, à l'initiative de l'IHN. Entre avril et juillet 1993 fut organisé le "Curso Superior de Historia de Centroamerica y Nicaragua", réunissant entre autres German Romero, Hector Perez Brignoli, Jeffrey Gould, ou encore Edelberto Torres.

Malgré la réalité des difficultés, les tiraillements dont est victime le Nicaragua, la réflexion historique existe, et il serait bon de ne pas la négliger. L'action des jeunes chercheurs nicaraguayens permet de sauver l'Histoire des abîmes de l'oubli. Le développement de programmes centraméricains peut contribuer à dynamiser une recherche que les conditions économiques limitent toujours plus. Dans ce cadre, les apprentis-chercheurs du Vieux Continent ne seront pas de trop. Rien n'est plus exaltant que de prendre une part active à une histoire en construction.


Notes

[1] "Je préfère être la proie des fauves que l'esclave des Espagnols"

[2] "Quatre blocs au sud du cinéma Cabrera"

[3] "Le Chontales est beau" ; "Le Chontales, où le lait coule dans les rivières, où les pierres sont des fromages" ; "Juigalpa est comme une vache à lait"


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