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Le bien-fondé de cette orientation peut paraître évident, dans la mesure où elle est au cœur même de notre travail d'historien. La particularité de l'histoire en Amérique latine demande, néanmoins, des précisions et des compléments dont nous aimerions poser les premiers jalons.
L'importance accordée aux sources ne relève pas d'un quelconque renouveau du culte pour le document, ou d'un retour à une histoire où ne compterait que ce qui est "juste, précis, exact". Il est clair, dans notre dé-marche, que la vérification du fait ou de l'événement, phase incontournable dans notre travail, ne peut ni remplacer, ni être isolée de la compréhension du processus ou de la problématique posée. Si nous nous gardons des spéculations générales sans étude concrète et sans fondement empiri-que, nous sommes aussi conscients des dangers de l'érudition sans problématique. Ce qui veut dire que la soumission totale du chercheur au document est aussi éloignée de notre ambition que les essais d'interprétation faisant abstraction des sources.
Ces mises en garde sont particulièrement importantes, nous semble-t-il, dans le travail sur le continent latino-américain. On y trouve, dans l'approche de l'objet historique, une tradition et un certain goût pour l'"essai" et la réflexion spéculative, parfois avec des esquisses brillantes et fécondes, mais le plus souvent avec une faible vérification par le réel et un travail empirique très limité. On peut y trouver également de ces énormes "collections" documentaires, diplomatiques et de récits - souvent des sources essentiellement narratives -, publiées à l'occasion d'anniversaires, de centenaires ou de commémorations, qui constituent autant des fonds qui attendent encore le tri nécessaire du regard critique et systématique de l'historien.
Mais il y a d'autres facteurs qui justifient cette option fondamentale en faveur du travail sur le terrain, cette insistance sur les sources. Nous voulons parler de la spécificité de la reconstitution historique dans un continent où persistent encore - nous y insistons -, les traumatismes hérités d'un passé colonial qui n'est pas, tout compte fait, si éloigné ; très souvent, le passé nous y est renvoyé concentré, parfois pétrifié, par le présent. Nous avons affaire à une "aire culturelle" qui est rendue homogène (mais pas uniforme), entre autres, par le maintien de profondes inégalités socio-économiques et socio-politiques. Nous sommes en face d'Etats et d'élites qui se méfient toujours d'une recherche historique qui, parce que minutieuse et rigoureuse, serait de nature à dévoiler les responsabilités ou les négligences eventuelles de leurs ancêtres (familiaux, institutionnels et/ou politiques), voire d'autres formes de compromission dans un passé plus récent.
Dans ce sens, critiquer les sources disponibles, lorsque l'on fait l'histoire de l'Amérique latine, c'est déjà s'interroger sur les causes de leur existence et de leur disponibilité, et surtout, se poser des questions à propos de celles qu'on ne trouve pas et qu'on ne trouvera pas. Si nous ne voulons pas soupçonner toute source ou tout fonds mis à notre disposition, nous avons également conscience que l'absence de "traces" et d'information peut bien relever d'une volonté manifeste, avec ses motivations propres, que nous devons incorporer dans nos analyses.
Mais c'est aussi toute une exigence d'innovation et de renouvellement de nos méthodes pour parvenir - par des voies nécessairement inusitées - à approcher l'objet de notre recherche, ou du moins pour tenter d'aborder certaines de ses dimensions. Les historiens de la région ou de la province connaissent bien ces difficultés et leurs enquêtes à partir du "micro" ou du "local" sont de véritables chantiers épistémologiques, pour autant que la recherche soit menée avec la rigueur et le sérieux indispensables.
Arrivé à ce point, il faut évoquer également la fragilité propre du document disponible, dans son environnement. Qui ne s'est pas heurté aux mystères des liasses, des dossiers ou des documents "égarés", alors que nous les avions consultés quelques mois plutôt ? Qui n'a pas entendu parler de ces "coups de fil" qui nous proposaient pour quelques centaines de dollars, des séries de dossiers sur des questions diverses, qui officiellement étaient inexistantes ? Devons-nous rappeler les manoeuvres des sectes, des églises ou des groupes d'intérêts pour s'approprier les documents les concernant ? Doit-on évoquer les difficultés pour accéder aux sources de l'Eglise, des entreprises ou des familles ? Sans parler du sort réservé trop fréquemment aux archives d'organisations, d'associations ou tout simplement aux archives locales et provinciales.
C'est en fait l'énorme question posée par la nécessaire préserva-tion des sources et fonds documentaires, menacés par le temps, mais aussi par l'attitude nonchalante - pour le dire d'une manière bienveillante - des Etats et des organismes publics ; et ceci, malgré les efforts (très souvent sous-payés) d'un personnel d'archives dévoué et compétent. Mais que faire quand la préservation sur place n'est plus ou ne semble plus possible ? C'est une question à laquelle nous pouvons difficilement répondre ici, mais que nous nous devons toutefois de poser.
Ce débat sur le sources de l'histoire latino-américaine est donc lancé et reste ouvert, d'ores et déjà au sein de notre propre équipe. Nous accueillerons avec sympathie et intérêt toute contribution, suggestion et critique.
La publication du N° 2 du bulletin "Histoire et Sociétés de l'Amérique latine" confirme sa régularité de parution annuelle et atteste le travail de notre équipe de recherche, au cours de l'année 1993-1994. Structuré autour des cinq grandes rubriques définies dans le numéro précédent, le bulletin des latino-américanistes de notre université offre à ses lecteurs un ensemble d'articles et contributions fort varié.
Dans l'"Histoire sur le terrain", Souad Bennaïli nous fait le compte-rendu de son séjour de recherche aux Archives de Séville, Pablo Luna en fait de même pour les Archives nationales de Caracas, Carlos Terrazas introduit diverses problématiques concernant le travail dans les sources boliviennes et Geneviève Verdo ouvre la discussion sur les possibilités de soutien institutionnel offertes aux jeunes chercheurs. La rubrique "Feuillets et Pasquins" fait place, cette fois-ci, à trois articles contenant le résultat des recherches et des réflexions en cours. Véronique Hébrard nous présente son travail sur les enjeux de l'utilisation de la mémoire, dans la période de l'indépendance vénézuélienne (début du XIXe siècle) ; Catherine Llorens fait le bilan historiographique du mouvement révolutionnaire de Túpac Amaru dans le haut-Pérou, à la fin du XVIIIe siècle ; Pablo Luna soulève les questions générales et particulières du débat péruvien du début du XXe siècle, autour de la nation et du protectionnisme. L'espace "Biographies" est à nouveau investi par l'effort de Vicente Romero, qui nous fait une longue étude de l'action et la réflexion du Chilien Carlos Keller, l'une des personnalités majeures dans la diffusion de la pensée spenglérienne et pro-fasciste en Amérique latine. Dans la rubrique "Nous avons lu", Jean Piel nous propose, cette fois-ci - et sur notre demande -, une révision bibliographique exhaustive de la plus récente production, centraméricaine et nord-américaine, de travaux historiques consacrés au Guatemala. Puis, les "Dernières nouvelles" présentent les nouveaux membres de notre équipe de recherche (5, pour la seule "récolte" 1993-1994 !) et des informations diverses à l'adresse de nos lecteurs.
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Copyright © 1994 - Equipe Histoire et Société de l'Amérique latine / ALEPH - ISSN 1245 - 1517